2016.03.29 | Saint-Simon et les épinards


C’est par Vincent Froté, de Delémont (Suisse, où j’ai été si bien reçu l’an dernier), que je découvre cette phrase de Stendhal dans Henri Brulard : « Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables ». On ne comprend jamais bien pourquoi une phrase vient s’installer pile dans cette zone obscure où vous placez la littérature, s’y harponne et n’en repart pas. On en lit, écran ou livres, des kilos tous les jours, de phrases concernant l’exercice de la littérature. Et je n’ai pas de goût spécial pour les épinards, que j’apprécie cuits (revenus avec un peu d’oignon fondu et quelques graines de coriandre) comme j’ai du plaisir au cresson cru, et que les nouilles au beurre m’évoquent toujours notre capacité de résistance en temps difficiles. Saint-Simon, ce n’est pas du goût, c’est du fitness. Je l’ai découvert tardivement, vers 1990, peut-être parce que le 1er tome est encore à distance de l’objet principal, Saint-Simon jeune n’a pas accès aux rouages les plus décisifs de la cour, la mort est à distance. Un libraire que je ne connaissais pas, mais qui m’avait repéré comme auteur Minuit (au Divan, alors place Saint-Germain morte maintenant) me l’avait recommandé dès 1982 : « C’est pour vous, ça ». Ensuite, je l’ai lu en continu, il m’a fallu 4 ans pour boucler le 1er tour, et je dois en être au 3ème. Depuis 3 ans, je le lis numérique. Il reste pour moi un objet permanent d’étonnement dans la construction de la phrase, sa triangulation des verbes bouclés sur eux-mêmes reléguant le sacro-saint sujet de la syntaxe française en rôle d’arrière-fond. Longtemps je me suis endormi sur Saint-Simon : un effet hypnotique, induisant une brève semi-conscience, ensuite reprendre la lecture. Aujourd’hui encore, je le placerais dans ce premier noyau des auteurs qui tordent la langue pour nous la remettre droite entre les mains, avec Rabelais, Baudelaire, Proust et Racine. J’ai eu un goût durable pour Malherbe et les camions, Simenon et les autoroutes, Balzac et les nuits à lire ? Quand « je ne sais pas quoi lire », ou que la lecture même me semble vaine, impuissante dans la stérilité des temps, je reprends mon Saint-Simon. Et pas dans ces compiles ou anthologies qui vous le présentent dépecé comme une vache. Saint-Simon vaut aussi par les pages qu’on y saute (c’est Barthes qui dit qu’on reconnaît les grands auteurs au fait « qu’on n’y saute jamais les mêmes passages »). Alors je comprends Stendhal, mais je l’entends aussi : ce qu’on retire de Saint-Simon, lecture ultime – on se reconnaît entre praticiens de Saint-Simon, on n’est pas tant que ça des brouettes, demandez à Proust –, c’est aussi, et très précisément, qu’on pourrait bien se passer de tout ça. La dureté que l’écriture applique au monde est affaire de mécanique et de crudité d’oeil. On a ça dans les mains et la cervelle, et peu importe qu’on lise, alors. Ou bien, tout au contraire : faites du monde ce que vous voulez, et de notre fatigue et de notre précarité, ou de l’impossibilité à concevoir tout lendemain, vous n’atteindrez jamais à ceci qui compte tant : notre goût pour Saint-Simon, dont vous-mêmes, ô petits de l’argent et du pouvoir ou des routines gnangnan de la consommation culturelle, serez à jamais dépourvu. Je lis Stendhal très précisément depuis ma classe de 4ème, soit juin 1966 – l’année de Revolver des Beatles et du Aftermath des Stones. Je ne découvrirai Vie de Henri Brulard que presque 20 ans plus tard, et il m’a fallu les heures perdues hier dans Facebook pour que cette phrase essentielle me parvienne. Je dis essentielle même si ça vous amuse : ce matin, là tout de suite, c’est elle qui me sert pour marcher (et merci Vincent, donc). Image ci-dessus : camion, Créteil, 2003.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 mars 2016
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