#enfances #01 | Nathalie Sarraute et M. Bilit

un cycle sur le monde vu à hauteur d’enfance


 

#01 | Nathalie Sarraute et Monsieur Bilit


Deux objectifs, mais du premier je ne parlerai pas ensuite, par contre on va développer le deuxième.

Premier objectif : comme un saut forcé, non pas un saut forcé vers l’enfance, mais un saut forcé dans un matériau issu inchangé depuis l’enfance, comme une matière anthropomorphe miniature et fossile, trois croquis brefs de silhouettes avec visage et contexte indissolublement mêlés, qui ont catalysé ainsi dans le passé et dont on est à jamais le dépositaire.

Deuxième objectif : eh bien justement ces croquis brefs, mais dont la structuration, cette part indissoluble qui les mêle à contextes, objets, visages, paroles, s’est ainsi figée parce que constituée dès l’enfance, emportée avec soi comme par devers soi, et restée dès lors inchangée, comme solidifiée, inclusion dans résine transparente.

Ce qui relie cet exercice au cycle : même, pour ses 84 ans, dans une démarche explicitement autobiographique (mais sous forme lacunaire, celle de 68 séquences parfaitement distinctes et autonomes, sans aucune préoccupation de tisser continuité d’une à l’autre, même compte tenu du côté radicalement intime et potentiellement violent de certaines d’entre elles, comme l’accouchement de la demi-soeur par la nouvelle compagne du père), ces croquis brefs fonctionnent comme une nouvelle strate d’entités emboîtés et qui, en tant que telles, ne révèlent pas de contenu informatif sur la narratrice ou l’enfant qu’elle était, mais nous contraignent à les constituer mentalement, dans l’acte de lecture, en tant qu’entités vues, saisies, comprises, grandies et solidifiées par l’enfant même.

Nul doute alors que la technique d’écriture qui rétrospectivement en émerge ne puisse être réinvestie dans nos pratiques au sens large, justement comme amplification de cet arrachement complexe.

Arrachement complexe ? Un, parce qu’un détail principal a conditionné la mémoire, et a créé cette protection définitive et fixe (« et une main en bois gantée de cuir marron dépasse de sa manche », voilà, c’est le point de départ suffisant de cet exercice). Deux, parce qu’autour de ce détail il n’existe pas de récit exhaustif des circonstances (qui était monsieur Bilit, comment monsieur Bilit se reliait à ses parents, quel événement lié au chaos de la fin des temps tsaristes avait provoqué l’amputation, etc.), mais que ce lambeau d’image (la main en bois gantée de cuir marron) a emporté avec elle comme un reliquat de détails spécifiques (l’omelette aux confitures, l’arrivée inopinée du pique-assiette) qui l’ont précisément rendu inaltérable et, au sens strict, in-oubliable.

Ouvrez dès maintenant la fiche jointe avec l’extrait des trois plus un portraits. Encore plus que pour d’autres exercices, prenez chacun de ces quatre passages comme autant d’entités séparées, tableau avec bords ou cadre, séparation nette, où le nom, le visuel, le contexte, tout est relié d’un bloc.

Exemple séparé, monsieur Bilit ? Non. Au cours des 240 pages et 68 séquences du grand livre de Nathalie Sarraute, en voici trois autres : madame Bernard, monsieur et madame Florimond, et cet étrange passage où le personnage prendra le titre du film de Fritz Lang, cette initiale M qui remplace l’expression pourtant d’un seul trait M le maudit.

Je vous propose même, en préambule à votre prise d’écriture, et donner à vos propres croquis brefs le temps de catalyser dans la mémoire lointaine, lacunaire, de s’imposer à vous, d’aller les rechercher mentalement dans la mémoire que vous avez des livres qui comptent. Et qu’ils se mettent à danser dans la nuit, familiers ou menaçants, favorables ou dissuasifs.

En voici donc, chez Nathalie Sarraute, trois plus un, puisque monsieur Bilit y surgit vers les deux tiers de l’ouvrage et qu’ici je le place en tête, comme symbole et exemple.

Un seul suffirait ? Non, parce qu’on ne pourrait s’empêcher de développer, d’arpenter le continu, de reconstruire à rebours le lien à soi-même. Trois, c’est bien. Contrainte du bref, acceptation de l’arrachement, et forcément l’un des trois qui sera résistance et surprise. Trois, pour les laisser dans le texte comme des îles. Faire passer d’abord le surgissement, et votre propre surprise.

« Ah mais, si on ne se souvient de rien ? » Justement.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 octobre 2023
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