Lovecraft et le cinéma : Nyarlathotep

la seule fois où une salle de cinéma pénètre les rêves et la fiction de Lovecraft, forcément c’est du Lovecraft, et de légende – plus traduction intégrale de « Nyarlathotep » (1920)


Cette étude, à propos d’un texte central dans la généalogie de Lovecraft, doit évidemment beaucoup au dialogue avec Sébastien Loghman (réalisateur, co-auteur du projet Lovecraft VR qui nous a menés à Providence ce dernier mois de juillet, grâce à Pages & Images, notre producteur), Hall Baltimore et Eric Legendre, précieux compagnons d’études, ainsi qu’à Damien Saurel, fondateur éditions Hypallage, qui a attiré mon attention sur cette lettre – et je mentionne aussi Sébastien Rongier, expert en fantômes et cinématière.

FB, 23.08.2017

- image ci-dessus : salle de cinéma, USA, 1920.

- traduction de Nyarlathotep ci-dessous work in progress.

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1, d’un étrange emboîtement des éléments


le contexte biographique

D’abord, replacer dans un contexte relativement bien documenté :

— Susie, la mère de Lovecraft, est hospitalisée au Butler Hospital pour dépression nerveuse en mars 1919, probablement liée à leur situation financière, alors que son fils unique, mangé de migraines, n’a jamais exercé d’activité salariée d’aucune sorte. Elle y mourra en mai 1921 lors d’une ablation ratée de la bile – elle a 64 ans. Pour HPL, qui atteint ses 30 ans, une période de transition, d’abord écrasé, mais aussi progressivement libéré. Membre plus qu’actif dans le mouvement du journalisme amateur depuis bientôt 7 ans, directeur éditorial de leur journal, 2 fois président de l’association, maintenant il va oser quitter Providence, se rend de plus en plus souvent à Boston. Il vit toujours avec sa tante Lilian dans l’appartement que depuis ses 11 ans il partage avec sa mère au 598 Angell Street, mais dès 1917 a commencé de passer progressivement des articles de critique ou de vulgarisation scientifique de haut niveau à l’insertion – donc principalement dans le National Amateur – de fictions fantastiques qui rejoignent un lectorat évidemment très spécialisé (ses semblables !) mais répartis sur l’ensemble des USA, et notamment à Cleveland et New York ;

— la rencontre avec Sonia un an plus tard, la rencontre réelle de ses correspondants écrivains (dont enfin Loveman, en mai 1924) découlera de cette période de libération et transition, où c’est la densité de sa prose poétique, héritée principalement de Dunsany (il le rencontrera personnellement lors d’une lecture à Boston) qui le fait émerger parmi tant d’autres jeunes auteurs, malgré un travail qui reste principalement en vers, et des fictions qui cherchent encore leurs marques – et c’est bien ce qui rend cette période fascinante. À noter que le magazine Weird Tales n’existera qu’à partir de 1924.

— c’est aussi à ce moment-là, en 1919, que Lovecraft assemble et coud lui-même ce carnet qu’il va tenir jusqu’en 1934 pour noter ses idées de récit, qui va démultiplier sa force créative. Plusieurs commentateurs, dont S.T. Joshi, ont établi que des noms très proches (Mynarthitep, Alieth-Hotep) figurent dans les cosmogonies fictives de Dunsany qui sont la lecture principale de HPL (et y tiennent un rôle majeur, qu’elles n’auront jamais dans les récits lovecraftiens) ;

la question du rêve et de l’écriture

Dans cette période charnière, au moins 3 repères essentiels concernent le rapport du rêve à l’écriture, dans l’accès progressif de Lovecraft à son art :

— en décembre 1919, il transcrit dans une lettre à Alfred Galpin l’intégralité d’un rêve très troublant d’enfoncement souterrain de lui-même et de son principal ami écrivain : Samuel Loveman. Il ne l’a pas rencontré, mais Loveman ne dissimule ni sa judaïté ni son homosexualité, et dispose pour la publication (sa correspondance avec Ambrose Bierce, son premier recueil de poème) d’un tour d’avance, qui le constitue comme référence. Lovecraft publie ce rêve dans le magazine Vagrant, poche de l’association de journalisme amateur, avec 2 uniques précautions : le nom Loveman est remplacé par un nom fictif, et le personnage de Lovecraft attribué à un pseudonyme, Randolph Carter. Ce double de Lovecraft, Randolph Carter, reviendra dans un bref mais essentiel récit : L’innommable, conversation à deux dans un cimetière sur les forces occultes, et dans un des récits majeurs du dernier Lovecraft : La quête en rêve de Kadath l’inconnue, où il affrontera une terrible entité du nom de Nyarlathotep.

