Bergounioux | Toute littérature authentique est dissidente.

Le Matricule des Anges donne la parole à 40 auteurs sur la notion de critique littéraire.


Quelqu’un a dit un jour d’Hamlet : « On croirait que cet ouvrage est le fruit de l’imagination d’un sauvage ivre. » Ce quelqu’un avait pour nom Voltaire. À l’heure de vérité, même le temps – ce critique ultime – peut se tromper. La littérature est une religion sans commandements et la critique, une science inexacte. Même si parfois – quand les choses vont mal – c’est l’inverse.
Rodrigo Fresàn.

 

D’abord pour dire une banalité : 6 euros pour acheter le Matricule des Anges spécial double n° 100, dans votre librairie, c’est sans risque question contenu, et un point de soutien symbolique nécessaire à tout le monde.

Donc, côté festivité, une question transmise par courrier (postal, c’est vaguement leur point faible au lmda.net, le virtuel) : ce qu’on attend de la critique littéraire.

Quarante invités, dans l’ordre : Philippe Forest, Marcel Moreau, Nicole Caligaris, Eric Chevillard, Hubert Lucot, Brigitte Giraud, Marie Didier, Eric Faye (« moutonnier tu resteras, car entre confrères on se tient chaud »), Richard Morgiève, Pierre Bergounioux, Rodrigo Fresàn, Pierre Senges, Dominique Fabre, William Cliff, Christian Prigent, Jude Stéfan, Pascal Commère, Gilles Ortlieb, Jacques Serena (« le vrai bon critique est encore capable de sentir quand un auteur n’a pas renoncé à son propre sentiment du monde »), Lydie Salvayre (« les frères Goncourt dont les noms seraient tombés depuis longtemps en poussière s’ils n’avaient été associés à un Prix de Gymnastique de renommée nationale »), Mathieu Riboulet, Emmanuelle Pagano (« chez moi je crois que c’est pareil, lire et écrire »), Michel Surya, Enzo Cormann, (un que je saute parce qu’il m’horripile et m’a diffamé, petit boutiquier de sa propre crapulerie mal vieillissante – si on devait phraser comme lui), James Sacré, Eric Holder, Jacques Roubaud, Patrick Deville, Slimane Benaïssa, Jean-Loup Trassard (le seul avec ma pomme à mentionner le boulot du Matricule des Anges comme ayant à faire partie de la réponse), Régine Detambel, Arno Bertina (« je n’attends personne »), Jean-Pierre Ostende, Régis Jauffret, Nimrod, François Salvaing (« les écrivains qui attendent pour aujourd’hui ou demain une critique littéraire sont des voyageurs patientant sur le quai d’une gare désaffectée »), Gérard Macé, Hubert Haddad, Claude Louis-Combet, Enrique Villa-Matas, Antoine Emaz (« tout le monde en parle, donc faut en parler, donc j’en parle »), FB à la fin parce que je suggère que la meilleure critique c’est l’expérience et que ma lecture du Matricule c’est indissociablement ses éditorialistes et ses chroniqueurs. Plus une curiosité : la photo de Pierre Autin-Grenier, et pas son texte ? Pourtant on l’aurait lu dans les premiers, le grand sage du bref... Et il y a un bis : 8 contributions de lecteurs, dont Philippe Rahmy (« Quand tu as écrit ton livre et que tu descends en ville, hirsute... ») et Caroline Leboucq pour la fin : « la critique ne serait faite que par des écrivains ratés ? », voir son blog (y compris pour la question Autin-Grenier !). Notons qu’on arrive à 6 blogueurs sur 43 noms cités, ce qui n’est pas si mal.

Je m’autorise à rependre une de ces contributions et une seule, 1 parce qu’il n’a pas respecté la contrainte des 1500 signes demandés, 2 parce qu’il s’agit de Bergounioux et que depuis 20 ans dans les idées, les objets et les livres je ne sais plus ce qui est à lui et ce qui est à moi. Et que ce texte est un grand texte.

Merci à Thierry Guichard.

FB

Photo : lendemain de tempête sur le pays du Meaulnes, pour PB.

 


Pierre Bergounioux | Toute littérature authentique est dissidente.

 

Toute littérature authentique est dissidente. Aux versions officielles, intéressées de la réalité, elle oppose une interprétation autre, hérétique, qui explicite le sens enfoui de l’expérience. Pas d’œuvre importante, depuis un demi-millénaire, qui n’ait porté dans le registre de l’expression des faits inaperçus, douteux, contestés, dangereux, que les énoncés concordataires s’ingéniaient à omettre ou à dénier.

La critique porte au second degré la conscience que la littérature prend de la réalité. Elle suit sa chance et court d’authentiques dangers.

Le trait majeur des trente dernières années, c’est la défaite, dans ce pays et par toute la terre, des forces de progrès, la généralisation de l’esprit de lucre et du style de vie qui va de pair, recherche effrénée du profit, plat consumérisme, culte régressif du corps, crétinisme sportif, tolérance accrue à l’inégalité, détérioration du facteur subjectif.

