le roman de Dominique Estampes Paillard
a beaucoup voyagé et aime ça toujours | a beaucoup écrit ici, là-bas, ailleurs et partout | a beaucoup photographié ici, là-bas, ailleurs et encore | a participé à de nombreux ateliers d’écriture | a été conseil en écriture | a animé des ateliers d’écriture (formation Aleph Bordeaux) | a écrit des biographies | a enseigné | a obtenu un master en création littéraire | maintenant ou jamais essaie de mener à bout ses chantiers, plutôt brouillon, part dans tous les sens | mais tient un début de quelque chose, peut-être, peut-être pas| persiste.

Travail photographique « la photo du jour » à suivre sur Instagram.

6. Ceux d’avant


proposition de départ

Auguste est né le 30 octobre 1885 à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne). Il se situe au milieu d’une fratrie de cinq enfants, Anne, Jeanne Marie, Marguerite Anne et Géraud. Sa mère, Jeanne, était ménagère et son père, Guillaume, cultivateur. Le 10 juillet 1909 lors de son mariage avec Marie Antoinette Pauline à Lafox (Lot-et-Garonne), il était employé à la Compagnie des chemins de fer du Midi à Valence d’Agen. Marie lui a donné trois enfants, Jeanne Odette (1910-1975), André Georges (1912-1989) et Marguerite Laure (1914-1987). Il a été rappelé à l’activité à la 7ème section des chemins de fer de campagne le 10 août 1914. Il est mort à l’hôpital temporaire n°1 de Zeitenlik (Grèce) des suites de paludisme le 27 juillet 1916 et inhumé dans le cimetière français.

Marie Antoinette Pauline est née le 24 janvier 1892 à Auch (Gers). Elle est d’origine espagnole. Son père, Paul, était né à Monzon. Il était terrassier. Sa mère Thérèse Jeanne était née à Villefranche d’un père lui aussi espagnol décédé à Unarre six mois après sa naissance. Marie est la quatrième d’une fratrie de six enfants. Son frère aîné, Paul Joseph, enfant illégitime, a été reconnu par Paul lors de son mariage avec Thérèse en 1886 à Auch. Marius Étienne a été porté disparu le 22 août 1914 sur le front belge à Anloy. Marie Antoinette a vécu quatre mois et a laissé son nom à la suivante (lourd héritage), « notre » Marie. Henri, grièvement blessé en juillet 1916, est décédé à l’âge de 39 ans et Émile s’est éteint à l’âge de 90 ans à Agen. Marie avait 17 ans lorsqu’elle s’est mariée avec Auguste. Elle a eu son premier enfant à l’âge de 18 ans, le deuxième à 20 ans et le dernier à 22 ans, deux mois avant le départ d’Auguste à la guerre. Deux ans plus tard, elle était veuve de guerre et ses trois enfants pupilles de la Nation.

Pour écrire ces derniers textes, je n’ai pas eu besoin de trouver des noms, ils étaient là, bien réels, regroupés dans l’arbre généalogique. Me suis aussi beaucoup, beaucoup rapproché du livre de Michèle Audin, Oublier Clémence pour la présentation ci-dessus. Inventaire : pas d’autres Auguste dans la généalogie familiale. En revanche, Anne est le prénom de la mère de Jeanne et Jeanne Marie est aussi le prénom de la mère de Guillaume qui, lui, porte le prénom de son oncle côté paternel. Des Marie, il y en eu plein, mais la plus proche est une tante de Jeanne. Pas de Marguerite, ou pas trouvé, mais elle a donné son prénom à Marguerite Laure. Puis un Géraud, le grand-père paternel de Guillaume. Il y a aussi Thomas, père de Guillaume, né au début du XIXème siècle qui tient son prénom de son grand-père maternel, père de Catherine ; Pierre marié en premières noces à Marie en 1785 ; Étienne décédé avant 1792 tout comme sa femme, Jeanne ; tous des cultivateurs. Cette liste n’est qu’un début et ne représente qu’une branche de la lignée paternelle… de quoi faire tourner la tête !

