le livre parole vivante

forum SGDL numérique : avant la mise en ligne complète


Je n’aime pas trop parler d’Internet, et encore moins en table ronde. C’est Internet qui est le meilleur lieu pour parler d’Internet ou l’étudier. Mais les enjeux sont trop d’urgence vitale pour qu’on refuse les occasions d’état des lieux.

Parmi les 80 ou 100 personnes aujourd’hui à la SGDL, beaucoup de blogueurs : Internet, comme d’habitude, concerne d’abord ceux qui le font.

Je participe à la table ronde de l’après-midi, Pierre Assouline se chargeant de la conduite, avec Jean-Marie Sevestre, directeur de Sauramps, et un responsable commercial de Gallimard (Internet pour l’édition c’est le commerce), mais apparemment un peu loin des questions informatiques. On se reportera à la prochaine mise en ligne promise par Alain Absire, président de la SGDL, les débats étant filmés.

Benoît Yvert, directeur du livre, fait l’ouverture et commence par poser sur sa chaise les notes qu’il avait préparées. Debout au micro, il improvise : voici 9 minutes de son intervention. Internet comme media absolu, et dans l’entre-deux technologique de la mutation en cours, une crise d’entrée de la médiation dans l’océan d’accessibilité immédiate (expression qu’il n’utilise pas, mais viendra plus tard) qu’est le web : référence à François Furet pour le décryptage des micro-processus qu’historicisent nos usages.

Puis Daniel Garcia, de Livres Hebdo, lance la première table ronde par un rappel du mazoutage de Lagrasse, à quoi Christian Thorel, d’Ombres Blanches à Toulouse, répond en soulignant le rôle aussi politique du libraire.

C’est la première fois que je rencontre Philippe Boisnard, webmaster de libr-critique : là, on entre dans l’univers des sites de littérature :

Question ensuite de Daniel Garcia : l’œuvre numérique dispose-t-elle de qualité littéraire ? Réponse de Boisnard via la logique d’îlots, la question de l’œuvre qui se génère en temps réel devant son public, et le fait que les médiums ne s’excluent pas, ils se complètent.

Puis Jean-Pierre Siméon : si l’informatique change la logique de réception, c’est toujours de conduire vers qu’il est question, et d’éduquer à un comportement de lecteur qui puisse inclure attention soutenue et temps du livre :

. Jean-Pierre Siméon fera ensuite référence au Cancre de Jacques Prévert avec l’image de l’arbre surgissant de celle du livre, l’image du sable surgissant de celle du verre, disant ne pas retrouver ce rapport de suggestion imaginaire via l’ordinateur. La poésie s’écrit en marchant, mais est-ce incompatible avec l’usage qu’on fait de nos machines portables et wifi ?

Retour à Christian Thorel,

Personne pour rétorquer à Daniel Garcia que les questions qu’il pose sont vaguement provocatrices, et que son propre blog leur fournirait parfois des réponses argumentées !

On parlera aussi bibliothèques : j’aurais aimé souligner qu’un des faits nouveaux de la blogosphère, ces derniers mois, c’était l’irruption de blogs à l’initiative de bibliothécaires, mais pas dans le cadre de leur structure… On évoquera le passage à l’écran des usuels : j’y pensais hier soir, en lisant (chez Payot Voyageurs), les traversées du Nord Canada de Samuel Hearne en 1770… Je ressors et soulève le lourd atlas : les pages d’index à la fin, où je cherche les ports de la baie d’Hudson, est un monument de rêve. Pourtant, lorsque je suis venu à ma table, ce matin, j’ai recherché via photos satellites les mêmes lieux, et seul l’Internet me le permettait : est-ce le même rêve, et comment sauver ce qu’il y avait d’irréductible parce que l’atlas était un livre ? J’aurais aimé qu’on s’y attache plus.

Comme d’habitude, frustration à trop d’opposition binômiale entre ceux qui pratiquent le Net en tant que producteurs de (micro-)contenu et ceux qui en reviennent toujours à ses limites parce qu’ils le considèrent en l’état. Jean-Pierre Siméon, on se connaît depuis trop longtemps, et trop de combats au coude à coude (tiens, du temps qu’il était question de proposer aux écrivains des résidences dans les IUFM, vous vous souvenez, au siècle dernier ?) pour que je ne le chambre pas un peu sur ses questions : pour nous, la conception d’une page web est une approche tout aussi sensitive que le support papier. Jean-Pierre d’ailleurs sera conduit à faire l’analogie avec les affiches qu’il édite pour le Printemps des Poètes : là aussi, on aurait soudain pu développer.

L’impression que quelques idées commencent à passer : qu’on n’est pas en opposition de démarches, mais qu’il s’agit de logiques de complément. Et le paysage Internet, côté écrivains, pourrait très vite donner un peu moins l’impression de désert à condition qu’on regarde un peu ce qui se passe côté de démarches neuves, où le texte (voire le livre – et je parlerai du rapport livre/site pour Philippe Vasset) s’intègre dans un ensemble complexe dont Internet n’est plus que vecteur de l’hétérogénéité des supports que seul le site (ou l’identité numérique) assemble.