— en avril 1920, autre lettre essentielle à Galpin : cette fois Lovecraft transcrit trois rêves qui lui sont arrivés dans la période récente (ce qui suppose de sa part un travail assidu et régulier de transcription), mais développe le fait que dans chaque rêve il ne retiendra que l’élément embryonnaire central, mais que cet élément central, au fondement du rêve indépendamment de son organisation narrative incohérente, confère une immense solidité à l’invention fantastique, sans besoin d’y faire intervenir les éléments occultes extérieurs qui affaiblissent tant le genre. On reconnaîtra dans des récits essentiels (Dagon, La maison haute dans la brume, L’appel de Cthulhu), certains des germes issus de ces trois rêves..

— en décembre 1920, cette fois dans une lettre à Reinhardt Kleiner, un nouveau rêve centré sur la figure de Loveman. Ce rêve est un cauchemar dont Lovecraft se réveille en hurlant (croit-il, puisque sa tante n’a rien entendu). Dans le rêve, lui est venu le premier paragraphe du récit, qu’il mémorise – chose que connaissent bien tous ceux qui pratiquent l’écriture du rêve. Un premier paragraphe rendu très obscur par la présence d’un mot savant obsolète, d’origine latine, audient, lié à l’ancienne vie monastique : « qui écoute avec bénévolence ». I will tell the audient void : d’abord une assonance, l’attirance pour le vide et l’abysse qui vous emporte, et la nécessité d’en tenir récit – tout le travail ultérieur de HPL, jusqu’aux plus grands récits que sont Dans l’abîme du temps ou Montagnes de la folie, ou Chose sur le seuil et tant d’autres, sera de construire un narrateur dont le témoignage soit matériellement possible et incontournable. La traduction usuelle de Nyarlathotep : « je parlerai au vide qui m’écoute », est un pur contresens.

— à peine réveillé de son cauchemar, HPL allume sa lampe et le transcrit, dans une forme choisie de prose poétique et non pas narrative comme Randolph Carter. Il supprime tout élément personnel (la lettre fictive de Loveman, le nœud de cravate, les références très précises à la ville de Providence qui y est nommée, etc), mais cherche à rester le plus fidèle possible à ce qui l’a le plus horrifié, cette impression de peur diffuse et sans fondement.

— il insiste bien dans la lettre à Kleiner : au bout de 20 minutes d’écriture, il a le sentiment que s’est dilué ce sentiment de peur initial, il arrête la rédaction, et le texte paraîtra quelques semaines plus tard dans le National Amateur. Sitôt écrit, il l’a envoyé à Loveman, mais cette correspondance ne nous est pas parvenue. HPL insiste sur 2 points : 1, le récit va plus loin que le rêve, 2, les 2 derniers paragraphes sont nés purement des lois littéraires.

Lovecraft et le cinéma

Il n’existe pas encore d’étude exhaustive sur HPL et le cinéma. Nous savons par les lettres qu’il y va toute sa vie, moins les dernières années, comme tout le monde à cette époque où le cinéma ne naît pas depuis une idée esthétique mais, comme pour la photographie dans sa naissance technique, en tant que divertissement populaire.

Lovecraft ne sera pas au contact des grandes éclosions formelles du cinéma de son temps, qui donnent son vocabulaire au nôtre, par exemple les 2 admirables films courts et révolutionnaires sur New York que sont Manhatta (1921, Strand et Sheeler) et 24 dollars Island (1927, Flaherty). Mais il est au contact direct de la naissance des grands Chaplin (Temps modernes), de tentatives fantastiques qui le rejoignent de plein fouet (Berkeley Square, 1933, avec retour au XVIIIe siècle en pleine ville moderne) ou tout simplement narratives dans la ville contemporaine (The last laugh de Murnau, 1925).