Dans les écrits de fiction pure, utilisation le plus souvent des pronoms « il » et « elle », avec une prédilection pour ce dernier, pourquoi ? Une astuce pour mettre le personnage à distance ou une ruse pour glisser dans sa peau sans laisser de traces. J’ai aussi des écrits où les personnages sont nommés, comme ce micro roman qui se situe en Lettonie : Stepan, Ada, Igor, Marina, Fédor, Véra, Anna, Alexandre et Moukine. Que dire de ces noms ? Je me souviens les avoir trouvés dans une liste de prénoms et dans l’optique de faire un bon choix, je m’étais documentée sur leur signification. J’ai aussi retrouvé le nom de Dacha Tchebarov, personnage d’une vie brève écrite en 2008. Il y a aussi Samora, jeune africain, dont j’ai écrit l’histoire sous la forme d’un récit jeunesse ; puis Maria Elena Ruiz, une danseuse de tango à Buenos Aires ; Violette, une photographe de passage à Johannesburg ; Louison, dit Mamichou, mariée à Albert dont la fille, Marie Lou (celle de Polnareff ?), avait une enfant du nom de Lili Rose (Depp ?) ; Marie Des Moines (nom d’une ville aux USA), Jaya Bhavana… beaucoup de prénoms féminins et une ouverture sur le monde. À creuser en effet !

5. Printemps 1916


proposition de départ
1

Loin des regards, Marie guette le passage du facteur. Et à ce stade de leur histoire, on peut supposer que Marie écrit à Auguste depuis sa mobilisation en août 14, qu’elle lui décrit les longues journées empreintes de son absence et qu’Auguste, en retour, lui répond, lui écrit à l’encre violette sur des cartes postales aux images figées qui trainent dans leur sillage le goût amer d’un autre monde. Bien sûr, Auguste sait trouver les mots pour apaiser Marie, pour la rassurer sur son quotidien, suffisamment pour la laisser libre d’imaginer sans trop se laisser submerger par la rude réalité. Il trouve les mots. Ceux qui lui manqueront dans quelques mois, quelques semaines, ceux qui lui échapperont. Mais pour le moment, elle attend, elle espère. Elle est gorgée d’espoir.

2

Tout le jour, Auguste attend ce moment avec impatience, respire au rythme de ses espérances, cherche quelque chose à quoi se raccrocher. Il attend avec une pointe d’angoisse la distribution du courrier, comme s’il avait besoin de se ménager des silences, comme s’il pouvait réduire la distance juste avec des mots. Le temps est orageux, il fait lourd. Il est à l’affut d’un signe qu’il pourrait interpréter comme une promesse. Celle de lire les paroles résonnantes de Marie.

3

Si le temps reste au beau, une lettre arrivera. Voilà ce que pense Marie. Les lettres traversant les paysages lointains aiment voyager sous le soleil. C’est ça ! Elle veut y croire, ne pas être déçue, car elle sent que l’absence d’Auguste la ronge petit à petit et dans ces moments où l’intime la submerge, elle devine le vide qui s’installe à l’intérieur. Au début, elle s’est étonnée de son endurance, si nouvelle si inattendue. Au début, elle a même souhaité mettre à distance les jours d’impatience pour trouver un apaisement en marge de ce monde défait, chaotique. Au début, elle a gardé au fond d’elle-même le souvenir précieux des jours d’avant, et ça la faisait rire.

4

C’est seulement en croisant le regard inexpressif du vaguemestre qu’Auguste comprend qu’aujourd’hui sera un jour sans courrier, pour tous. Une chape de plomb tombe sur le camp de Zeitenlik, le silence s’installe pour un temps et plonge les âmes blessées dans un monde de sauvegarde. C’est le moment où chacun ressort ses vieilles lettres, les relit encore et encore pour se convaincre que tout va bien, pour imaginer les nouvelles qui auraient pu arriver, pour ne pas tomber dans l’oubli des proches si loin d’ici, si présent dans le cœur. Assis à même la terre, c’est la première lettre de Marie qu’Auguste tient dans sa main.

