le double voyage #03 | Michaux, l’impossible retour

un cycle consacré à l’imaginaire et au réel dans le récit de voyage


 

le double voyage, #03 | Michaux, l’impossible retour


Rappel : l’enjeu de ce cycle, basé sur le récit de voyage, est basé sur le principe d’une double écriture. Chaque participant construit simultanément, complétés à chaque proposition, deux récits de voyage, l’un basé sur une expérience réelle, l’autre basé sur une expérience imaginée.

Aujourd’hui, ce texte de Henri Michaux en pièce jointe, le très bref L’impossible retour, à comparer à celui qui figure en vis-à-vis, Nouvelles de l’étranger.

Les deux textes sont deux chapitres-charnière d’un livre lui aussi charnière, Face aux verrous. De séquence à séquence, chacune publiée séparément par Michaux sous forme de plaquette grand format à tirage limité, il passe de l’incantation (Agir je viens), à des formes quasi proverbe (« Qui cache son fou meurt sans voix »), les rassemble ensuite en micro-fictions (Faits divers et Tranches de savoir) et peu à peu glisse vers deux textes majeurs, proses fantastiques qui ne pourraient naître sans cette marche progressive : Ma vie chez les insectes puis le formidable L’espace aux ombres.

C’est ce dont j’essaye de rendre le contexte dans la première partie de la vidéo, entre le décès atroce de Marie-Louise Ferdière, sa compagne, après l’accident du 15 janvier 1948, et la remise tout début 1953 du manuscrit de Face aux verrous à Gallimard.

Trois textes parents, donc, L’impossible retour, Nouvelles de l’étranger et L’étranger parle, mais si on les considère ensemble c’est les trois configurations de leur point d’assemblage narratif qui frappe.

Dans Nouvelles de l’étranger, chaque fragment est assigné à une ville nommée seulement par son initiale, et nous lecteurs, là où nous sommes établis, en sommes le récipiendaire fixe. Dans L’impossible retour, le récipiendaire n’est pas convoqué, le narrateur n’écrit que depuis sa propre incompréhension et sa propre inquiétude : le lieu depuis lequel il écrit n’est pas nommé, ni même décrit, mais le on puis le neutre il fallait, puis l’indéterminé les habitants, avec une structure de récurrence des éléments narratifs (« on me retenait », puis « les files ») construisent un lieu de façon lacunaire et ouverte, seule la dernière phrase (« le quai, jamais reposé de l’agitation de la mer, était sombre et humide étant la seule notation d’ordre visuel.

Par contre, il y a deux fois le mot patrie, et l’évocation d’une disparue (« la fille des cascades », clairement de l’autre côté d’une rive, « rayon qui traverse les barques, ange des clairs abîmes », en absolu contrepoint à l’ensemble des 18 versets.

Et pour nous, qui avons établi un texte sur « la nuit d’avant », puis un autre sur « l’arrivée dans la ville », un enjeu narratif clair : cette fois, première fois, on ancre le texte depuis le pays, lieu, ville, qu’on explore –– exploration reconstruite depuis l’expérience réelle, exploration pour construire la fiction d’un voyage inventé —, et sur cette idée que l’instance narrative du texte (troisième personne si vous le pouvez, genrée ou non, ou première personne, ou totalement indéfini) n’a pas liberté de quitter ce qui l’entoure, qu’est-ce que cela révèle du récit de voyage qui s’amorce, le réel, l’inventé, qu’est-ce qu’on leur ajoute, pièce après pièce, en reprenant les formes que nous offre Michaux dans son Impossible retour ?

On n’aura peut-être pas les files, mais d’autres rituels (lire·relire sa Grande Garabagne, les Émanglons par exemple, et leurs lourdes bagarres), on aura de toute façon une instance qui passe par les personnes (les habitants) plutôt que sur lieu et paysage (on y viendra, on a le temps).

Et longtemps que j’attendais cette opportunité d’y entrer collectivement.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 janvier 2023
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