#enfances #05 | Seî Shonagon, émerveillements

un cycle sur le monde vu à hauteur d’enfance


 

#05 | Seî Shonagon, émerveillements


Pour celles & ceux qui ont déjà Seî Shonagon tout près de leur table à écrire : et si on lui offrait un chapitre apocryphe, dyschronique, un « choses qui » pris au monde d’aujourd’hui, mais sur un thème qu’elle n’aborde pas directement : le mot émerveillement ?

Voir par exemple ses « choses qui égayent le coeur » :

Beaucoup d’images de femmes, habilement dessinées, avec de jolies légendes.

Au retour de quelque fête, les voitures sont pleines ; on en voit déborder les vêtements des dames. De nombreux serviteurs les escortent [Ou : « pleine à déborder, avec des hommes, très nombreux. »], les conducteurs guident bien les bœufs et font courir les équipages.

Une lettre écrite sur du papier de Michinoku [Nom que portait autrefois la région nord-est de l’île principale.] blanc et joli, avec un pinceau si fin qu’il semblerait ne pouvoir tracer même le plus mince trait.

L’aspect d’un bateau qui descend la rivière.

Des dents bien noircies.

Une étoffe de soie très souple, tissue de jolis fils chinés.

Les pratiques magiques de purification, destinées à empêcher les effets des mauvais sorts, exécutées au bord d’une rivière, par un devin qui parle bien.

De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit.

À un moment où l’on s’ennuie, arrive un visiteur qui n’est ni trop intime ni trop étranger ; il fait la chronique de la société, il raconte ce qui s’est passé dernièrement, choses plaisantes, détestables ou curieuses, touchant ceci ou cela, affaires publiques et privées ; il parle sans ambiguïté, mais dit tout juste ce que l’on peut entendre. Cela charme le cœur.

Lorsqu’on visite un temple shintoïste ou bouddhique, et qu’on fait dire des prières, on est heureux d’entendre les bonzes, si c’est dans un temple bouddhique, ou les prêtres inférieurs, si c’est dans un temple shintoïste, réciter d’une voix agréable, sans arrêt, mieux même qu’on ne l’avait espéré.

Une voiture de cérémonie, couverte de palmes, qui avance avec une sereine lenteur. Si elle va vite, cela semble inconsidéré, sans dignité. C’est la voiture treillissée que le conducteur doit faire courir. À peine a-t-on aperçu celle-ci qui sort d’une porte ! Elle est déjà passée, on ne voit plus que les hommes d’escorte qui la suivent en courant. Il est charmant de se demander qui ce peut être. Mais si cette voiture va lentement, si on l’a trop longtemps devant les yeux, cela ne convient plus du tout.

Mais au pluriel, une liste de douze ou quinze ou vingt occurrences des émerveillements pris à l’enfance, chaque occurrence non pas en un seul mot (le terme liste est dangereux, mais accumulation est trop lourd : et si on choisissait verset ?), mais en une ligne et demi ou deux lignes, miniature ou orfèvrerie qui nous donne tout à voir de ce qui émerveille justement parce qu’on le miniaturise, qu’on le tient à distance, et que c’est la brièveté de la note qui nous permet de passer d’un verset au suivant, douze fois, quinze fois de suite ?

« Cant nos esgardons totes ces choses ki creies sunt, si nos ellevons à l’esmervilhement de nostre creator », première occurrence du mot repérée par Littré, dans une traduction de Job du XIIIe siècle....

Mais l’enjeu de cette proposition est autre, ou du moins a immédiatement une autre dimension.

La première, c’est l’ambivalence du texte qu’on va faire naître : les « notes de chevet » de Seî Shonagon participent d’un genre déjà parfaitement défini dans cet âge majeur de la constitution de la langue et de la culture japonaise (et le rôle des femmes dans l’établissement d’une langue écrite, au sortir de longue domination coréenne et domination de la langue chinoise, mais je vous laisse explorer ce contexte historique), à la fois la notion d’intime, sôshi, mais surtout ce terme zuihitsu, « brèves esquisses au fil du pinceau ». Et si cette traduction d’André Beaujard est historique, remplie de magnificence, on mesure bien comment un vocabulaire anachronique, largement postérieur, cahier, livre, chapitre vient reconditionner une présence permanente du geste d’écrire dans le bel élan de Seî Shonagon.

Relire le tout dernier passage, après le fragment 162, où elle narre cette anecdote d’une liasse de papier, matière ô combien ouvragée et précieuses, offerte à l’impératrice qui n’en a que faire, et en fait à son tour cadeau à sa suivante.

On peut rêver alors, puisque si les premiers copistes ont commencé à diffuser le texte de son vivant semble-t-il, les premières éditions imprimées lui sont postérieures de six cents ans, à ces pages accueillant des suites de notes thématiques, restées inachevées ou bien complétées à mesure des ajouts, sans qu’on puisse savoir non plus si leur numérotation en 162 titres distincts est vraiment de l’autrice ou apocryphe.

Ambivalence, si le statut de ces notations en esquisse rapide, et leur caractère de miniature, les définit comme espace provisoire de travail et d’attente pour des développements à venir (probablement aussi pour Seî Shonagon, et son oeuvre poétique), mais — et ce sera le cas dans toute l’histoire de la littérature —, texte procédant par versets, allez : douze fois une ligne et demie, dont l’accumulation est texte littéraire en soi-même.

Ambivalence qui nous renvoie alors au coeur des défis de ce cycle. Jusqu’ici, on a travaillé sur le modèle suivant : une proposition, un thème. Et, sûr, ils ne manquent pas. Mais avec un risque : accumulation horizontale de vignettes prises à l’enfance. Si Une enfance berlinoise de Walter Benjamin, avec ses 32 séquences, et Enfance de Nathalie Sarraute, avec ses 68 séquences, n’étaient que ce genre d’accumulation horizontale, on les aurait oubliés il y a longtemps. Comment sous-tendre nos explorations thématiques par une construction, sachant pourtant que cette construction n’apparaîtra comme telle que rétrospectivement (ce paradoxe fouillé si intensément par Proust au début de La prisonnière) ?

En rassemblant ces émerveillements en série de douze ou quinze versets — pas forcé de tout écrire et publier en une seule séance d’écriture, laisser plutôt s’y ajouter, se compléter —, c’est ce lien du fragment à l’ensemble que je voudrais ajouter au défi.

Quant au thème, qu’il me soit venu en relisant le magnifique L’espace antérieur de Jean-Loup Trassard, 1993, avec 80 séquences de deux pages (voir extrait, les trois billes dans le fond de la poche), je l’assume entièrement : la collection sur sa cheminée de petits flacons transparents et vides qu’évoque Sarraute, les manèges de Benjamin, et cette notion d’émerveillement, cette idée de douze versets qui soient autant de miniatures, c’est ce qui nous permettra de tenir à distance la tentation autobiographique, et se concentrer sur les objets eux-mêmes. On s’approche progressivement du je n’ai pas de souvenir d’enfance qui ouvre le W de Perec, qui savait ce qu’il devait à Seî Shonagon, lui aussi !

À vous, maintenant !

 


© François Bon & Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales & e-mail
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 novembre 2023
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