5

À quoi ressembleraient les premiers mots écrits par Marie ? Dans l’ombre de la feuille, se dessine une autre part d’elle-même, se déplie un espace vierge de toutes blessures dans lequel elle pourrait imaginer un ailleurs différent que celui décrit par Auguste, un monde dans lequel ils pourraient s’évader, se retrouver. Et sans doute, sa vie pourrait ressembler à un rêve éveillé.

6

Quand il regarde la trace de l’encre laissée sur le papier, Auguste n’en peut plus d’attendre. Les lettres se croisent parfois dans l’ordre, souvent dans le désordre laissant des interrogations se perdre dans le néant et des réponses isolées se détacher de la réalité. Il trace soigneusement ses lettres comme pour laisser à marie l’opportunité de lire entre chaque mot et d’en faire une conversation où tout ne peut être raconté. Aussi, il sait le courage de Marie, il sait ce qu’elle tait. De son côté, les moments de désarrois, de débâcle intérieure, il les garde pour lui. Il tient à l’épargner.

7

Bien sûr, il reste le souvenir d’Auguste et son odeur sur sa veste toujours suspendue au crochet derrière la porte. Marie pense qu’il la remettra plus tard quand il rentrera à la maison. Pour l’heure, elle relit sa dernière lettre et à travers les mots, c’est la voix d’Auguste qu’elle entend. Encore. Car après tous ces mois de séparation, elle s’oblige à se souvenir, à forcer sa mémoire pour accumuler des images, des sons, des odeurs, assembler ce qui lui apparait des détails et recommencer tous les jours pour ne pas perdre ce qui lui reste de lui.

8

Peut-être que le visage fermé d’Auguste fait croire à un jour sans nouvelles, sans colis. Peut-être entame-t-il une conversation imaginaire avec Marie, un exercice qui lui demande de la concentration, qui exige qu’il formule lui-même ses réponses à elle avec ses mots à lui. Peut-être a-t-il pensé, ce soir-là ou un autre, ou peut-être pas, couché sur son lit de camp, espérant pendant un laps de temps la fin de cette absurdité, à lui écrire une lettre où l’attente d’un retour encore hypothétique ne soulève pas encore tout à fait l’inquiétude ni trop d’espoir, mais laisse subsister, sur un fond d’exotisme, un désir bien réel.

9

Pendant plusieurs mois, Marie se demande si un jour elle reverra Auguste, si sa vie reprendra à l’endroit même où elle a été suspendue, si ses enfants grandiront avec leur père. Elle doute. Encore aujourd’hui, ces questions hantent ses soirées où lentement elle laisse le sommeil l’envahir et quand elle s’endort enfin, les mots d’Auguste viennent la cueillir, comme s’ils étaient présents, observateurs immobiles, dans le coin sombre de sa mémoire. Quand le poids du ciel deviendra plus léger et qu’elle se lèvera les cheveux tout ébouriffés, le sourire au coin des lèvres, elle saura peut-être ce qui l’attend.

10

Ils savent qu’il leur faudra être patients, affronter la distance, accepter l’épuisement des mots, des phrases, accepter les silences bavards, l’encre qui s’efface. Alors, dans l’attente de demain, ils patientent, ils s’offrent ce temps-là, ces moments choisis dans l’intime de soi. Les lettres se croisent, se décroisent, se perdent et s’usent, mais au fond d’eux-mêmes, au seuil de leur mémoire chaotique, les beaux souvenirs les bercent, sans compter que les nuits où Auguste pense à Marie, Marie tend l’oreille et on peut l’imaginer heureuse.

Il m’a fallu du temps pour me glisser dans cette proposition, trouver son rythme, j’ai maintes fois été coupée dans mon élan, mais Marie et Auguste m’ont beaucoup aidée.

