journal | Conrad, bruit de Chine et jus d’orange


On apprend énorme à séjourner régulièrement dans un lieu tel qu’un hôtel industriel bas prix de la grande périphérie parisienne. À mesure qu’on prend ses habitudes on voit mieux et plus on fait un peu partie des meubles, ça va très vite, alors on disparaît un peu. Se demander malgré tout ce que sauront d’où ils sont et pourquoi ces bus de touristes chinois qui viennent s’héberger là entre la tour Eiffel et les châteaux de la Loire (la tour Eiffel, sûr, les châteaux de la Loire, je ne sais pas, peut-être plutôt Versailles et au revoir ?), les longs couloirs se remplissent de langue étrangère, de portes ouvertes refermées d’une chambre à l’autre. Le matin, ils partent tôt. Là j’étais déjà à mon café quand le bruit s’est annoncé. Une cinquantaine de gamins, des 8 à 13 ans, quelques filles, tous dans le même survêtement, les mêmes chaussures, et ce froufroutement de nylon comme une sorte de vague. Eux parlaient peu, plutôt entre eux des mimiques. Les trois accompagnateurs je n’appellerais pas ça aboiement, mais disons qu’ils traitaient militaire. Les gamins mettaient le bol sur leur plateau et le remplissaient de jus d’orange, laissaient les céréales pour la viennoiserie molle qui est de norme ici. C’est la rançon, pas pu échanger, même pas avec les trois accompagnateurs vêtus eux du même blouson mais blanc. Du coup, on en aurait presque sympathisé avec les deux commerçants d’Abidjan en train de remplir leurs conteneurs de fringues en gros et autres marchandises, très très réservés sinon mais le portable en appels permanents – ce sont peut-être ces lieux dans l’ombre des mégalopoles qui correspondent le mieux à ce qu’éveillent en nous les romans de Conrad.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 octobre 2013
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