le double voyage #01 | la nuit d’avant

2023, un cycle consacré à l’imaginaire et au réel dans le récit de voyage


 

le double voyage, #01 | la nuit d’avant


Rappel : l’enjeu de ce cycle, basé sur le récit de voyage, est basé sur le principe d’une double écriture. Chaque participant propose deux récits de voyage, l’un basé sur une expérience réelle, l’autre basé sur une expérience imaginée. Sur la plateforme de publication, cela se concrétise soit par deux articles distincts, qui vont grandir et s’étoffer chaque semaine, avec mise à jour selon dernier ajout, soit par un seul article mais proposant un jeu de mise en page interne pour distinguer les deux récits.

Dans les deux cas (et possible reprendre votre contribution au prologue « scansion des noms propres » selon ce principe), vous seul·e saurez quel récit part de l’expérience réelle et quel récit part de l’expérience imaginée : à vous de rendre totalement indiscernable cette frontière. Imaginer au terme de l’expérience un livre rassemblant ces voyages : impossible au lecteur, tous les lecteurs, de reconnaître ce qui part de l’expérience réelle (l’imaginaire aussi aide à la reconstruire) et ce qui part de l’expérience imaginée (où tout va tenir, doc incluse, à notre capacité d’illusion de réel).

Je recommande avec insistance le cours de 1965 de Gilbert Simondon, Imagination et invention comme base d’approche théorique de ces fonctionnements, le texte étant difficile à se procurer je l’inclus dans les ressources Patreon du site, notre boîte à outils permanente.

Où vous trouverez, avec cette proposition, deux textes d’appui : le tout début du grand livre qu’est Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov (Verdier, 2008, traduction Hélène Châtelain) et un fragment pris à L’acacia de Claude Simon (Minuit, 1989).

Pour le début de ce cycle, on va simplement suivre les étapes, sinon naturelles, du moins archétypiques, du récit de voyage.

L’idée de départ : Les nuits d’octobre de Gérard de Nerval (voir par exemple sur Wikisource), où tout s’organise sur le fait que le narrateur doit prendre, à 7h du matin, le train pour Strasbourg, et de là l’Allemagne : cette nuit d’avant est-elle déjà le voyage ?

Parce que cette nuit d’avant n’est pas systématiquement l’amorce du récit (je donne deux exemples contraires dans la vidéo, mais Cortázar, Bouvier et Nerval on y reviendra), mais les exemples de son utilisation archétypique sont plus que fréquents.

Et le plus symbolique sans doute l’ouverture du Moby Dick, avec la nuit d’hôtel à Nantucket.

Et pour nous y risquer, un exemple majeur : l’importance de Éloge des voyages insensés, de Vassili Golovanov, c’est que le récit part d’une idée abstraite — se rendre dans, et explorer, une île quasi déserte des mers arctiques, une île qui a la singularité d’être toute ronde sur les cartes. Aussi, cette frontière que vous souhaitons explorer par l’opposition de nos deux récits de voyage sera-t-elle toujours à l’oeuvre dans son livre.

Donc une nuit d’hôtel, dans une ville inconnue, avant qu’on la quitte au matin. C’est tout. Mais on a ce que le narrateur projette sur son voyage à venir, sur ce qui l’a mené ici, sur les deux livres (deux livres seulement) qu’il emporte avec lui, et puis une remarque que je trouve majeure : sur ces fêlures, ces cassures de soi-même que seul le récit de voyage peut inscrire.

Travail de prose narrative : c’est un travail avec poétique embarquée, voir le tout début du fragment de Golovanov, « et le bord de mer qui ne sent que l’argile car l’eau, on ne sait pourquoi, ne sent rien. Jaune, glaciale... » Cette poétique, dans les 500 pages du récit de Golovanov (il faut cela, pour une île quasi vide en pleine mer de Barents), passe par son séquençage en paragraphes.

Pour mieux séquencer et rythmer notre approche par propositions successives, je vous propose à nouveau de travailler via un seul fragment en prose compacte, voire une seule phrase. L’acacia de Claude Simon n’est pas un récit de voyage, mais tout le livre se structure — de nouveau cette frontière et cette dualité qu’on cherche ici à mettre en oeuvre — sur l’exacte superposition de deux voyages en train de nuit, sur le même itinéraire de Perpignan à Nancy. Le premier c’est celui du père, militaire de carrière, et qui part sur le front en 1914, sera un des premiers morts de cette guerre, à cheval face aux premières automitrailleuses allemandes. Le second celui du fils qui, lui, en 1940, sera un des trois survivants de son escadron à cheval contre les chars hitlériens. Dans l’extrait joint, un moment de ce voyage, une halte dans la nuit : mais s’y écrivent aussi bien les lumières, les voix, la promiscuité, que le ressassement intérieur et le corps même du narrateur.

On n’écrit pas le voyage (notre double voyage), on s’en tient strictement à la nuit d’avant, deux récits jumeaux avec nuit d’avant, et le réel ou l’imaginaire indiscernables.

Cette fois le cycle est lancé.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 15 janvier 2023
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