On réussira l’après-midi à faire sortir un instant Pierre Assouline de sa réserve décidée de modérateur en lui demandant si la tasse à café qui surplombe son blog ne refroidit jamais : arriver à faire passer dans l’idée que la nouveauté, s’il y a, de l’écriture Internet, c’est la prise en compte par le blogueur lui-même, en tant qu’auteur, que l’environnement graphique et l’(hyper)activité du code sont des éléments d’écriture comme le texte lui-même.

Ce qui m’a valu de dire quelques bêtises, alors que je m’étais promis de bien me surveiller : oui, le support neuf et le mode de circulation neufs créent des espaces neufs de littérature. Il ne s’agit pas de transposer nos usages, ou simplement d’envisager le transfert sur Internet de l’économie du livre, mais – dans l’intérieur de ces espaces encore inconnus, d’exercer notre rôle de littérature : mise en réflexion du langage, question posée au monde depuis notre usage de la littérature.

On avait un peu tendance, à ce moment de la discussion, à se limiter aux exemples de romans écrits en ligne : j’ai dit, mais pas très délicatement, que le roman était une certaine convergence de l’histoire du livre et de l’histoire de notre société, et que le déplacement de ce rapport, entraînant d’autres convergences, permettra à l’intervention littéraire de s’établir sur des modalités et formes autres que le roman.

Mary Higgins-Clark, dit Pierre Assouline, lui aurait confié que depuis le Net elle écrit ses romans avec beaucoup moins de descriptions, et il y voit une analogie avec la lecture zapping : je réponds que, personnellement, sur mon site, ce sont souvent des descriptions que j’installe. Si la littérature est l’expérience faite langage de notre rapport au monde, notre curiosité au monde, en s’augmentant de techniques imprévues, portera peut-être un coup au roman simulacre (ma stupéfaction au succès de Second Life), et alors ?

Pour ce qui me concerne moi, crise du roman (on est quand même 50 ans après L’Ere du soupçon de Nathalie Sarraute), ce serait sans regret : l’histoire de la littérature est celle du surgissement de ses formes. A quoi le directeur commercial de Gallimard a dit, en gros, que l’écriture spontanée n’avait pas grand avenir ni légitimité : je n’avais pourtant pas employé ce mot-là !

Moments imprévus, Pierre Assouline parlant de ses cours à Sciences Po devant non pas des visages mais des capots ouverts d’ordinateurs portables, et connectés. Mais à quoi bon s’acharner sur les limites de Wikipedia si nous ne prenons pas en charge nous-mêmes la fourniture de contenus résolument en prise avec ce que nous souhaitons transmettre aux mêmes étudiants ? Jean-Marie Sevestre dit qu’à la fac de sciences de Montpellier on en est revenu aux livres obligatoires, si incongru que cela nous paraisse. Je dis qu’aux Beaux-Arts, quand j’y faisais cours, j’avais le droit de parler-lire 2 heures de Michaux, mais hors de question d’en mettre plus de 18 lignes sur mon site sans protestation de Gallimard : le responsable commercial de ladite maison, assis à côté de moi, n’a pas repris. J’ai dit que j’aimerais bien disposer d’un Michaux numérique et serais prêt à payer pour cela, c’est de ma tête qu’on s’est payé : « Si on aime Michaux, on le lit dans les livres », m’a-t-on répondu. Mais justement, je les ai déjà, les livres… (Et allez donc voir, via Google, en entrant HENRI MICHAUX, comment nous savons mettre en valeur le meilleur de notre patrimoine : alors on peut toujours s’étonner des limites d’Internet, quand il serait plutôt question de retrousser les manches — mais le travail fourni depuis maintenant des années par les sites de littérature était le grand absent de ces journées...)

Ou lorsque Philippe Boisnard a dit : « Il y a eu un post de La Feuille sur CommentPress et les commentaires associés aux paragraphes.... — Euh, vous pouvez traduire ? » Bon, on avait l’impression que deux mondes se côtoyaient et ne pourraient pas vraiment se comprendre (ceux qui lisent la Feuille et les autres ?)... « On dit qu’on dévore un livre », est intervenue une dame dans la salle, « vous n’avez pas la même sensualité avec l’ordinateur… » J’ai proposé de manger un bout du mien devant elle, mais c’était pas la bonne réponse (remarque, elle a repris en disant : « Vous ne pouvez pas comparer la chair humaine et le plastique », ce qui était quand même aller un peu loin pour le livre imprimé), il était temps d’arrêter.

Ce mardi, le forum SGDL continue, mais en plus sérieux : sans auteurs à la tribune.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 octobre 2007
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