faire parler sa tête (malléable)


atelier avec les apprenties-coiffeuses de Pantin


Depuis que je viens au Cifap, m’apparaît toujours aussi étrange ce compagnonnage des apprenties-coiffeuses (féminin dominant dans la classe, même si elle est mixte, je crois que désormais c’est une règle acceptée par l’académie) avec leur tête malléable : la tête qu’on promène dans son sac, la tête qu’on pose près de soi, qu’on emporte au salon. Troublant aussi parce que cette tête accepte de vrais cheveux : et moi j’ai encore en tête cette rue, à Bombay, près de Chor Market, qui était tout entière réservée au commerce de ces nattes, achetées une misère aux filles de la campagne ou de la basse ville qui les apportaient. On a évoqué par exemple le travail de ce photographe qui recompose des visages en les découpant par moitiés assemblées par miroirs : personne d’entre nous n’a le visage symétrique, rien de plus troublant. Et ce qu’ils achètent, cher, pour leur apprentissage, c’est un visage stéréotype aux yeux bleus : plusieurs fois, dans les textes, reviendra ce « marre des blondes ». Et on a aussi l’équivalent masculin, mais plus dépouillé, l’alter ego, qu’on nomme « pivot point ». Je ne savais pas comment m’y prendre. J’ai pensé au texte Bobok de Dostoievski, ces morts de Petersbourg qui parlent quand la marée haute les réveille. J’ai raconté qui était Dostoievski à leur âge, et pourquoi le bagne : et comment ça parle, dans Dostoievski, l’exagération que c’est (je leur ai dit que l’établissement leur offrirait à chacun Crime et châtiment à Noël). Puis j’ai lu des récits d’un autre bagne, les extraordinaires histoires courtes de Daniil Harms. J’ai seulement suggéré que chacun pose sa tête là devant, sur la table, et que ce soit la tête qui parle. Et tout d’un coup oui, c’était l’obscurité de soi-même, une version plus noire et brutale du monde : non pas ce qu’on affirme soi du monde, mais cet envers du vernis, qui est aussi la réalité qu’on affronte. Je rêvais que la tête parle de plein de choses qu’on ne voit pas soi, et des autres visages du salon. Peut-être même qu’elles s’adressent la parole entre elles, les têtes. Elles avaient d’abord un contentieux à régler, avec celle ou celui qui les trimbale, les coiffe, les affuble d’un piercing à leur image. Et au moment de la lecture à voix haute, tête en main, on a parlé aussi d’Hamlet et son crâne. A recopier les textes, ce qui m’étonne, c’est la violence du charroi : la phrase faite pour être dite, l’oralité maîtrisée… Je les laisse anonymes, mais d’abord ce premier texte : grave. Est-ce qu’il s’agissait, dans ce premier texte comme dans tous les suivants, d’un travail d’autoportrait à l’envers ? Alors c’est nous aussi qu’elles dessinent, les têtes.

Quatrième séance d’atelier au CIFAP Pantin, classe de coiffure 2C5, le mercredi 29 novembre 2006. Merci à Christine Labeille, Sylvie Soulé et l’équipe CIFAP.


ma tête
RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN RIEN
elle ne veut rien dire elle subit toutes les pires choses qui peuvent lui arriver sans jamais ne laisser rien paraître _ la douleur elle ne connaît pas la tristesse est ancrée quelque part dans un endroit caché, elle n’a pas peur, elle sourit quand il faut sourire, parle quand il faut parler ne dit rien quand elle n’a rien à dire son paraître est tel qu’on ne sait pas ce qu’elle pense, ce qu’elle veut ou qu’elle éprouve, elle subit, la tête se soumet à tout : non, en fait à rien _ d’ailleurs elle ne veut plus vous parler d’elle alors laissez la tranquille

salut toi t’es encore en retard, bravo la politesse _ ah oui je vois tu m’entends même pas j’suis sûr t’es encore sonnée de la soirée d’hier _ tu sais ton bus passe dans 15 minutes tu vas encore le louper mais bon t’as l’habitude maintenant _ au fait n’oublie pas de me prendre cette fois, tu as pratique j’te rappelle _ allo mais t’es sourd ou koi réponds moi _ ouais fume ta clope t’as raison _ il te reste 2 minutes bon calme toi tu vois tu fais tout à la dernière minute n’oublie rien steplaît je veux rentrer à la maison tranquille ce soir _ mais où tu vas ne pars pas sans moi _ ah la la quel idiot et puis il va encore s’en rendre compte quand il sera tout en bas des marches donc il va rater son bus et voilà qui est là : le fou que je l’appelle bon allez prends moi on est parti

