Bagnolet sur clarinettes

lecture avec Sylvain Kassap à la médiathèque de Bagnolet




Les musiciens de jazz (non : les improvisateurs de toutes musiques, voire même : les musiciens), je commence à les connaître un peu. Ce n’est pas répéter comme les acteurs de théâtre répètent, et plutôt affaire de préparation d’intensité, de rythme intérieur à rendre synchrone. Je me présente donc dès 14h à Montreuil chez Sylvain. Tout près de la Croix de Chavaux, un dédale de petites rues aux maisons miniatures, et un soleil insolemment chaud après les pluies et froids de ces derniers jours. Un salon où la lumière passe sur les objets en bois rapportés des tournées en Afrique ou du bendir d’Alep en peau de chèvre (aux notes si étonnement graves sous la main). Au fond du jardin qu’on traverse en trois pas (et demi), le cabanon de ciment qui est le laboratoire de Sylvain Kassap. Sous la table, j’ai de la nostalgie à apercevoir un vieil Atari 1040, mon premier ordinateur en 1988, mais lui il en a même racheté un second, au cas où. Un Mac exactement comme le mien avec son logiciel de composition. On parle, on écoute, on regarde les textes, et il sera temps de « glisser », comme il dit, vers la médiathèque de Bagnolet.

La médiathèque de Bagnolet est encore quasi neuve, et dispose d’une salle d’exposition aux fermetures modulables qui se révèle d’acoustique parfaite. Le musicien doit trimbaler ses étuis et ses cas, encore n’avons nous ni micro ni électronique. Au contact des musiciens, j’apprends aussi ce rapport aux valises de matériel, quand autrefois je me promenais juste avec mon cartable et un livre. On s’installe, on teste les résonances, et la distance où se placer l’un par rapport à l’autre : de toute façon, tout à l’heure, on fera tout le contraire.

Il est bientôt 18h, avec Dominique Macé on visite la médiathèque, on entre dans les espaces administratifs pour un café, toujours étrange, comme dans un théâtre les coulisses, la traversée du monde réservé des bibliothèques. Je photographie comme partout la photocopieuse dans le couloir, je ne sais pas
pourquoi (si, en fait), en tout cas j’en ai maintenant une grande série.

Retour salle. Essais encore. Puis je m’isole dans le local technique qui jouxte. Je vois cette inscription : déclencheur de tête en amont. Je m’étais promis de photographier Sylvain pendant la lecture même, mais trop besoin de concentration, et beaucoup de monde, je ne le fais pas. Mystère des instruments à vent, perception physique du tremblement d’air, vocabulaire des rythmes et la façon rauque de Kassap d’avancer : il joue souvent en duo avec Jacques Bonnaffé, je sais que la machine en arrière est puissante. On lira 1h20 au lieu des 50 minutes prévues, sans que je m’aperçoive de rien.

Mais il y a l’extrait audio pour compenser (juste mon MiniDisc posé sur le plancher, et même un moment j’ai marché dessus). Donc aux clarinettes Sib, chalumeau et clarinette basse Sylvain Kassap, sur deux récits parmi les 227 de Tumulte : Rêve de l’encre sur les doigts et On déposerait le bruit...

J’ai refusé, il y a 3 semaines, une invitation pour une autre bibliothèque de Seine Saint-Denis, où il était question d’une « table ronde sur la rentrée littéraire » : non, plus jamais. Ce soir, entre clarinette basse et voix, on ne se pose pas de question sur ce qu’on fait ni pourquoi. Pourquoi nous permet-on si rarement ces traverses ? Merci donc l’équipe de Bagnolet.

Au milieu de la lecture, je sors ce texte écrit l’an passé, où je raconte la vie de Sylvain Kassap, tandis qu’il mêle sa voix en distordant ses propres paroles. A ce moment-là, tout d’un coup, nous ne savons plus du tout, ni l’un ni l’autre, où nous sommes : sinon que la matière nous entraîne. On aperçoit intérieurement des paysages, on tente par la voix qu’ils existent : le temps les supprime à mesure qu’ils naissent, donc le temps naît.

Plus photo bonus, le temps que vous écoutiez l’extrait audio. Titre de l’image : la chance que j’ai, ou bien rien qui cause autant qu’un musicien avec un musicien, Pifarély et Kassap, Banlieues Bleues, répétitions, mars 2006.

Retour par l’Austerlitz 22h53.




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 octobre 2006
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