vers un écrire-film #08 | couchers de soleil, Julio Cortàzar

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vers un écrire-film #08 | la mise en quatre de Julio Cortàzar


Aujourd’hui, un exercice plutôt technique, mais le dépli à quoi il contraint s’applique à toute prise d’écriture.

La vidéo, par rapport à présentation ci-dessous, n’implique pas de se fixer sur un objet film -– on peut remplacer le « si j’étais cinéaste » par toute autre discipline, le même principe de dépli avec représentation, et passage du point de vue créateur à point de vue public, deviendra le mouvement obligé des 4 paragraphes...

Et, pour se mettre en train, une vidéo avec le grand Cortàzar lui-même...

La proposition : un texte de Julio Cortàzar en quatre paragraphes, auquel nous répondrons, depuis notre thème personnel, par quatre paragraphes respectant la même et très stricte démarche d’énonciation narrative.

D’abord, ne pas s’effrayer de la complexité, Julio Cortàzar est un géant (dans tous les sens du terme, lui qui fut condamné à grandir toujours). Il faut regarder très sérieusement la structure, respecter la construction en quatre paragraphes, et ce qu’elle implique de renversements en amont -– non pas donc l’objet décrit, la représentation archétype et ultra-simple d’un coucher de soleil, mais justement (parce que c’est simple et archétype), l’obligation où on est de travailler sur les variantes possibles de l’énonciation. J’ai pratiqué cet exercice aussi avec un autre texte surprenant, le Prométhée de Kafka.

Et après tout, un élément tout simple suffit pour le parcours : lui, les couchers de soleil.

Si j’ai cassé le texte en quatre avec mes commentaires, c’est pour vous inciter à écrire en quatre fragments séparés, non pas un texte avec quatre paragraphes, mais quatre paragraphes conçus chacun comme un texte autonome. Le point de départ, à vous de l’inventer : plus il sera simple, plus il sera commun, mieux ce sera. Le fantastique tiendra juste à une minuscule frontière : soyez extrêmement précis et rigoureux dans chacun des quatre textes-paragraphes. À la lecture, ils s’assemblent dans une continuité, et alors – pure illusion d’optique – c’est le réel qui forcément va se mettre à bouger.

En suivant le mot-clé Cortazar en haut à droite de cette page, vous trouverez quelques autres pistes le concernant. Image ci-dessus : coucher de soleil à Bobigny, 1986, époque Décor ciment. Prendre aussi le temps d’une visite à Cortazar sur YouTube, notamment les vidéos qu’il réalise la nuit dans Paris.

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 1
Si j’étais cinéaste, je me consacrerais aux couchers de soleil. J’ai tout étudié de la chose sauf les fonds nécessaires à pareil safari, parce qu’un crépuscule ne se laisse pas attraper comme ça sans plus, je veux dire qu’il commence parfois petitement et juste au moment où on l’abandonne, il déploie toutes ses plumes ou, inversement, c’est un gaspillage chromatique et soudain le voilà comme un perroquet passé à la javel ; dans les deux cas, cela suppose une caméra avec une bonne pellicule couleur, des frais de voyage et nuits d’attente préalable, surveillance du ciel et choix de l’horizon le plus propice, toutes ces choses qui ne sont pas bon marché. De toute façon, je crois que si j’étais cinéaste je m’arrangerais bien pour les attraper ces couchers de soleil, un seul coucher de soleil en réalité, mais pour parvenir à ce coucher de soleil définitif il me faudrait en filmer une cinquantaine car, si j’étais cinéaste, j’aurais les mêmes exigences qu’avec les mots, les femmes ou la géopolitique.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 1 :
Dès la première ligne, on annonce l’objet du texte, le coucher de soleil. Et on pose immédiatement le rapport technique qu’on va avoir, soi, vis-à-vis de cet objet. C’est un exposé, un mode d’emploi. Surtout rester au plus proche de cet énoncé concret, ne pas chercher à dévier, ne pas vouloir être malin. Juste décrire le processus, mais le décrire en détail. Pourquoi, comment, qui, quand, avec quoi.