4. Auguste


proposition de départ
variation ton doux

Camp retranché de Salonique, le 23 avril 1916
Ici, le temps semble tourner sur lui-même, puis s’étirer jusqu’à l’ennui. J’imagine Auguste, en retrait de ses compagnons, enveloppé par une profonde solitude, profitant d’un moment d’apaisement entre deux corvées. Ici, l’avenir se reflète dans un ciel aux contours trompeurs où seule la gifle du soleil brulant en plein visage le renvoie au moment présent. Ici, il faut être fort pour subir la monotonie de son existence, accepter sa dérisoire condition, surmonter l’attente. Auguste se languit de chez lui et pour ne pas devenir fou il roule dans sa bouche les mots qui ne veulent plus sortir. « Quand donc nous dira-t-on de nous en retourner chez nous ? » Il sait qu’il a d’autres moments à vivre, loin d’ici, ailleurs, en suivant la ligne du couchant. Alors, combien de temps avant d’obtenir une permission, combien de temps avant de monter sur un bateau, de revivre l’insupportable traversée entre tangage et roulis où la mer, aux teintes changeantes, recèle dans son antre les mines meurtrières de l’ennemi, combien de temps avant de se blottir dans les bras de Marie, s’enivrer de son doux parfum aux senteurs fruitées et de sa voix encore teintée d’intonations colorées émanant de l’autre versant des Pyrénées ? Combien de semaines pour réaliser que la vie qu’il avait rêvée avant ne sera plus envisageable après, mais peut-être se trompe-t-il. Combien de jours pour oublier la lettre qui n’est toujours pas arrivée peut-être jamais partie, elle aurait pourtant dû arriver, même si les communications sont lentes, même si certaines lettres se perdent dans les eaux profondes de la méditerranée, même si le temps n’y fait rien. Durant les premiers mois de l’année 1916, il se peut qu’avec Marie ils se soient écrit. Un peu, beaucoup, tous les jours. Qui pourrait encore en témoigner ? À travers la moustiquaire, le vent s’engouffre sous la toile de tente, un vent chaud, beaucoup trop chaud. Une fois ce temps passé que restera-t-il de ce moment suspendu, volé à la vie ? Ici, la monotonie des heures creuses rythme les journées de ces combattants devenus des travailleurs temporaires dont l’occupation principale consiste à assécher les marais alentours et créer des potagers dont les légumes viendront agrémenter leur maigre pitance quotidienne. Auguste a-t-il été un de ces « jardiniers de Salonique » ? A-t-il comparé cette terre à celle cultivée par sa famille dans le Tarn-et-Garonne entre Castelsarrasin et Montauban ? La nuit, a-t-il ressenti la peur lorsque les Zeppelins larguaient des bombes sur Salonique endormie. Pour le moment, il attend, chasse d’une main désabusée une nuée de moustiques qui sifflent à ses oreilles. Il attend patiemment le passage du vaguemestre.

variation ton dur

Résiste.

Le ton dur me résiste, je galère. Je le laisse de côté pour le moment, mais j’espère y revenir plus tard. Quant au ton doux, je dirais que le texte s’est déplié de manière plus généreuse…

