#voyages #05 | hommage à Nicolas Bouvier

un cycle consacré à l’imaginaire et au réel dans le récit de voyage


 

le double voyage, #05 | hommage à Nicolas Bouvier


Pour cette cinquième proposition de notre cycle, on va découpler l’exploration symétrique voyages réellement effectués, et voyages imaginés avec effet de réalité.

Mais, en suivant une des pistes ouvertes par Nicolas Bouvier, c’est bien à la reconstruction mentale, donc par convocation imaginaire, dans l’écriture d’un voyage réellement effectué qu’on va se confronter.

D’abord en revenant sur les conditions d’écriture qui ont été celles L’usage du monde : première publication en 1963, à dix ans du voyage initial, alors qu’il occupe des fonctions free-lance de ce qu’il nomme iconographe dans les bibliothèques et fonds d’archive de Lausanne et Genève. Plus ce qui est un passage essentiel de L’usage du monde : la perte, à l’arrivée au Pakistan, de l’ensemble des notes concernant cette première et gigantesque traversée depuis Belgrade, à deux avec la petite Fiat.

L’usage du monde ? En quelques rééditions et reprises, le récit deviendrait culte, universel, et il le reste. Mais c’est un récit tronqué : arrivés à Kaboul, l’état de santé des deux compagnons de voyage les contraint à se séparer. Vernet prend l’avion pour Ceylan, où le rejoindra sa compagne, et Bouvier entreprend seul la traversée en diagonale de l’Inde, continent gigantesque, avant ensuite — mais ce sont ces sept mois où on va le rejoindre — de continuer pour le Japon, où dans les années suivantes il effectuera quatre voyages, qu’on retrouve dans les strates superposées d’un autre livre majeur, Chronique japonaise.

Et c’est seulement après publication des premières versions de ses impressions du Japon, qu’il s’attelle aux notes concernant le séjour à Ceylan : maladie, solitude, mysticisme et traditions occultes, comprendre l’impossibilité où il a été, pendant plusieurs mois, de repartir, quasiment (dans notre vocabulaire d’aujourd’hui) de s’en arracher.

Formidable récit, certainement : il n’y a plus de voyage, rien que cet enfoncement qui interdit le départ.

Dans ma première intention, c’est de cette manière visuelle de Nicolas Bouvier que je voulais approcher : comment, dans L’usage du monde et dans la Chronique japonaise, ou même plus tard dans son L’île d’Aran, cette légèreté et cette cinétique s’assemblent par la façon dont la phrase voit, littéralement voit.

Et puis c’est cette page du Poisson-scorpion qui décidera de la proposition : à 25 ans de distance, pour ouvrir son livre, Nicolas Bouvier reprend (retrouve ?) un petit croquis simplifié que lui avait envoyé par lettre la compagne de Vernet. Eux l’attentent à Galle, petite ville du sud-ouest de l’île. En gros : à l’arrivée à Galle, une suite de neuf repères, chacun maqué d’un mot sur le croquis, et c’est le document que je joins à cette proposition.

Des mots qui, en eux-mêmes, ne comportent rien, mais rien de visuel : « descente, gare, petite rivière, grand espace de gazon, murailles, gros hôtel brique, longs bâtiments à porches, espace herbu, 22 Hospital Street chez nous ».

Neuf, strictement neuf indications sur un croquis qui remplacera le plan urbain inexistant.

Dans le livre, et important lire la pièce jointe avant de s’embarquer, Nicolas Bouvier associe à chacun des neuf repères, non pas une photographie ni un dessin, évidemment, mais un paragraphe, de deux, trois ou cinq lignes (dans le Quarto), qui sont l’exact contenu visuel qu’assignait cette suite discontinue de repères.

Et ce sera là, clairement et simplement (mais quel travail, vous verrez !) la proposition d’aujourd’hui : repartir mentalement dans un voyage réellement fait — et pensez bien que Bouvier travaille à vingt-cinq ans d’écart ! —, retrouver pour ce séjour neuf (c’est important, le compte) repères identifiables, simples repères en un mot, puis assigner à chacun des neuf repères ce contenu visuel (remarquez l’attention que je porte à ne pas utiliser le mot description : c’est autre chose, une description, et on y viendra tout bientôt avec le Affinité pour la description de Gertrude Stein) qui sera, aujourd’hui, notre invention en écriture.

Ça vous va ? J’espère ! Et pour moi, un nécessaire hommage à une grande oeuvre, un grand bonhomme.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 février 2023
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