2015.11.06 | dans la transformation

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2019.10.04 | dans la peau

Il faut du temps pour retrouver sa table, après une coupure d’une dizaine de jours. Le temps d’évacuer et ranger, trier les problèmes, refaire de la place. Refaire les gestes, aussi : comme si les faire à vide était nécessaire. Faire les sauvegardes, ranger les disques durs, mettre à jour les applis et appareils mais c’est plus que ça – comme une injonction à passer du temps à la table, même si les chantiers ne redémarrent pas d’un seul coup de doigt sur le tambour. Pas possible de ne pas se questionner sur la finalité. Sur le campus de la Johns Hopkins, l’avoir à nouveau vérifié : l’enjeu c’est l’ordi en lui-même, la lecture numérique se refuse aux supports dédiés, et sur l’ordi ou l’iPhone c’est presque l’activité qui est première par rapport aux ressources – ça vaut depuis longtemps pour la photographie, notre manière d’établir le récit surgit seulement comme question de ce fonctionnement, du point de vue de la langue. C’est pour ça que jeudi dernier, discutant avec Derek S., je n’arrivais pas à répondre à ses ouvertures pourtant précises sur le passage à l’imprimé depuis l’écriture-site. La pulsion qui m’amenait vers la forme livre s’est simplement déplacée vers ce qui est interactivité plus directe au nom même de ce qui me poussait à construire un livre, parce qu’ils représentaient le mode principal et symbolique de cette interactivité. La notion de publication est le mode matériel de cette interaction, c’est sa temporalité (une temporalité qui a toujours été plurielle, celle du livre, celle de la revue, celle de la presse, celle de la lettre) qui saute un cran dans la rapidité et n’impose pas l’intervention d’intermédiaires. Reste la question du mode d’existence des objets créés : le texte en ligne, ou l’image fixe ou la vidéo ont une nature tout aussi objectale (leur matérialité de code y suffirait) mais l’économie liée aux objets-web reste l’apanage de ceux qui fournissent les tuyaux [1]. La pression extérieure ne se cesse de se durcir : est-ce à chacun de nous d’assurer la totalité de la micro-chaîne nécessaire à l’économie familiale [2] ? S’occuper de construire soi-même des objets manufacturés (édition livre) qui soient la façon dont les objets-source (le récit en ligne, sous ses modes texte, son, photo, vidéo) induiraient la part économique que la lecture numérique n’assure pas, de très loin [3] ? Mais, des auteurs qui ne font pas ce chemin numérique, j’imagine que la fragilité est bien pire : auteurs sur étagère, et qui se casseront la gueule sans parachute quand l’étagère s’effondrera. Je n’ai pas de désaffection du livre – ils m’entourent. C’est ce transfert de pulsion, qui m’interloque en ce qu’il a tellement changé en peu de temps : l’aspiration récit, la force roman, c’est le site d’abord qui les assume. C’est plutôt angoissant qu’autre chose. Mais après tout, dans la mesure où c’est d’abord notre angoisse au monde que creuse la littérature, c’est juste une façon de réduire la distance.

LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : Baltimore, vrac dernier jour, ainsi que Revenir d’Amérique par le train.
- lu sur le web : beau sommaire de la revue papier La moitié du fourbi [4]
- nouveau sur Tiers Livre : Seul avec le mort, récit juste traduit des Histoires mystérieuses d’Ambrose Bierce.

[1Et se battent au sang pour ça : ainsi la façon dont YouTube continue de ne pas faire entrer dans ses stats les visionnages faits depuis Facebook ] avec un corollaire : on est largement aussi bons que nos collègues US – simplement, dans un rapport 1 à 100 pour le lectorat, eux ils en vivent et nous pas, alors que les coûts outils et intendance sont les mêmes).

[2J’ai reçu livraison d’une commande au Monstrograph de Martin Page et Coline Pierré, suis très admiratif de comment ils investissent tout un tas de techniques artisanales (sans compter qu’ils rajoutent des Malabar dans les enveloppes !). Faire imprimer des micro-livres pour diffusion via le site ? C’est bien ce qui me turlupine, mais comment je le ferais véritablement bien si, de mon côté, c’est la lecture numérique que je fais passer devant, puisqu’elle est mon mode personnel préféré pour la lecture ?)

[3Ce qui ne m’empêche pas d’être très fier de ma petite vitrine Tiers Livre Éditeur, et ce matin procédé à une màj de Prison plus inédits.

[4Avec notamment Sarah Cillaire, Anne Collongues, Anthony Poiraudeau, Geoffroy de Lagasnerie, Marie Cosnay, Nolwenn Euzen... Ce qui renvoie au paradoxe ci-dessus : chacun des auteurs cités est présent sur le web, la revue ne donne même pas les URL de leurs sites et restera confidentielle, et pourtant l’élaboration collective qu’elle représente constitue en soi un objet auquel n’atteignent pas les sites individuels ? – dans 3 semaines, mes 2 ans de revue nerval.fr vont disparaître du web après plus de 100 000 lectures, parce que je n’ai pas de solution à ça.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 novembre 2015
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