2016.12.24 | les Corti ferment leur librairie (un pincement)

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Note du lundi 26 décembre
Compte-tenu du nombre disproportionné de lectures de ce billet (très heureux, merci, j’espère que mon journal continuera à bénéficier de votre attention, ainsi que mes livres !), j’insère en tête de cet article précision de Fabienne Raphoz, des éditions Corti, sur le repreneur de leur librairie :
Comme nous l’avons annoncé à chacun de nos clients du 11 rue de Médicis, depuis le début de l’année 2016 - la plupart d’entre vous le savez donc déjà, mes amis - nous sommes heureux, Bertrand (Fillaudeau) et moi-même de vous annoncer - ou confirmer - que le 11 rue de Médicis demeurera une librairie : la Librairie des éditeurs associés, laquelle accueillera toujours le fonds des éditions Corti, ainsi que de nombreux éditeurs indépendants. Elle ouvrira ses portes en février 2017.

Le travail éditorial de notre maison pourra ainsi se poursuivre, plus que jamais, sereinement, tel que nous l’aimons, sans compromis.

Fabienne Raphoz

Donc merci à elle, et bien sûr je confirme ce que dit dans le billet ci-dessous, auquel je n’ai rien à changer : je leur souhaite tout le meilleur pour la continuation de leur travail éditorial, hors d’un lieu physique qui n’avait plus raison d’être, sinon dans nos souvenirs – c’est très clairement exprimé ci-dessous.

Voir site des éditions Corti pour toutes infos.

FB


Librairie Corti, 11 rue Médicis à Paris, le lundi 26 décembre 2016.
Photo Arnaud Maïsetti, lire son très beau billet.

Fermeture au 1er janvier de la librairie Corti au Luxembourg : quand t’as l’impression qu’y a encore un petit morceau de ta vie qui s’en va...

Je revois l’impressionnant vieux monsieur maigre, avec sa pipe, tapi dans l’ombre et qui vous regardait si bizarrement, en contre-plongée, quand on posait sur le comptoir les livres qu’on voulait acheter...

Et Bertrand F qui à l’époque s’affairait discrètement en blouse grise (ou le vieux Corti en blouse grise et lui non ? les souvenirs se font flous, mais pas le regard du bonhomme silencieux et réprobateur dans son recoin, comme si on le privait de quelque chose en achetant un de ses livres)... et comment on regardait religieusement les piles de ceux qu’on n’achèterait pas, ces livres qu’on ramenait comme des trésors. Il fallait encore couper les pages au couteau de cuisine, horizontalement et verticalement, alors qu’on n’avait plus forcément chez soi de coupe-papier.. Mais, en récompense, les livres de l’époque étaient indestructibles – sauf mon Lautréamont, au moins 3 fois de suite réduit à son noyau essentiel, mais c’était toujours le Lautréamont Corti, avec sa fabuleuse collection de préfaces (Genonceaux, de Gourmont, Breton, Soupault, Gracq, Caillois, Blanchot...).

Mon dernier échange avec les Corti c’est au printemps dernier, après le désintérêt du Seuil je leur avais proposé ma version bilingue du Commonplace Book de Lovecraft, bien compris que les temps changeaient – pour moi ça a été le coup de gong intérieur pour lancer mon Tiers Livre Editeur.

Je souhaite bien sûr le meilleur à Bertrand Fillaudeau et à Fabienne Raphoz pour continuer leur activité d’éditeur, en temps difficiles et ternes, même après avoir lâché la librairie... après tout, ces librairies associées aux éditeurs, comme encore il y a une dizaine d’années celle de Fayard rue des Saints-Pères, celle du Seuil rue Jacob, c’était comme une survivance sans vraie raison. Et la solution de facilité aurait sans doute consisté à tout laisser au crocodile de la rue Sébastien-Bottin rebaptisée, qui ne rêve rien tant que de recycler tout le catalogue en Folio, moyennant un bon chèque et partir dans leurs chères montagnes ?

Pourtant, comme ça comptait, quitte à attendre quelques semaines, de venir acheter à la librairie même les livres dont on équipait sa bibliothèque : Andreiev, Bachelard, les éditions critiques de Baudelaire, les miennes toujours en service, William Blake, l’anthologie du fantastique de Castex, Hawthorne, mon Lautréamont donc plusieurs fois usé et racheté, Gherasim Luca, l’Otrante de Walpole, ou Maria Zambrano. Si je devais n’en retenir qu’un seul : Piranese et les romantiques de Luzius Keller, livre qui a été une détonation d’imaginaire pour moi, pile au moment où je commençais vraiment à m’atteler à l’écriture – et je découvre qu’ils l’ont laissé s’épuiser, d’ailleurs...

Bizarre de penser que des Francis Ponge ou des Henri Michaux ont commencé leur avant-écriture comme ça, à emballer des livres dans du papier kraft et les envoyer aux libraires de province, quand c’est cela qui donnait cette impression si hors du temps à la boutique sombre, face au Luxembourg.

Les Corti avaient refusé obstinément de s’ouvrir même un minimum au numérique. Pourtant j’aurais racheté sans barguigner des versions num de ces livres qui font le quotidien de mon travail.

N’empêche, la façon dont Paris se dépeuple, pour ne plus devenir que cette lisse et morne surface indifférente des villes normées et commerciales, c’est un pincement, même de longtemps amorcé – tiens, quand les PUF de la place de la Sorbonne avaient été remplacées par un marchand de pantalons.

Accrochons-nous à notre web, à nos sites, à tout ce bruissement de nos échanges réseaux, ces questions, ces partages, cette fraternité aussi : c’est le village global qui s’est déplacé. Les piles de livre, dans l’officine inchangée depuis la description que Gracq en avait donné, y apportant son propre manuscrit, sont désormais notre grenier intérieur, acceptons-le si c’est la condition pour nos mêmes combats.

On aura vécu dans cette transition. Sommes-nous encore à naître dans ce qui advient ? En tout cas, il y a des renoncements plus symboliques que d’autres. Je crois que je mettrai du temps avant de réemprunter la rue Corti, face Luxembourg, moi. Ça risque de me faire un peu comme la maison de Gracq vidée jusqu’au trognon, même si remise en activité avec bonheur et intelligence, pour d’autres projets – moi je reverrai toujours le poêle à mazout, le journal du jour, les photos au mur, le vieux fauteuil où je pesais 4 fois son poids, sa télé et sa télécommande des DVD d’opéra, et les croûtes au mur dans le couloir avec le très vieil homme qui coassait derrière votre dos, comprenant votre surprise, « Je ne me suis jamais vraiment senti d’affinité avec la peinture, savez-vous... »

Siège déjà transféré rue Monsieur-le-Prince, et le repreneur de la librairie promet – selon l’info reçue – que des livres du catalogue Corti resteront présents dans son fonds généraliste : tant mieux, mais probablement plus une raison suffisante pour le détour.

Photo ci-dessus prise au compagnon d’armes Dominique Hasselmann, pour sa chronique remue.net, une de mes fiertés, 15 ans de ça.

FB

PS, dimanche soir, littéralement incroyable, si la source n’était pas Olivier Hodasava : la Google Car, passant devant la librairie porte ouverte, enregistre Bertrand et Fabienne, puis floute leur visage... L’image alors deviendrait allégorie ? À lire sur Dreamlands Virtual Tour.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 décembre 2016
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