2020.09.27 | nous sommes nuit


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On est nombreux à suivre ce projet aussi excessif que ce qu’il amasse est humble, l’Atlas des régions naturelles d’Eric Tabuchi et Nelly Monnier. Sur Facebook, on a la chance que les posts soient souvent accompagnés de textes qui interrogent bien sûr autant la démarche et son protocole, que les conditions concrètes — un journal de voyage en somme —, et des réflexions qui nous attrapent plein dos sur la photographie et l’état du monde : ainsi ce post du 22 septembre où il dit « je ne suis pas de la nuit » et évoque même la possibilité d’un atlas symétrique qui soit constitué des mêmes lieux et mêmes routes, mais de nuit.

J’ai une sorte d’appétence inverse, de désarroi au jour, et depuis le 15 mars qu’ont cessé les allées-venues professionnelles, et une bonne partie des voyages rêvés, ce qu’on explore en chambre se laisse progressivement aspirer par ce qu’on peut trouver en soi-même, et serait seulement sauvable à condition de la transition au fantastique, ou comme couloir et obscure rue de nuit menant à. Ça tombe bien, c’est une aspiration qui a toujours été mienne, se confond avec le goût des livres, n’empêche que vécue comme manque de cette longue collation du réel qui est notre manière de le vivre.

Ces dernières semaines, et particulièrement dans le lieu où sont faites les images ci-dessous, je lisais L’obsolescence de l’homme, de Günther Anders, un livre de 1956, repris et refondu par l’auteur en 1979, traduit en France en 2001, qui a cela d’extraordinaire que, dans la levée embryonnaire de ce que le web accomplira, mais chez lui simplement par radio et transistor, télévision (et tous usages associés : la mode fugace de s’envoyer des lettres par cassette audio, l’émergence des feuilletons, et cette façon dont le lointain est tout ce qui nous reste du proche — phrase qui conditionne en partie notre désir d’images), il y a cette phrase sur l’image : « en tant qu’images, à la différence des textes, elles ne révèlent jamais les rapports qui constituent le monde, mais se contentent de prélever des lambeaux de celui-ci : ainsi, en montrant le monde, elles le dissimulent », ce que l’entreprise de cet atlas pourrait justement avoir à tâche de contredire.

Probablement alors que cette poignée de photos, faites il y a 2 semaines (c’est quelque part, bien sûr quelque part mais le quelque part importe si peu) et restées dans mon disque LightRoom, venait comme une sorte d’écho à la réflexion d’Eric Tabuchi sur la nuit : depuis six mois, un retrait d’images qui autorise lentement, mais très lentement, par porosité, que le fixe et le proche deviennent lieu même de la traversée fantastique, sans doute ce qui s’est amorcé avec cette série Fiction service, et le fond noir à 25 balles qui derrière la tête, accroché avec ses pinces à linge, remplace l’arpentage (voire l’expérience pour revenir à Anders) du monde.

Ou parce que, à l’opposé d’Eric en son Atlas, ce qui me pousse à l’image c’est le vide séparant des blocs de monde, et non ces blocs eux-mêmes, que cependant il m’apprend à voir ? Une photo de nuit ne représente que l’intérieur de celui qui la prend (la nuit « blanche » celle qu’on passe à lire).

L’image qu’on tire de la nuit se sépare de son lieu — voire de son signifiant — et ne renvoie qu’à nos rêves : peut-être à rebours nous offrant, mais sans garantie, la faille possible pour les rejoindre.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 septembre 2020
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