2011.07.27 | Goldsworthy, si j’étais un oeuf


Ça doit être facile de retrouver sur le web la date précise où Andy Goldsworthy a choisi dans ce coin de montagne près de Digne cinq lieux précis, et y a construit 5 fois le même oeuf. Le nôtre, on l’aperçoit de loin. Puis, une fois qu’on l’a rejoint, on comprend – intuitivement, sans mots : quelque chose d’une tombée commune des montagnes. Une manière de s’articuler ensemble pour toutes les formes environnantes, leur poids, leurs perspectives. Un autre oeuf identique, à quelques kilomètres d’ici, est dans le lit d’une rivière. Presque personne ne passe sur cette route menant à un col minuscule et âpre. Et encore moins personne pour venir le saluer, le soir, au crépuscule. Andy Goldsworthy est reparti. Il est coutumier aussi d’oeuvres éphémères – comme celles taillées dans la glace. J’imagine que la construction ovoïde, faite avec les pierres plates d’ici, est parfaitement compacte. Il n’y a pas de ciment ni rien d’autre pour l’assemblage. C’est ici. Ça reste. Je pense à nos mots. À la fragilité des machines qui les portent. À l’effacement. Au bruit environnant, dans lequel nous les plaçons. C’est ce dont je suis reconnaissant à Goldsworthy, quand on monte le soir palper mentalement les montagnes, au crépuscule, par cette immobilité qu’il nous offre – et qu’on ne percevrait pas sans l’énigmatique tenseur : qu’il me permette de penser cette énigme, ou bien, très précisément, que notre sort nous ait placé sur des schémas aussi distincts et éloignés.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 juillet 2011
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Messages

  • À partir de 1999...

    Les Refuges d’Art constituent la plus grande collection mondiale des œuvres d’Andy Goldsworthy créée au cœur des sites préservés de Digne-les-Bains et de la Réserve géologique de Haute Provence. Pour en savoir plus, lire cette présentation sur le site du Musée Gassendi de Digne.

    Pour voir les emplacements sur le site, cette carte.

    Et quelques photographies de ces très beaux « cairns d’eau. »

    Voir en ligne : liminaire

  • je poursuivrais cette quête sans nom qui me mena il y a de cela plus de trente ans (c’est étrange, ce calcul : intérieurement, il ne correpond pas au temps) dans ces mêmes hauts lieux. Après la halte au Bousquet d’Orb, suivre (en stop), la route Napoléon, plusieurs kilomètres, un petit tunnel, le bruissement de l’Orb sur la gauche (en venant de Digne) et là, le passage, de l’autre côté : grimper, suivre un chemin, pas toujours bien dessiné, avec aplombs vertigineux, environ deux heures de marche. La vieille maison abandonnée : se poser. Tisanes de sarriette, bal des lérots. Marcher encore : anciennes crevasses, chapelle à ciel ouvert. Rencontre avec l’ermite Thaïs, incroyable. Son rire immense. Elle parle comme personne d’une goutte d’eau sur une herbe. Elle connaît les plantes . Et la source. Elle a accueilli ce jeune homme affreusement défiguré par un accident de voiture et qui a suivi le chemin jusque là où elle était (près de la source, je l’ai vu, j’ai chanté doucement. Il ne supportait pas qu’on l’approche, je ne suis pas allée au-delà). Il y a même un chien, pattes usées par la course folle derrière la voiture qui l’abandonnait en bas : il a couru jusqu’au bout et il est tombé sur elle, en haut : elle l’a soigné comme elle a soigné le jeune homme défiguré. J’ai vu cela. Mais pas l’oeuf.

    Et là-haut, le silence, inouï, que rien ne vient interrompre.

    Depuis, pour moi : tant de vies, tant de tourbillons, tant de bruit. Et tant de fois, en rêve, je me retrouve exactement à cet endroit. Elle ? Depuis, Je ne sais pas.

    Je ne suis pas toi, alors je t’offre simplement ce souvenir.
    De là où je suis.
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