3. un train pour Lisbonne


proposition de départ
rythme roman

11 janvier 1940. C’est à ce moment-là qu’elle a réalisé qu’elle partait, là, à cet endroit même, sur le quai de la gare Saint-Jean. Dans ce petit matin glacial, ils n’étaient pas nombreux à attendre. Bien sûr, son frère avait dû l’accompagner et la soulager en portant ses deux valises débordant du peu qu’elle pouvait emporter. Ses deux jeunes enfants, les yeux encore remplis de sommeil, lui donnaient la main comme s’il ne fallait surtout pas rompre ce lien, rester ensemble à tout prix et si proche les uns des autres. Avec le temps, combien de fois revivra-t-elle cet instant d’abandon, ce moment de solitude qui précède celui des grandes décisions. Et les regards, ceux qui s’accrochent, mais se taisent à force d’avoir trop suggéré. Les mouchoirs. Et au fond de soi la panique qu’on se doit d’étouffer, car ce n’est ni le lieu ni le moment. La refouler. Quand le train de nuit de Paris entre en gare, c’est tout l’espace baignant sous l’immense verrière, qui frémit. Sans doute scrute-t-elle le ciel à l’affut d’un signe réconfortant avant de s’embarquer sur un trajet qu’elle appréhende déjà. Ne pas partir maintenant, après la longue attente du passeport, de l’autorisation de sortie du territoire, des visas, des permis de transiter, ce serait se résigner, renoncer, céder. Longtemps après ce voyage, dans les instants de solitude d’où resurgissent les souvenirs, les images de cette traversée persisteront. Pour le moment, ils montent dans le train, s’installent du mieux qu’ils le peuvent dans cet inconfort qu’elle avait sous-estimé. Pendant quatre jours, ils vont voyager à travers l’Espagne et le Portugal, avant de rejoindre Casablanca en avion. Si Marguerite devait déjà ressentir une profonde fatigue l’envahir qu’en était-il de ses garçons, S. quatre ans et demi et le petit dernier, J.-C. à peine 21 mois ? Pour l’instant, bercés par le bruit régulier du train, ses fils s’étaient assoupis sur la banquette. Voyageurs anonymes parmi d’autres voyageurs anonymes. À présent, ce qu’elle pourrait évoquer de ce qui ressemblait de loin à une escapade, une fuite en avant, ce qu’elle pourrait évoquer, c’est cette impression passagère d’un long enfoncement dans l’épaisseur du temps, que chaque étape viendrait ponctuer jusqu’à la frontière espagnole. Les gares défilent : Dax, Saint-Vincent-de-Tyrosse, Le Boucau, Bayonne, Les Deux-Jumeaux, Hendaye. Encore quelques mètres et de l’autre côté de La Bidassoa ce sera Irún. La gare est sombre, mal éclairée. D’un coup, elle s’est levée, écartant le voile du doute, le désir fugace de rebrousser chemin. Les garçons ont levé sur son visage tendu leurs petits yeux interrogateurs. Elle a regroupé leurs affaires. Un dernier regard en arrière avant de quitter le wagon et de se présenter à la police des frontières. Puis l’attente, celle qui ronge, celle où les silences se mélangent, celle des regards perdus, fuyants, qui se lient aux regards inquisiteurs des autres voyageurs. Ces regards qui troublent sont intimité et lui rappellent qu’ici, elle est désormais une étrangère méprisée. Ici, le regard est provoquant, l’insulte facile. Qu’importe, il y a un temps pour la fierté et un autre pour se glisser dans l’ombre de soi-même. Il va falloir patienter, le train de nuit en partance pour Lisbonne ne part pas tout de suite. À l’intérieur, le froid d’hiver est pénétrant. On peut imaginer que les enfants se blottissent contre elle en se délectant de son odeur familière, réclament leur gouter, un peu d’attention. Et soudain, un coup de sifflet et le train s’ébranle enfin.

rythme nouvelle

11 janvier 1940. Quand, au petit matin le train est parti, a quitté le quai de la gare Saint-Jean, sans doute as-tu fermé les yeux et exaucé une prière. Tu sais que tu en auras besoin. Exténuée par l’agitation de ces deux derniers jours où tu as dû arpenter la ville pour récupérer ton passeport et obtenir l’autorisation de sortie du territoire, les visas, le permis de transiter, et l’achat des billets de train, tu es maintenant seule avec tes deux jeunes enfants insouciants, bercés par le bruit régulier du train. Le paysage défile, les gares aussi. Tu tentes d’échapper pour quelques minutes aux heures sombres qui t’attendent, de te fondre dans le gris du ciel. Le train entre en gare d’Irun, il est temps de regrouper les affaires pour te présenter à la police des frontières.