aïe mais qu’est-ce qu’elle fait _ pourquoi elle me perce au-dessus de la lèvre je ne suis pas comme elle : je suis une tête malléable moi _ et ce maquillage quelle horreur, ce contour à lèvres ne me va pas du tout, enfin _ une future coiffeuse, tu parles, c’est pas possible, je ne vais plus avoir de cheveux, elle me les arrache tous _ c’est une folle ! _ il y a toujours pire, il n’y a qu’à regarder à côté, la tête est toute déplumée sur le dessus _ ah non, pas de permanente, elle va encore m’arracher les cheveux quand ils dépassent, mais c’est qu’elle est douée, la future coiffeuse, elle me met de l’eau plein la figure NAN NAN NAN mon crayon noir tout coule est-ce que je plairai encore à Mike la tête n° 1178 ? _ si seulement je pouvais me faire coiffer par Marie elle est tellement douce _ super, maintenant elle me jette par terre _ eh, si tu m’entends arrête ça tout de suite, venge toi sur autre chose _ rien à faire elle ne m’entend pas…

posée sur l’armoire avec des lunettes de soleil je sais pas pourquoi tu me les mets mais bon je ne peux rien te dire sinon tu t’énerves _ au fait pourquoi tu me laisses toute seule, pourtant tu as bien besoin de moi mais tu t’en fous toi tu m’as sortie de mon carton pour que je puisse voir le jour _ alors quand tu m’emmènes avec toi pour aller dans ton école, quand m’attrapes par les cheveux pour me jeter sur ton étau _ quand tu me démêles, qu’est-ce que j’ai envie de te taper _ alors quand je vois les autres têtes, qu’est-ce qu’elles doivent souffrir _ j’ai hâte d’être moi pour que tu me pose dans ton sac Adidas, lui je l’adore : toute la journée tu me traînes partout, tu jettes le sac _ j’ai oublié de te dire que j’ai envie de démissionner, tu me fais trop de misères surtout avec les bigoudis, et le peigne hou la la faut que je trouve une solution pour que tu me lâches : s’il te plaît, achète une autre tête _ mais bon, je n’en ai plus pour très longtemps avec toi

posée sur un étau je m’ennuie, personne ne me touche les cheveux, ils sont secs avec un élastique en plein milieu du vertex _ je la déteste, je me sens seule avec mon copain chauve face à face sans que personne nous parle et d’ailleurs ta chambre est sale les cris à longueur de journée avec ta sœur cette petite pouff et toi tout le temps au téléphone avec … et ton lit à t’exciter _ devant la fenêtre je regarde la rue, des gens bidon mais qui sont mieux que toi : je te déteste
aujourd’hui la journée était épuisante pour mes oreilles avec tout le monde qui est passé au salon et t’a dit d’un air hautain « tu me fais mon shampoing » et toi qui râles discrètement et fait l’hypocrite, tu sais tu devrais t’entraîner davantage sur mes cheveux car tu dors beaucoup _ ton patron qui parle sa langue étrangère à longueur de journée et toi ma pauvre qui ne comprends rien _ et moi j’en ai marre d’être dans le cagibi et à tout entendre des ragots : stop, stop

j’en ai marre qu’il me tire les cheveux _ qu’il m’insulte _ il m’a même fait son maquillage de drag queen horrible _ je l’entends toujours critiquer tout le monde lorsqu’il trouve un travail meilleur que le sien _ un brushing, une permanente, une mise en plis c’est pourtant pas si dur ? — oh après tout que puis-je en savoir, je ne suis qu’une tête malléable

à moitié barge avec sa brosse, elle me met des coups sans arrêt avec, ça fait mal _ en plus elle m’arrache les cheveux quand elle s’énerve _ j’espère que je ne vais pas ressembler à la tête malléable de K dans son sac, v’là l’horreur ! _ lorsqu’elle me transporte dans son sac pour rentrer chez elle, elle me cogne partout _ quand elle rentre dans sa chambre elle me balance par terre _ je ne peux rien dire, je ne peux même pas bouger _ l’autre fois, quand elle me faisait mon brushing, elle m’a brûlé les cheveux, ça fumait presque _ elle me fait souvent des coiffures bizarres : quand je suis par terre dans sa chambre et qu’elle regarde la télé, elle ne me regarde même pas, ça m’énerve, j’aimerais avoir des jambes pour lui donner des coups de pied de temps en temps
en ce moment son beau-père fait les travaux dans sa chambre, il met des débris partout sur moi _ ce que j’aime le moins, c’est lorsqu’elle emmène au salon, je vois sa patronne avec sa tête qui fait peur, encore pire que moi : sa patronne est trop brute avec mes cheveux, je les perds tout le temps quand elle y touche _ pour m’enlever de l’étau elle me tire par les cheveux, elle est folle _ elle m’enferme dans son sac lorsqu’elle m’emmène en cours, j’étouffe _ c’est tout noir _ je suis serrée _ marre d’être une tête malléable
quand elle n’est pas là, je me roule jusqu’à son téléphone pour appeler ses copines : je me venge _ et Pivot Point ce ringard, il me fait es clins d’œil tout le temps, quel mocheté _ j’aurais honte à sa place, avec son crâne chauve : heureusement que je sais rouler, je peux lui échapper, à Pivot Point

