2019.11.12 | démolition de Gennevilliers


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De Saint-Lazare à Argenteuil il y a un gros dix-huit minutes si le train est direct. Mais j’avais ce petit Olympus, on venait de boucler Paysage Fer, il y avait ici une densité des signes multipliées par dix, et particulièrement le surgissement de la vieille centrale thermique de Gennevilliers juste avant la traversée du fleuve. Elle était arrêtée déjà.

Là en explorant par petits bouts ma base de 100 000 photos, je trouve dans l’année 2004 un dossier non classé par mois, comme les autres, mais avec 987 photos prises sur ce tronçon de ligne. C’est l’année de l’atelier d’écriture au lycée Fernand-Léger, automne, hiver, printemps. La centrale est close, hermétique, en attente.

En 2005, on réalise ce film pour Arte, qu’on intitulera La vie par les bords avec la même équipe (Fabrice Cazeneuve, Pierre Bourgeois, Jean-Pierre Bloc). On retrouve les élèves de l’an dernier, dans le début de leur vie professionnelle. Alors, à chaque voyage Saint-Lazare Argenteuil, j’attrape la vieille centrale, en route pour sa disparition.

Il y a des traces sur le site, mais bien humbles. Je commençais juste Tiers Livre. Dans ma tête (mais Fabrice photographiait à l’argentique), j’aurais pu avoir le réflexe d’investir dans un appareil moins sommaire : c’est l’autorisation intérieure qui manquait. Ces images étaient juste preuve de ce que j’avais vu, je me souvenais de ce que j’avais traversé ou vue en les parcourant sur l’ordi. Aujourd’hui c’est moi qui vois plus mal, et l’appareil qui voit mieux : l’appareil me donne à voir ce que le réel ne donnait pas.

J’aimerais refaire ces images, une par une, avec un appareil d’aujourd’hui. En plus, je ne connaissais pas Sheeler. Dans ce journal, on pourrait aussi ouvrir ce genre de série : là, dans un balayage rapide, je retrouve une quinzaine d’images de la démolition progressive. J’en ai certainement encore autant.

Il y a deux ans, je suis revenu à Argenteuil. À l’endroit de la Centrale disparue, un grand port de conteneurs, de toutes les couleurs. Je l’ai filmé à chaque fois (c’était avant cette décision de reprendre la photo) : ce que je filmais, ce n’étaient pas les conteneurs, ils sont plus beaux et énigmatiques à Montréal, c’est l’absence de la Centrale. C’est le fait que notre civilisation ne s’est même pas préoccupée de laisser des fantômes.

J’ai retrouvé comme un même silo d’images pour Pantin, aussi : quand on voit le visage d’un mort, la photographie fait traverser le temps. Mais quand c’est la ville qui est morte à elle-même, qu’est-ce qu’on traverse ?

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 novembre 2019
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