#gestes&usages #05 | Judith Wiart, deux mains qui se touchent

un cycle sur l’interaction du corps et du monde


 

#05 | Judith Wiart, deux mains qui se touchent


C’est en préparant un de nos ateliers en direct du mardi soir : dans son Pas d’équerre (Louise Bottu, déc 2023), Judith Wiart développe des portraits de scènes ou d’instants pris à la vie d’un lycée professionnelle (à Bron près de Lyon, spécialité maçonnerie), engendrant une suite de portraits à très forte intensité, dont la caractéristique est de ne quasi pas évoquer leur contexte, mais que cet instantané de la relation entre le personnage et la narratrice se construit autour d’un geste lié à la lecture ou l’écriture.

Voir vidéo de présentation du livre ici, et proposition #18 des mardis
en .mp3.

Et puis une autre page-portrait, mais plus singulière, en tout cas sur un principe autre. Cinq paragraphes en tout, une page, et le quatrième ou avant-dernier paragraphe tient, lui, en une ligne. En une ligne et un mot dans la mise en page très soignée de l’éditeur. Une phrase nominale, d’un trait tout droit sans ponctuation :

« Deux mains de garçons posées l’une sur l’autre. »

Et c’est de cette seule phrase que je voudrais faire l’atelier de cette semaine.

Téléchargez maintenant cette page 25 du livre (et, tant que vous y êtes, l’extrait sur lequel on a bâti notre séance du mardi, les portraits — en une page pareillement --- mais portraits avec écriture de Sarah et Fayçal, même dossier habituel des ressources abonnés Tiers Livre).

Premier paragraphe (une phrase) : les garçons, bourrades, coups de poings, enlacements brefs, en gros ce qu’on voit dans la cour de récré, mais le contexte a été gommé comme par « fond vert ».

Deuxième paragraphe (deux phrases plus une incise pour l’opposition) : les filles, elles, se prendre de la main, se caresser les cheveux, se tenir épaule contre épaule. Ce qu’il adviendrait aux garçons s’ils en faisaient autant.

Troisième paragraphe : non plus en vue directe, mais en visionnant une vidéo prise lors d’un concours (on n’en saura pas plus), un geste immobile durant 53 secondes, et phrase on ne plus banale ou quasi didascalie : « un détail happe mon regard ».

Et donc quatrième paragraphe, ce geste, séparé de sa durée annoncée, la ligne ci-dessus.

Cinquième et dernier paragraphe, retour et commentaire sur la singularité de la scène, avec une formulation qui pourrait être discutée : laissent leur corps revenir naturellement au toucher fraternel.

Et aussitôt ce sont des images tourbillon tour autour du monde qui reviennent : hommes qui se tiennent par la main déambulant en pleine rue, l’Inde ; foule compacte et en mouvement mais aucun corps qui se touche ni regard qui se croisent et c’est mode nécessaire de politesse, la gare centrale de Tokyo. La double voire triple voire quadruple bise qui faisait loi avant les confinements, remplacée en mode société par le « check » ou le double toucher du coude ; ou le « hug » à l’américaine avec tapotement du dos etc. etc.

Autre développement spirale : rejoindre l’autre par le toucher corporel, quelles occurrences, quels enjeux (long combat de Marc Zafran/Martin Winckler pour coder le toucher médical), affrontements sportifs, mais aussi bien toucher un mort. Ou tout simplement mémoire familiale. Ou l’analyse du geste dans votre environnement de travail, poignée de main ou main sur l’épaule en condition hiérarchique, stratégie permanente en atelier de ne pas épuiser les exemples. Alors vous, quel sera votre exemple.

La phrase nominale en une ligne pour figurer le geste arrêté ? On respecte.

Les deux, voire trois paragraphes brefs pour construire le contexte et la scène, y compris sa temporalité (les 53 secondes, tiens, le nombre fétiche de Perec) : on respecte.

Le paragraphe d’élargissement du champ, zoom arrière avec énoncé réflexif (ou pas, mieux vaut décrire que penser) : on respecte.

Et c’est notre proposition de la semaine, à vous d’écrire !

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 février 2024
merci aux 89 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page