#enfances #08 | Nathalie Sarraute, jeu de cartes, cervelle, manteau

un cycle sur le monde vu à hauteur d’enfance


 

#08 | Nathalie Sarraute, jeu de cartes, cervelle, manteau


De nouveau, Enfance de Nathalie Sarraute, publié alors que l’auteure a 84 ans, et comme si chaque exploration nouvelle était un dépli de possibles.

À télécharger pour accompagner cette vidéo, trois brefs extraits, disjoints dans le livre, mais portant chacun sur un moment lui-même suspendu, agençant de façon complexe un instant déplié dans ses différentes strates, presque un suspens — littéralement parlant –– où tous ces éléments entrent en brève résonance avant que le livre reprenne son chemin de séquence en séquence.

Ce qui serait en soi, ces trois approches successives d’un instant dans ce qu’il convoque de socialité (y compris tensions et conflits, hiérarchies sociales), mais plutôt d’ambiance, éclairages, bribes de voix, sans être contraint à un déroulement linéaire du temps, un enjeu d’écriture.

Mais pour nous, un autre enjeu : récemment, avec Seî Shonagon, on a travaillé sur l’amont, la collecte des thèmes. Aujourd’hui, en prenant cette racine commune de la sensation, de l’instant suspendu et déplié, je voudrais vous proposer d’enchaîner une séquence de trois textes indépendants, qui n’auraient comme point commun (lieu commun ?) que cette suspension où se mêle ambiance, éclairages, voix, gestes...

Souvenez-vous : Walter Benjamin, dans son Enfance berlinoise, nous propose 32 séquences et Nathalie Sarraute, dans Enfance, 68 séquences. Notre cycle ne durera pas 32 ni 68 semaines. Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est l’enchaînement de trois textes à thèmes distincts, pour éprouver dans et par l’écriture comment cette contrainte de l’enchaînement peut induire le cheminement autonome, et une quête des thèmes et contenus qui soient vôtres, hors du cycle d’écriture — alors le cycle aura trouvé sa justification.

Ces trois thèmes, que vous trouverez dans le PDF en téléchargement :

 « souvent le soir », incipit tout simple à ces moments récurrents, ici, le soir, jouer à ce jeu dérivé des « 7 familles » cher aux enfants (ou petits-enfants, pense-t-il), sauf que le jeu a pour thème les écrivains et leurs œuvres, étrange mise en abîme. On y joue lorsque les parents ne sont pas là, avec la domestique qui garde les deux sœurs, et la bonne de l’appartement du dessus en renfort pour faire la quatrième... et ça se passe sur la table de la cuisine, avec la lampe en suspension, le rituel des voix associées au jeu, et la description des cartes elles-mêmes...

 cette séquence centrale : à la petite sœur née du remariage de son père avec Vera, toutes les attentions, et rien pour l’aînée, la demi-soeur — et comme elle est fragile, elle aura droit à ce plat de luxe qu’est la cervelle... mais l’enfant résiste, déteste cet aliment grisâtre et mou, la grande sœur n’y a pas droit mais ce sera comme une vengeance, « mange mon petit lapin », examinez les renversements, les glissements...

 et puis ces quelques lignes : lors des retrouvailles alors annuelles avec la mère, après tout le voyage de Paris à Petersbourg, à peine on s’embrasse qu’on s’écarte de la petite fille « pour mieux la voir », et c’est du manteau, du manteau seul qu’on parle : le manteau bleu foncé, avec ses parements de velours, et les gants de la petite fille.

Hasard le choix de ces trois séquences : forte pensée pour le Tender Buttons de Gertrude Stein, avec ses trois chapitres : les vêtements, justement, les aliments, justement, et finalement les chambres, tiens donc, peut-être teaser pour notre #09.

Alors merci d’avance : prendre le temps de lire avec attention comment Nathalie Sarraute, à des décennies de distance, reconstruit ces moments. S’imposer (douce violence j’espère) le respect des trois thèmes : jeu de société, aliment pas vraiment apprécié, vêtement.

Et se débrouiller, là c’est à vous de jouer, à ce que les trois viennent en imparable dynamique d’enchaînement, créant un appel à une suite bien plus large, nouveau cercle concentrique et non plus marche de thème unique à thème unique.

On vous souhaite la plus belle des semaines (d’écriture).

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 décembre 2023
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