Néanmoins, dans ses lettres, hors exception (lettre à Galpin du 20 septembre 1919, qu’il commence étrangement en français, langue qu’il ne comprend pas, mais puisque Galpin vit alors en France : « Concernant l’art cinématographique… »), HPL ne mêle jamais l’esthétique naissante du cinéma à l’esthétique fondée sur le passé de la littérature – littérature surnaturelle comprise.

D’où l’importance de ce rêve, survenu trois mois à peine après la lettre à Galpin : quand il lui raconte le rêve, il lui parle explicitement de film et de salle de cinéma. Quand il écrit le récit, le mot film va disparaître, mais la projection et l’écran, comme la temporalité et la position du spectateur, perdurent.

On a donc un hapax, comme la première séance de cinéma décrite par Franz Kafka en 1909, ou la première transmission radiophonique d’un concert par Robert Walser en 1920, une séance de cinéma transposée dans une fiction par Lovecraft, et de plus dans le moment de surgissement de sa propre fiction.

Narrativement, pas de révolution : repenser à ce texte incroyable convoquant le cinéma pour dire la ville, écrit par Blaise Cendrars – qui ne s’appelle pas encore Blaise Cendrars – à New York en 1911 (« New York Flash Lights ») : « L’appareil crépite. Le film ronronne. Les images pleuvent. Le cerveau se gonfle à la pluie. Les nerfs se détendent. Le cœur s’apaise. Les scènes défilent, me cinglent, comme les flagelles glacés des douches. La vulgarité de la vie quotidienne me régénère. Je ne poursuis plus de chimères. Je ne rêve pas. Pas de métaphysique. Pas d’abstraction. Les mâchoires se décrochent. Je ris, en équilibre dans un fauteuil. Pour cinq sous ! C’est en mon hygiène d’homme-de-lettres trop aigri. Le cinématographe est mon hydrothérapie. J’aime aussi beaucoup les métropolitains et les chemins de fer suspendus. Surtout ceux de New York, car ils sont mal bâtis et il y arrive beaucoup d’accidents. Les express fusent. Les roues tournent. Les ressorts grincent. Un rythme heurté, impair, m’emporte. Je bois de la vitesse, cette absinthe de tout le corps. Quand je suis ivre, le train s’arrête. Et mes excès ne vont pas plus loin.  »

Mais il y a quand même des éléments étonnants dans cette brève scène de Lovecraft. Passons sur la couleur jaune des visages : le mal permanent de Lovecraft dans sa haine de l’autre, on retrouvera les immigrants asiatiques dans Horreur à Red Hook et surtout Lui – l’imaginaire des hommes de ce temps, voir les textes d’Artaud en 1928, leur fait rêver de film en relief, de poser esthétiquement la transition au parlant (ou son refus, pour Artaud et Dryer), mais pas d’envisager, ni même souhaiter un cinéma en couleur. C’est le fractionnement par exemple : scratch, l’éclat, l’étincelle. La lumière comme éclat, sans le contenu narratif qui la constitue image.

Mais aussi le fait que la lumière sorte de l’écran, vienne se transposer sur la tête même des spectateurs, et conditionne leur sortie de la salle.

Ne pas amplifier le dispositif : des conférenciers itinérants utilisant le film, il y en a et c’est une tradition du spectacle – S.T. Joshi cite par exemple Tesla, promenant de ville en ville ses stupéfiantes expériences avec l’électricité. Mais c’est déjà aussi le cas de Houdini, qui en 1924 requerra les services de Lovecraft pour écrire à sa place.

Nyarlathotep comme nom de l’irruption du cinéma dans la ville des hommes ?

Et si on relisait ce texte culte en y ajoutant cet angle ?