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 2
Je ne suis pas cinéaste et je me console en imaginant mon coucher de soleil capturé et dormant dans sa longuissime spirale mise en boîte. Mon plan : non seulement attraper mais rendre le crépuscule à mes semblables qui savent de lui bien peu de chose, j’entends par là les gens des villes qui voient se coucher le soleil, si tant est qu’ils le voient, derrière l’hôtel des postes, les immeubles d’en face ou dans un sous-horizon d’antennes de télévision et d’éclairages publics. Le film serait muet ou avec une bande sonore qui aurait enregistré les bruits contemporains du crépuscule, un aboiement de chien probablement avec un bourdonnement de mouches, avec de la chance une cloche de vache et un bruit de vague si le coucher de soleil était marin.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 2 :
Ce qu’on introduit, c’est le même objet, réalisé de la même façon qu’au texte 1, mais non plus dans le rapport à soi-même, uniquement dans le rapport aux autres. Ce qui est étonnant dans ce paragraphe de Cortazar, c’est la fluidité ou l’empilement des éléments : dans la même position réelle que lui, les gens des villes. Et puis, un film anonyme qui aurait réalisé ce à quoi il rêve. Et puis : la difficulté à réaliser ce qui est projeté dans le premier texte, tout simplement parce qu’au lieu de poser le phénomène comme on l’a fait dans le 1, en tant que très simple archétype, on le confronte à sa réalité de détail. Je crois que, pour cette séance d’écriture, il ne faut pas chercher à rejoindre tout de suite cette maîtrise aérienne de Cortazar, mais se concentrer sur la dernière idée : confrontation de l’archétype simple à la difficulté de sa réalisation concrète, selon l’ensemble des situations auxquelles on puisse se référer (et c’est là où passer par d’autres spectateurs que soi-même est précieux).

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 3
Par expérience et bracelet-montre, je sais qu’un bon coucher de soleil n’excède pas vingt minutes entre apogée et déclin, deux choses que j’éliminerais pour ne laisser que son lent jeu interne, son kaléidoscope d’imperceptibles mutations ; on aurait ainsi un film de ceux qu’on appelle documentaires et qu’on passe avant Brigitte Bardot pendant que les gens s’installent et regardent l’écran comme s’ils étaient encore dans l’autobus ou dans le métro. Mon film comporterait un sous-titre (peut-être une voix off) à peu près comme suit : « Ce que l’on va voir est le coucher de soleil du sept juin mille neuf cent soixante-seize, filmé à X avec une pellicule Y caméra fixe et sans interruption pendant N minutes. Le public est informé qu’en dehors du coucher de soleil il ne se passe absolument rien, ce pourquoi nous lui conseillons d’agir comme s’il était chez lui et de faire ce qui lui chante, par exemple : regarder le crépuscule, lui tourner le dos, parler avec les autres, se promener, etc. Nous regrettons de ne pouvoir lui suggérer de fumer, ce qui est toujours si beau à l’heure du crépuscule mais l’installation moyenâgeuse des salles de cinéma exige, comme chacun sait, l’interdiction de cette excellente habitude. En revanche, il n’est pas interdit de boire un coup à la petite bouteille de poche qu’on peut acheter dans le hall d’entrée de la salle. »

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 3 :
Cette fois, de façon tout aussi radicale, on a supprimé l’intention du paragraphe 1, et l’exécution au paragraphe 2. On a l’objet fini. C’est un dispositif artistique, qui suppose donc sa description en tant qu’oeuvre artistique, durée, support, matière. Mais aussi le dispositif qui en permet le parage. La projection est à la fois la reprise du cinéma classique, mais à la fois son détournement : film que les gens ont le droit de ne pas regarder. Attention : ne pas chercher à faire de l’humour. Cortazar en a conquis le droit, mais pas nous, à l’étape où on est. Ça ficherait tout en l’air. Être seulement rigoureux sur ces trois points et les laisser brefs : description physique de l’oeuvre, dispositif de réception de l’oeuvre, rapport du public dans cette réception. Être grammatical, précis, technique, journaliste.

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 4
Impossible de prédire le destin de mon film ; les gens vont au cinéma pour s’oublier et un coucher de soleil tend précisément au contraire, c’est l’heure où nous nous voyons peut-être un peu plus à nu, c’est en tout cas ce qui m’arrive, et c’est pénible et utile ; peut-être que d’autres en feraient aussi leur profit, on ne sait jamais.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 4 :
Et vous auriez encore besoin de consigne pour ce quatrième paragraphe ? Non. Il est très bref, il repose le paragraphe 3 dans le rêve exprimé au paragraphe 1, et le contexte concret développé au paragraphe 2. C’est une chute, une mise en perspective, un léger balayage qui ne dénote que l’impossibilité de tenir les trois points d’énonciation ensemble. Mais avez-vous remarqué, tout simplement, que contrairement au trois premiers paragraphes tout tient en une seule phrase ? Pour ce dernier paragraphe, phrase unique, c’est ce qu’on retiendra.

Astuce pour respecter la demande ici faite : numéroter 1, 2, 3, 4 vos paragraphes. Laisser le lecteur se débrouiller avec l’énigme qu’ils poseront, par non-coïncidence des pièces du puzzle.

Tout tient à l’objet point de départ ? Oui. Donc partez du plus simple : il serait sur quoi, votre film (ou toute autre proposition artistique, mais mise en quatre !) ?

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 avril 2022
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