Pour cette proposition #3, j’avoue que je me suis mieux installée dans le texte long. Pourquoi ? Difficile à cerner. Peut-être que j’y ai trouvé un rythme, un sens, l’écho du passé. Peut-être que ce texte se devait d’être ainsi, avec ses maladresses et ses failles, avec sa propre musique, celle d’un départ, d’une ville que l’on quitte ou plutôt d’une vie qui part se déplier ailleurs, qui suis son destin.

La matière ? Je n’ai pas eu besoin de chercher bien loin. Ce début d’histoire, cette parenthèse de vie, est celle de ma grand-mère. Elle s’est imposée d’elle-même, je l’ai juste aidée à ressortir de l’oubli, un peu, si peu…

Quant au texte court, il ne m’a pas vraiment parlé. J’ai bien tenté de le sauver, mais je n’ai pas su lui donner l’étoffe qu’il aurait dû avoir. Tout était peut-être dit ailleurs, épuisé. Je n’ai pas su lui offrir la chance d’exister, même en utilisant le « tu ». À repenser.

2. le ciel est-il devenu gris ?


proposition de départ

Nous sommes dans les années 1910. Marie attend. Elle attend comme on attend un enfant, le troisième, certainement dans un moment suspendu, hors temps, dissout dans la fraîcheur des douces soirées de mai. Elle attend, son enfant et celui d’Auguste, mais ne sais pas que sa vie va très vite basculer vers un épisode bien sombre, elle ne sait pas encore, elle ne sait rien, elle va savoir très vite. En attendant, il y a quelque chose d’émouvant à entendre le premier cri d’un nourrisson. Et puis quelques semaines s’écoulent et la grande Histoire se réveille, secoue la population, arrache les hommes à leur foyer. Auguste monte dans un train, rejoint sa garnison. Peut-être le ciel est-il devenu gris, d’un gris sans âme, insipide, d’un jour qui n’en finit pas d’emporter les êtres aimés vers des matins incertains. Du dehors, il y a ce moment d’une intensité extrême où le jeune soldat envoyé sur le front d’Orient y trouve en juillet 1916 sa sépulture à jamais désignée par un numéro, 960. « Mort pour la France » peut-on lire dans son livret militaire, aujourd’hui archivé sur le site Mémoires des hommes du Ministère des armées. Si Marie s’est arrêtée de vivre sur ce quai de gare, j’aimerai savoir jusqu’à quand. A quelle époque a-t-elle, tel le phénix renaissant de ses cendres, à quelle époque a-t-elle porté son regard bleu acier vers un avenir plus prometteur, essayant de remplacer un absent qui jamais ne pourrait vieillir à ses côtés. Je n’ai retrouvé dans les souvenirs de famille qu’une photographie d’Auguste, unique vestige à jamais inscrit dans la mémoire volage des vivants. Une photo carte postale sur laquelle il avait revêtu sa tenue militaire et qui était restée cachée au fond d’un tiroir puis avait migré, par je ne sais quel miracle, jusqu’à moi. C’est à ce moment-là peut-être, au milieu de l’oubli simulé, que le regard de Marie a rencontré la suite de son histoire. Peut-être lui arrive-t-il parfois de visualiser ce que sa vie aurait pu être si son soldat lui était revenu, peut-être que c’est cela que Marie aura tant de mal à accepter, cette absence de corps qui questionne, qui creuse un espace innommable. Peut-être n’ont-ils pas su se dire au revoir sur ce quai de gare où tout s’est joué sans qu’ils n’en sachent jamais rien. Peut-être qu’ils n’ont pas su, un geste avorté, un regard fuyant évitant le trop plein d’émotion, un manque d’intimité, trop de pression autour d’eux. Peut-être que ce baiser volé comme un présage du manque à venir a mal été interprété laissant derrière lui un goût de trop peu. Peut-être que la vie devait se poursuivre dans le souvenir. Peut-être ne l’a-t-elle pas souhaité. C’est le soir et Marie se demande peut-être si le jour d’après a déjà commencé. C’est une bien sombre histoire.