 

2, le rêve tel qu’aussitôt raconté à Kleiner


(lettre à Reinhardt Kleiner, du 14 décembre 1920 – trad FB)

598, Angell – 12/14/2

Vicomte vénéré,

Nyarlathotep est un cauchemar – un vrai fantasme mien, dont le premier paragraphe fut écrit avant même d’être complètement réveillé. Je ressentais exécrablement qu’il soit si tard – de pleines semaines se sont succédé sans aucun soulagement de mes migraines et vertiges, & tout ce temps jamais pu travailler plus de trois heures en continu. (Cela va mieux maintenant.) En plus de mes problèmes habituels je souffrais d’un trouble oculaire inaccoutumé qui m’interdit de lire tout livre de gravures – un curieux tiraillement des nerfs et des muscles qui m’a vraiment alarmé pendant les semaines qu’il a duré. Et du sein de ces ténèbres a surgi le cauchemar des cauchemars – le plus réaliste & horrible dont j’ai fait l’expérience depuis mes dix ans – dont mon imagerie écrite ne peut refléter la force hideuse & l’épouvantable oppression. Cela s’est passé après minuit, comme je m’étais mis sur le canapé après une lutte avec la « poésie » de ce vieux fou de Bush. La première phase en a été l’impression générale d’une appréhension indéfinie – sentiment vague de terreur qui devenait universel. Il me sembla que j’étais assis sur ma chaise, revêtu de ma vieille robe de chambre grise, lisant une lettre de Samuel Loveman. La lettre était incroyablement réelle – mince, papier au format habituel, encre violette, signature & tout – et son contenu semblait de mauvais augure. Loveman me racontait un rêve :

« Ne manquez pas d’aller voir Nyarlathotep s’il vient à Providence. Il est horrible – horrible au-delà de n’importe quoi que vous puissiez imaginer – mais magnifique. Il vous hante ensuite pendant des heures. Je tremble encore de ce que j’y ai vu. »

Je n’avais jamais entendu le nom NYARLATHOTEP auparavant, mais il me semblait comprendre l’allusion. Nyalathotep était une sorte de showman itinérant, acteur ou conférencier qui se produisait dans les salles publiques & provoquait une peur générale & la polémique après ses spectacles. Ces spectacles se faisaient en deux parties : la première, un horrible cinéma réel, peut-être prophétique ; & ensuite quelque extraordinaire expérience avec des appareils scientifiques & électriques. Quand je reçus la lettre, il me sembla me souvenir que Nyarlathotep était déjà à Providence, & qu’il était la cause de cette peur troublante qui s’était répandue parmi tous les habitants. Il me sembla me souvenir que des personnes m’avaient parlé à voix basse par crainte de ces horreurs, & m’avaient averti de ne pas m’approcher de lui. Mais la lettre de Loveman me décida au contraire, & je commençai à m’habiller pour descendre en ville voir Nyarlathotep. Tous ces détails sont très vifs – j’avais du mal à nouer ma cravate – mais cette terreur indescriptible recouvre tout le reste. Comme je partais de chez moi, je vis des multitudes d’hommes avançant pesamment dans la nuit, tous chuchotant en effroi & convergeant dans une seule direction. Je me mêlai à eux, effrayé mais impatient de voir & d’entendre le grand, l’obscur, l’indicible Nyarlathotep. Après cela, le rêve a suivi le cours de l’histoire ci-jointe à peu près exactement, juste qu’il n’est pas allé si loin. Cela finit un moment après que j’eus été tiré dans l’abîme noir bâillant parmi les neiges, & emporté tempétueusement dans un tourbillon plein d’ombres là où autrefois il y avait des hommes ! j’ajoutai la conclusion macabre pour l’effet, le climat & une fin littéraire. Alors que j’étais entraîné dans les abîmes, j’émis un hurlement qui résonna (je pensai qu’on avait pu l’entendre, mais ma tante me dit que non) & l’image s’évanouit. Je n’étais plus que douleur – le front battant et les tympans sonnant – mais je n’avais plus qu’une pulsion irréfragable , écrire, & rendre cette atmosphère de peur sans mesure, & avant même de m’en rendre compte j’avais rallumé la lumière & je gribouillai désespérément. De ce que j’écrivais je n’avais quasi aucune idée, & après un moment je renonçai & allai me rafraîchir le visage. Quand je fus parfaitement réveillé je me souvins de tous les incidents mais avais perdu ce frisson exquis de la peur – la véritable sensation de présence du hideux inconnu. Regardant ce que j’avais écrit, je fus étonné de sa cohérence. Cela comprend le premier paragraphe du manuscrit joint, dont je n’ai changé que trois mots. Je me pris à souhaiter que j’aie pu continuer dans le même état inconscient, parce que même si je m’y étais pris immédiatement, ce frisson primal s’était perdu, & la terreur était devenue l’affaire de la création artistique consciente. Et pourtant, le conte doit provoquer un tressaillement ou deux pour les lecteurs sensibles, & Loveman (le vrai, le Loveman du monde diurne) m’a félicité avec effusion quand je le lui ai fait parvenir. En tout cas, pour un rêve ce cauchemar en était un, croyez-moi !

