2019.07.21 | Google efface Supplice

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carrés urbains | habiter Nantes

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La vieille Nationale 10 (maintenant départementalisée, quelle injure) de Tours à Poitiers est une sorte de musée de la route et de l’autre siècle (celui d’avant, le mien). C’est différent de Poitiers à Angoulême, quand elle devient le déversoir à camions qui refusent péage (c’est leur droit). On en a souvent parlé avec Jean-Luc Terradillos, il y aurait tout un livre à faire sur ce ruban d’histoire. J’avais fait un genre de repérage, il y a quatre ans : voyage au bout de l’Indre-et-Loire. Là, ces 4 jours, à traverser 6 fois Jaunay-Clan (un soir, je suis rentré chez moi, direction nord, pas d’erreur mathématique), aube ou nuit, se dire que la seule traversée de Jaunay-Clan pourrait être un livre.

C’est ainsi que cet après-midi, énervé par un débat qui s’était mal passé (mais j’aurais pu anticiper que ça tournerait comme ça), ne souhaitant pas partager le lasagne festivalier avec trop d’ondes négatives à proximité, je prenais la bagnole pour souffler 1 heure et trouver un troquet de bord de route puis j’ai trouvé Supplice et je ne suis pas revenu, je le regrette. Mais il s’est passé tellement de choses denses ces 3 jours, pour moi même saturantes : le concert de Vincent Courtois, violoncelle et deux saxophones, hier soir ça me suffirait pour deux mois. Pas possible de taper sur le web comme explication à toutes les misères et les subventions qui baissent mais si ça lui convient, à ce bizarre type des Sinistrés du jazz (son asso s’appelait comme ça j’ai compris), ça ne me dérange pas : juste que je préfère mon bonheur ici (et ma liberté d’indépendant, d’ailleurs, sans compter qu’il avait jamais dû lire McLuhan) — dommage, parce que ce discours du tout va mal tout va mal ah les écrans ma pauvre dame à démoraliser tout un régiment, ça fausse tout l’échange avec des calibres aussi passionnants que Corneloup, ou un artiste aussi respectable que le grand Sclavis.

La route, depuis le prieuré du festival, on la rejoint face à ce gigantesque aquarium à étage, proclamant deux fois le mot ouvert, de quand la 10 conférait un peu de son prestige et de sa gloire à la forteresse colorée qui s’y était raboutée, pile au milieu entre Châtellerault et Poitiers. Venir choisir et acheter un meuble c’était un adoubement de l’époque, maintenant on peut bien faire quarante bornes tout droit et aller jusqu’à l’IKEA de Saint-Pierre des Corps, vous verrez plein de 86 sur le parking. Peut-être que l’enseigne effacée c’était Les meubles Atlas, puisque après tout rien ne me dit qu’on y vendait des meubles, alors que c’était d’évidence en passant devant.

Comme j’en ferais un palais d’écriture, avec chacun son workspace, de grandes pièces à beugler sous le ciel et un studio pour s’amuser avec caméras.

Ou comment les mots naissance anniversaire mariage deuil du fleuriste construisent toute une allégorie. Ou comment le silo de Naintré tourne le dos à la route pour s’adouber là-bas où passent encore les trains (le petit TER Tours-Poitiers qui s’arrête à Villeperdue).

Et c’est comme cela que je me suis aussi arrêté à Supplice, et n’ai pas su faire demi-tour ensuite (d’ailleurs je n’ai pas trouvé de casse-croûte, après 14h ici on arrête le service).

Edouard Levé avait inauguré Angoisse, qui avant moi a photographié Supplice ? Google Street View, tiens... Bon, en trois secondes on trouve, sauf que... Mais oui, vous savez bien, l’algo de Street View efface les mentions manuscrites ou tout repère textuel. Et c’est ainsi qu’ils sont redevenus blancs de chez blancs, les deux petits panonceaux marqués Supplice. Google efface Supplice, ça leur en ferait, une bonne pub, tiens...

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juillet 2019
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Messages

  • Vraiment, tout cela est si vrai. Ce tronçon de route m’est tout particulièrement familier, l’ayant parcouru autrefois , puis deux fois par jour pendant quatre ans, quand j’ai travaillé à Naintré. Habituée que j’étais a la liberté relative, mais liberté quand même, de mon ancien statut de jeune chômeuse, je passais mes journées à compulser le Robert et le Larousse dans un aquarium qui donnait sur la route. Egrenage de listes de mots, rêveries quand relevant la tête, mon regard se perdait dans le mouvement sans surprise des voitures qui continument suivaient la nationale. Avant le chemin pour Dissay, Atlas était encore prospère et son patron, un ami. Non loin, en repartant vers Naintré, zoom sur la colline sur la gauche : se cachait la demeure de Rodolphe Salis. Souvent, pour échapper aux contraintes sociales des déjeuners entre collègues, je montais la-haut.

  • merci de ta visite et troublé par ce commentaire, si loin de tes propres pratiques photo ! au point que dans le billet de ce matin, avec portrait Pifarély, j’avais mis un lien vers ton Instagram — vraiment incroyable d’avoir pour lien supplémentaire l’aquarium Atlas ! pour Rodolphe Salis, je découvre...

  • Ça n’était pas prévu : lors de notre balade à vélo de la veille nous avions repéré ce qui nous semblait un grand parc.
    À vrai dire il était long, mais très étroit.
    Nous en fîmes vite le tour. Alors nous avons poursuivi notre séance de course à pied sur l’ancien chemin de halage où la veille nous avions pédalé.

    C’était curieux.

  • juste pour dire (dédiée à Olivier Hodasava) (et à Sacha)

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