J’ai laissé les choses s’agiter dans ma tête, j’ai relu la consigne. Suis partie sur une fausse piste, puis quelque chose est venu de loin, c’est imposé, j’ai suivi le fil. Cette histoire me parlait, peut-être parce qu’elle fut tue dans la famille. Alors, je ne sais pas si j’ai bien appliqué la consigne de départ… le bloc, oui, il est là ! la distance certainement, je n’ai écrit que ce que je savais, c’est-à-dire presque rien. Quant à la tension, elle n’est peut-être pas perceptible, si peu, dans le non-dit… ?

1.


proposition de départ

Il y a celle qui monte quatre à quatre les marches du métro de la station Shibuya, atteint la sortie, essoufflée, jette un regard en biais vers la statue du chien, Hachikô, et ne sait pas encore qu’elle va devenir le témoin principal d’une scène de crime. Là, le décor est planté. Alors c’est là que précisément, juste devant elle, c’est là que cette scène à peine pensable par la foule pressée, cette scène si inconcevable si incroyable quelques secondes en arrière, va devenir l’objet d’une violence insoutenable et s’inscrire à jamais dans l’épaisseur du noir de ses pupilles. Ainsi, dans un mouvement rappelant le geste fatal d’une tragédie antique, un homme va sortir une arme blanche et poignarder de sang-froid, exactement au niveau du troisième bouton de son long manteau, une jeune femme aux cheveux rouges. Oui, une jeune femme aux cheveux rouges. L’empreinte instantanée de cet acte impensable va stopper net dans son élan celle qui monte en ce moment quatre à quatre les marches du métro, cet acte impensable va la stopper net en haut des marches, à quelques pas de la sortie de la station Shibuya, juste devant la statue du chien Hachikô, lieu emblématique où elle doit retrouver une amie. Stoppée net, elle ressentira une forte nausée, mais au moment où elle aura la sensation de se sentir défaillir, elle endossera le rôle du bon Samaritain et deviendra sous peu celle qui va recueilli dans ses bras la victime. Il y a maintenant celui qui fend la foule d’un pas assuré et qui, en traversant cette foule d’un pas assuré, se prépare à commettre un acte assassin, impensable ici même, à cet endroit précis, pratiquement en haut des marches de la station Shibuya à quelques pas d’Hachikô, sous son regard bienveillant, alors que celle qui monte quatre à quatre les marches du métro va bientôt atteindre la sortie, essoufflée. Mais celui qui marche d’un pas assuré, du moins c’est ce qu’il veut bien montrer, se déplace dans la foule au hasard. Il est à l’affut. Il ne sait pas encore qu’il va croiser une jeune femme aux cheveux rouges vêtue d’un long manteau, il ne sait pas qu’elle sera recueillie par celle qui monte en ce moment les marches de la station Shibuya et atteint la sortie. La foule autour de lui ne sait pas qu’il tient dans sa main gauche enfoui dans la poche de sa veste un couteau. A ce moment-là de la scène, la foule n’est pas concernée. La foule ne sait pas. La jeune femme aux cheveux rouges non plus et celle qui monte quatre à quatre les marches de la station et atteint la sortie, essoufflée, non plus. Personne n’est concerné. L’homme au couteau n’a pas encore choisi sa victime, il pensera l’avoir choisi, mais en réalité ce ne sera pas le cas, ou si peu, ou peut-être. Et plus tard, vraiment plus tard, il restera très confus à ce sujet. Plus tard, il donnera différentes versions et s’embrouillera dans ses explications ou du moins dans les explications qu’il essayera de fournir aux autorités quand il sera interpelé, mais c’est une autre histoire. Pour le moment, l’homme au couteau fend la foule toujours aussi dense à la sortie du métro, à l’heure de pointe. La jeune femme aux cheveux rouge aussi. Et celle qui monte quatre à quatre les marches du métro de la station Shibuya, atteint la sortie, essoufflée.