Yr most Obt Servt, L. Theobald Junr

 

3, Nyarlathotep (le récit écrit après le rêve – trad FB)


Nyarlathotep… chaos rampant… je suis le dernier… je dirai le grand vide notre hôte…

Je ne me souviens pas précisément de quand cela a commencé, mais c’était il y a des mois. La tension générale était horrible. À des mois de perturbation politique et sociale s’ajouta une étrange et grandissante appréhension d’un danger physique et hideux ; un danger qui s’étendait, embrassait tout, un tel danger qu’on ne peut l’imaginer que dans les plus terribles hallucinations de la nuit. Je me souviens des visages progressivement blêmes et troublés des gens alors, des avertissements chuchotés et de prophéties que nul n’osait consciemment répéter ou s’avouer à lui-même qu’il les avait entendues. Une idée de faute monstrueuse répandue dans tout le pays, et des abysses entre les étoiles levaient des courants glacés qui faisaient trembler les hommes dans les lieux solitaires et sombres. Puis advint une démoniaque altération de l’ordre des saisons – l’automne avait persisté effroyablement, et chacun ressentait que le monde et peut-être l’univers était passé du contrôle des dieux connus ou du pouvoir de ces dieux à des forces inconnues.

Et c’est alors que Nyarlathotep sortit d’Égypte. Qui il était, personne pour le dire, mais il était de leur vieux sang natif et ressemblait à un pharaon. Les paysans s’agenouillèrent quand ils le virent, mais n’auraient su en dire le pourquoi. Il dit qu’il s’était levé depuis l’obscurité de vingt siècles, et qu’il avait entendu les messages de lieux plus loin que nos planètes. Et dans les lieux de civilisation arriva Nyarlathotep, la peau bistre, émacié et sinistre, achetant partout d’étranges instruments de verre et de métal pour les assembler en des instruments plus étranges encore. Il parlait beaucoup de sciences – l’électricité autant que la psychologie – et de ses pouvoirs présentait des spectacles qui laissaient les spectateurs sans voix, et enflèrent sa célébrité à une ampleur excessive. Les hommes se recommandaient les uns aux autres d’aller voir Nyarlathotep, et tremblaient. Et où paraissait Nyarlathotep, finissait la paix ; parce que les aubes s’emplissaient des hurlements du cauchemar. Jamais auparavant les hurlements du cauchemar n’étaient devenus un problème public ; et désormais les hommes sages voulaient qu’on puisse interdire le sommeil aux hures de l’aube, et que les cris dans les villes ne perturbent pas si horriblement la lune pâle et ayant pitié brillant sur les eaux vertes et lourdes sous les ponts, ou les vieux clochers mi-écroulés se détachant sur le ciel gluant.

Je me souviens de quand Nyarlathotep arriva dans ma ville – la grande, la vieille, la terrible ville de crimes innombrables. Mes amis m’avaient parlé de lui, et sa fascination impitoyable et ses révélations hypnotisantes, et je brûlais d’impatience pour explorer ces mystères extrêmes. Mon ami m’avait prévenu que c’était horrible, impressionnait au-delà des imaginations les plus fiévreuses ; mais que ce qui était projeté sur un écran dans l’obscurité de la salle n’était pas simples prophéties mais ce que Nyarlathotep lui osait prophétiser, et que dans le ressassement de ces lueurs reçues d’hommes desquels jamais auparavant on ne les avait obtenues et que maintenant les yeux seuls voyaient. Et j’appris qu’on cachait à l’étranger que ceux qui connaissaient Nyarlathotep voyaient des images que les autres ne voyaient pas.