en ce moment même elle m’a foutu dans son sac noir qui pue le renfermé _ c’est très désagréable _ d’ailleurs elle me maltraite régulièrement quand elle me prépare pour le lendement à son cours de pratique _ j’adore lorsqu’elle me poupouille les cheveux pendant 4 heures _ mais elle n’est pas très douce quand elle s’énerve à me rouler une permanente, elle m’arrache les cheveux : ça fait mal, je préfère ne pas y penser, ça m’en fait des frissons sur tout le corps : euh, mince… qu’est-ce que je raconte je n’ai pas de corps, ils m’ont décapitée ces cinglés à la fabrication _ j’en ai marre d’être enfermée dans ton sac toute la journée le mercredi, tu me donnes la nausée à force de me secouer comme ça _ quand elle me ramène à la maison, elle m’installe à côté de Pivot Point sur le meuble, comme ça je peux observer ce qu’elle fait tout le temps et je me sens moins seule : mais ça, chut, c’est un secret, elle va me tuer si je vous en parle

j’en ai marre tu me fais mal, tu me tires les cheveux et surtout le 10 novembre tu m’as tiré les cheveux comme c’est pas possible aïe aïe mais tu n’entends pas t’es sourd ou quoi _ au moins tu m’as donné un nom c’est un peu russe mais j’aime bien cloushepoposky par rapport à mes copines, le jour du 15 décembre tu m’as offert un jeune homme un peu chauve avec un casque sur la tête lui c’est Pivot Point

quand elle me voit elle a peur _ je prends les ciseaux elle fait une grimace intérieure _ elle me dit que je pourrais être plus douce mais peu importe _ elle hurle quand je lui démêle et que je lui arrache quelques cheveux, quand on fait une mise en plus et que j’en oublie : LA PAUVRE ELLE EST BLONDE ma propriétaire je suis souvent rangée dans un tiroir avec deux autres copines et on est tellement serrées qu’ON SE BOUFFE LES CHEVEUX

je ne peux pas te le dire en face, vu ton caractère désagréable, quand on te fait des reproches : j’ai donc décidé de te les mettre par écrit _ j’en ai marre ! de tes permanences qui me tirent les cheveux, de tes coups de ciseaux qui me ratiboisent la tignasse _ mais le pire, c’est lorsque tu me brûles le cuir chevelu avec ton sèche-cheveux : ne crois pas que je ne sois qu’une tête en plastique _ par contre, je tenais à te dire que malgré tout cela j’adore quand tu m’enfermes dans ton coffre avec le minibar _ d’ailleurs il faut que tu recharges en Martini blanc et en olives _ allez, sans rancune, je t’adore quand même

et voilà : madame a cours, eh bien il était temps _ je vais encore rigoler lorsqu’elle va démêler mes cheveux _ ça lui apprendra, me jeter à la fin des cours, les cheveux même pas séchés, dans un sac avec des cahiers et ses vieux mouchoirs _ je suis contente d’arriver ici, j’ai un peu honte lorsqu’elle me sort du sac mais une fois les cheveux mouillés, démêlés je me trouve quand même pas mal _ d’ailleurs, j’aimerais bien qu’elle me maquille et puis Lina, en face, elle, elle a un piercing _ j’aimerais bien avoir eu une fille qui s’occupe un peu de moi, du moins un peu mieux qu’elle _ c’est bon, t’as fini ? _ c’est dur de prendre 1/4 d’heure pour démêler une tête malléable ° sinon, ce qui est sympa c’est qu’on peut discuter avec les autres têtes sans que toutes ces maladroites s’en aperçoivent _ on rigole bien _ je peux vous assurer que toutes leurs clientes ont bien de la chance de ne pas subir leurs premières manœuvres

qu’est-ce que j’en ai marre d’être dans un sac plastique et qu’on ne s’occupe de moi que deux fois par semaine _ Titi me tire les cheveux quand elle me coiffe _ quand elle m’enfonce dans le crâne cette espèce d’aiguille pour faire tenir ces foutus bouts de cheveux qu’est-ce que ça fait mal : elle m’attrape par les cheveux, la dernière fois elle m’a fait un chignon et elle m’a mis des tas d’épingles et en plus je suis toujours dans le noir puisqu’elle me laisse dans son sac qui sent le renfermé : une vie de chien





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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 décembre 2006.
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