la chambre double #2 | duplication

retour sur quelques éléments autobiographiques tus jusqu’ici


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Identity—reconstruction of personality—man makes duplicate of himself. #64

J’ai parlé dans Tumulte de cet ami rencontré en terminale au lycée Camille-Guérin de Poitiers, Pierre Douteau. On était internes, je venais du sud du département, et lui du loudunais. On avait élaboré un soir ce système, et on y était revenu plusieurs fois : une identité partagée, qu’on occuperait à tour de rôle, l’autre disposant pendant ce temps, le temps où il n’était pas « de service » d’une masse inédite de loisir, de désoccupation à utiliser pour tout ce qui ne supposait pas de repérage public.

Cela supposait une certaine quantité de problèmes et détails techniques et administratifs à régler, mais pris un par un aucun ne semblait insurmontable.

Ce que rétrospectivement je m’apparais naïf à mes propres yeux.

Douteau avait déjà rencontré Audeau, depuis presque deux ans, et ne m’en avait pas parlé (on passait pourtant des soirées entières à parler). Maintenant, après la mort d’Audeau, et Douteau disparu depuis bien plus tôt, je m’autorise de rapporter ces éléments. Il me semble que nous participions d’une culture ancienne, de savoirs élaborés qui nous furent partagés, et qu’il y a un devoir à en rendre compte. Je ne crois pas que le secret contribuerait à mieux les préserver, ou nous aiderait (nous, parce que je ne suis pas seul) à mieux transmettre ce qui est encore compatible avec un monde plus usé, indifférent ou manipulé.

Je sus, au début de l’année scolaire suivante, que Douteau avait été victime d’un accident de moto. J’en ai porté longtemps le deuil. Dans ce deuil partait une moitié de mon identité, celle que nous avions inventé de porter ensemble. Dans cette part noire absente de moi-même, j’ai offert sans le savoir à Audeau la place qu’il exigeait pour ce qu’il nommait « l’expérience ». Il a toujours refusé les termes moins techniques, et considérait comme pacotille tout ce qui n’était pas rationnel. J’étais progressivement entré dans cette part noire de moi-même, où on parle peu, où les gestes vont lentement, où les pensées vous apparaissent comme des sculptures posées dans des espaces bien plus flatteurs que ce que vous proposent votre lieu et votre présent.

Lorsque j’ai découvert, bien plus tard, que migrant peu à peu dans cette part noire, je laissais libre pour Douteau l’autre moitié de moi-même, et que nous avions réalisé pour de vrai notre projet initial, mais qu’eux deux (je répète, Douteau avait une part d’avance dans l’apprentissage), j’ai eu une première réaction compréhensible de colère et de jalousie. Audeau m’avait emmené au bout d’un chemin qui a eu un rôle récurrent et certain dans notre relation : un chemin qui allait droit dans les forêts et la dune, et donnait sur une pointe où la mer était toujours plus sèche et violente, comme hostile (c’était très tôt le matin ou tard le soir). Il m’a simplement dit qu’au-delà de ma colère compréhensible, je devais accepter simplement cette révélation nouvelle comme une évidence, un chemin dont je n’avais pu sauter aucune étape, et dont la durée dépend de chacun.

Dans cet équilibre neuf, j’ai peu à peu construit mon chemin de vie familiale et publique. J’ai écrit des livres, participé à des films et des spectacles, de tout cela il y a des traces. J’ai pu cependant conserver distance : l’autre part des savoirs requiert une disponibilité. La personnalité qui résultait de ce travail était double, et nous y agissions tour à tour.

Pierre Douteau, qui avait commencé plus tôt, y a laissé plus d’usure. Il a aussi pris en charge plus tôt que moi, dans cette part indistincte de l’identité double, le nécessaire relais de ce que nous avions reçu. Je l’ai accompagné dans sa disparition. Elle a été un déplacement ultime, où j’ai reçu ce qui restait à recevoir.

Des deux parts de l’identité je ne sais plus de laquelle je participe, et c’est ce qui m’ouvre à l’écriture de ce texte, qui se veut un legs.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 avril 2015
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