C’était dans cette chaleur de l’automne que descendis dans la nuit parmi la foule sans repos pour aller voir Nyarlathotep, dans une nuit étouffante et par des escaliers sans fin jusqu’au suffoquement de la salle. Et dans les ombres de l’écran je vis des formes encapuchonnées parmi des ruines, et de jaunes visages diaboliques entraperçus derrière les monuments écroulés. Et je vis le monde se battre contre les ténèbres ; contre les vagues de destruction venues de l’espace ultime ; tourbillonnant, bouillonnant ; combattant sous le soleil faiblissant et se refroidissant. Alors ces lueurs vinrent jouer de façon surprenante tout près de la tête des spectateurs, et leurs cheveux se hérissèrent tandis que des ombres encore plus grotesques que je ne puis dire surgirent pour danser sur leurs têtes. Et quand moi-même, plus impassible et d’esprit plus scientifique qu’eux tous, osai murmurer une protestation à propos de cette imposture due à l’électricité statique, Nyarlathotep nous conduisit au dehors, par des escaliers vertigineux, dans les rues à minuit humides, brûlantes, désertes. Et je criai à haute voix que cela ne m’effrayait pas ; que rien ne pourrait m’effrayer ; et d’autres crièrent comme moi pour leur réconfort. Nous nous jurions les uns aux autres que la ville restait exactement la même, et vivait encore ; et quand les réverbères commencèrent à s’éteindre c’est la compagnie électrique que nous maudîmes, riant et nous moquant de nos expressions stupéfiées.

Je crois que nous percevions comment quelque chose tombait de la lune verdâtre, parce qu’à mesure que nous entrâmes dans sa lumière nous nous disposâmes en curieuses formations involontaires, qui semblaient connaître leur destination même si nous n’aurions pas oser nous la formuler. En cherchant à regarder l’horizon, plus possible de trouver la troisième tour sur la rivière, mais nous remarquâmes que la silhouette de la deuxième tour s’effaçait à son sommet. Alors nous nous séparâmes en colonnes étroites, chacune d’entre elles aspirée dans une direction différente. L’une disparut dans une allée étroite sur la gauche, ne laissant que l’écho d’un gémissement odieux. Une autre s’enfonça dans une entrée souterraine dissimulée par les ronces, et ce qui nous en parvint fut un rire fou. Ma propre colonne s’étira dans la plaine ouverte, et nous sentîmes cet air glacé qui n’était pas celui de cet automne brûlant ; parce qu’à mesure que nous nous suivions dans cette lande sombre, nous sentions autour de nous cette lune diabolique annoncer les neiges. Des neiges sans origine, inexplicables, balayées depuis une seule et unique direction, où s’ouvrait un abîme encore plus sombre, hors ces murs étincelants. Je traînais à l’arrière, parce que la faille noire dans la brillante neige verte était effrayante, et il me semblait avoir entendu les réverbérations d’une plainte inquiétante à mesure que mes compagnons s’évanouissaient ; mais ma possibilité de faire traîner était faible. Comme attiré par ceux qui étaient partis en avant, je flottai à demi entre les congères neigeuses titanesques, frissonnant et terrifié, dans le vortex aveugle de l’inimaginable.

Sensible à en crier, délirant et en stupeur, s’il y a des dieux eux seuls savent. Une ombre malade et douée de sensation, se tordant dans des mains qui n’étaient pas des mains, et mise en tournoiement à l’aveugle dans cette épouvantable nuit d’une création pourrie, avec les cadavres de mondes morts et des plaies là où étaient les villes, des vents de chair qui balayaient les étoiles blêmes et les laissaient vacillantes. Au-delà des mondes les vagues fantômes de choses monstrueuses ; les colonnes devinées de temples profanés abandonnés sur des rocs sans nom plongeant dans des vides vertigineux par dessus les sphères de lumière et de ténèbres. Et parmi ce cimetière révoltant de l’univers, le battement étouffé et à vous rendre fou de tambours, et le mince, monotone sifflement de flûtes blasphématoires venu de chambres inconcevables et noires au-delà du Temps ; le martèlement et les flûtes sous lesquels dansaient lentement, maladroitement et absurdement les gigantesques et ténébreux dieux ultimes – les gargouilles muettes, aveugles et imbéciles dont l’âme est Nyarlathotep.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 août 2017
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