Rien de vraiment prémédité pour ce premier texte. Beaucoup attendu avant de me mettre devant mon ordi. Un temps d’hésitation puis de panique, puis un flash, le souvenir d’un autre texte écrit il y a quelques années maintenant. Retournée sur ce lieu en février dernier, des images plein la tête. Alors, envie de construire à côté, pourquoi pas, faire émerger une vie parallèle, un autre possible pour l’un des personnages déjà existant, ailleurs. Aller voir, comme on justifierait une visite imprévue. On ne sait jamais…


page proposée par Dominique Estampes Paillard
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1ère mise en ligne 25 juin 2020 et dernière modification le 3 août 2020.
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Messages

  • ... une tragédie de la vie ordinaire, certes : la victime qui ne sait pas encore qu’elle sera bientôt victime, ni le témoin qu’elle va se retrouver simultanément en position de témoin et de samaritain, ni l’assassin qui cherche encore et a l’illusion de choisir sa victime - alors que les cheveux rouges sont sans doute ce qui va lui imposer celle qui les porte comme sa future victime. Trois victimes en chaîne, dont l’assassin n’est pas celle que l’on aurait tendance à plaindre en priorité - mais là, c’est encore une autre histoire...

  • suis touchée Christiane par le regard que vous avez porté sur ce texte. je sais au combien il est fastidieux de rester soi-même dans son écriture et d’aller aussi picorer dans celle des autres participants, merci pour votre empreinte. les "cheveux rouges", ah ! oui ! intéressant votre retour, comme s’ils s’étaient d’eux mêmes imposés sans m’en avertir. effectivement, c’est évident maintenant !

  • Marie et Auguste, la période de la guerre, renvoient à d’autres personnages que j’ai rencontrés dans mes textes, une Marie et un Pierre, blessé, lui, à la Guerre où Auguste est resté, qui a épousé une veuve (Marie) dont il est devenu veuf... (et qu’on retrouve dans les histoires de rasage que j’ai écrites pour la #5)
    Mais je ne crois pas que ce soit ça qui m’a touché dans le texte, la proximité des personnages. Je suis même sûr que c’est la tension, intensément perceptible dans le non-dit, là-même où tu te demandais si ça fonctionnait.

  • Très touchée Philippe par tes mots. Marie et Auguste sont (étaient) mes arrière-grands-parents. J’essaie depuis quelque temps de retricoter ces destins oubliés, perdus dans l’histoire familiale et qui représentent, dans ce silence que je réveille, une évocation des temps lointains en lien étroit avec ma mémoire et mon passé.

  • retricoter les destins oubliés, ça me plait cette idée, on va sans doute les croiser à nouveau, alors, Marie et Auguste, je me réjouis, et j’en profite pour vous remercier ici du commentaire laissé sur ma page, qui avait glissé entre les mailles

  • Merci beaucoup Caroline pour votre commentaire, suis très touchée. Oui, il y a des chances de recroiser Marie et Auguste, ils sont très présents en ce moment… Je suis comme ensorcelée par toutes ces figures ancestrales que je tente de réveiller de leur sommeil éternel. C’est un long chemin, riche et passionnant.

  • une belle sensualité, nous les fait vivre et les rend attachants

  • J’ai beaucoup aimé votre #6. Cela me fait penser au carnet d’état civil. Écriture purement factuelle mais au combien transpirant de la violence des destins. Où peut être à une ballade dans un cimetière avec toute le mystère et la puissance des épitaphes en partie effacés par le temps.Un nom suivi de 2 chiffres entre parenthèse, ce n’est plus simplement un nom, c’est une vie.

  • Merci Brigitte pour ce regard de douceur porté sur ce texte, très touchée
    Merci Géraldine pour ce retour concernant la #6, c’était un peu cette idée oui, du factuel et de ce qui pouvait se cacher derrière

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