Les grands livres, quoiqu’ils empruntent, pour naître, une main singulière et portent un nom de personne, en couverture, sont toujours adossés à un projet collectif. L’auteur n’est jamais que du social individué, de l’histoire incarnée. L’absence d’alternative et d’espoir, d’un grand dessin, ne peut pas affecter leur simple possibilité. (…) La logique marchande, jointe à la prégnance des formes passées ou à la difficulté – c’est pareil ] des textes innovants, actuels, tend à faire de la littérature une occupation anodine, « un quart d’heure de passion sans nuisance ni conséquence », comme disait Montaigne à propos de tout autre chose.
On n’escompte pas de la critique qu’elle désigne à coup sûr et dans l’instant les œuvres où se dessine l’énigmatique physionomie du présent. Il faut que du temps ait passé, que le trouble et l’émoi se soient dissipés pour qu’on reconnaisse les textes où l’esprit d’une époque a cristallisé. Mais on attend d’elle qu’elle distingue, à tout le moins, entre des travaux exécutés selon des procédés éprouvés, donc dépassés, conservateurs, et les entreprises hasardées, obscures, discutables qui visent à formuler ce qu’on ignore ou conteste l’ordre établi. Sous ce rapport, critique et littérature ont partie liée. La puissance de révélation, donc de libération, qui s’attache à celle-ci ne saurait survivre à la domination de celle-là, qui s’observe un peu partout dans la presse, les médias, l’école aussi.

Il existe un goût standardisé, des critères formels et des thèmes assortis à l’activité éditoriale en vue du profit. Si, comme il y a lieu de le craindre, il l’emporte, avec l’appui des groupes financiers, d’un personnel politique à peu près inculte, et, au demeurant, décomplexé, d’un système éducatif ravagé par l’inégalité, c’est ce que nous avons eu de meilleur qui sera perdu. La France, écrivait vers 1930 l’essayiste allemand Robert Curtius, est ce pays où la littérature a été élevée au rang d’une religion. Pour quelque temps, encore, on sait, on se souvient que c’est elle qui porte le sens du monde à son plus haut degré d’exactitude et d’éclat. Ce qui la menace, ce n’est plus la censure ou le cachot de l’Ancien Régime, les tribunaux du Second Empire, qui dénotaient, à leur manière, une attention passionnée, mais la culture marchande, l’abaissement où nous sommes tombés.

 

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 février 2009
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Messages

    • Je suis bien d’accord, mais cela questionne la publication non ?

      La littérature dans un coin (dans les nuages, dans la tête, je ne sais pas), mais le livre, il est où ? Sur les étalages.

      (ou sur le net ?)

      Voir en ligne : phixions

    • .Il me semble qu’une littérature authentique est celle où l’écrivain pose un espace de liberté : ses mots doivent batailler, sa phrase combattre et son écriture résister.En ce sens, je suis bien heureuse que Bergougnioux trouve des mots sauvages et acides pour mettre à poil cette société sans âme.

    • C’est la vieille affaire de l’écrivain qui se doit de vitupérer.
      Il faudrait que le monde soit bien méchant pour expliquer la médiocrité ambiante en France dans le domaine littéraire ; non, ce n’est pas le fait de ceux qui écrivent, les pauvres malheureux, mais non, c’est le fait du MONDE, de l’extérieur, de la marchandise, de je ne sais quoi de bassement mercantile (alors que tout l’effort de l’humanité a été de se nourrir enfin correctement). La médiocrité n’est pas due au fait que les écrivains SONT médiocres, cela est impossible pensez donc, au pays de Montaigne et de Chateaubriand, ah mais non, ce ne sont pas les écrivains qui sont RESPONSABLES, oh non, les pauvres choux, oh que non, c’est la faute de carrefour, c’est la faute de bouygues, c’est la faute du système (ah la vieille lune bien utile quand on n’a rien à dire), la faute de la société enfin puisqu’il faut dire son nom ; cette affaire rampante et répugnante que l’on appelle la société, celle qui en veut aux artistes, celle qui les tue, celle qui les pille, celle qui les diminue... ben tiens ! Si tu crois pas celle-là je vais te raconter un autre mythe bourgeois.
      Ne pouvant changer son style médiocre, l’écrivain décida qu’il s’en prendrait à la société ! Quelle magnifique et honnête réaction !
      Mais si tu as du style, si tu as envie d’écrire autre chose que les balsacienneries, vaz’y, mais sans le bouc émissaire du social qui n’en peut mais.
      Allez bergou, au boulot ! Ecris-nous un truc NEUF sur un monde NEUF et cesse de vitupérer un monde qui se débrouille comme il peut.
      Ducasse s’en fichait du monde mercantile et Rimbaud itou, et Proust et Claude Simon et tous les excellents jamais ne se rabattirent sur cette pauvre vieille affaire, la société, le marchandising, le je ne sais quoi -ing... invoquer le marchand, c’est créer un réflexe porte-monnaie qui répugne à l’esprit courageux.
      Allez on se lève demain matin à 5 heures comme l’épicier du coin et on travaille comme lui quinze heures la journée à polir son style. Et on aura une bonne littérature, française ou non on s’en fiche, une bonne littérature c’est déjà énorme et c’est toujours mieux que de se plaindre ! Montaigne n’avait pas d’agent littéraire, il avait du style, car il était l’âme de son temps. Shakespeare n’a pas laissé un manuscrit et pourtant tout le monde s’en souvient. Quel fut son éditeur ? Personne. Tout le monde s’en fichait. La littérature n’a rien à faire de la société telle qu’elle est. Soit elle est bonne et elle reste, soit comme 95% des productions elle est banale et elle disparaît. T’occupe pas du social bergou, ça nous dépasse, on s’en fout, c’est pas notre métier. Nous le nôtre c’est d’écrire et encore d’écrire. Zola et Voltaire c’est de rares exceptions, si c’est pour plaisanter comme Sartre autant aller se faire fripier.
      Allez courage, promis, on retrousse nos manches, demain on prend le rythme de l’épicier, demain tu verras, on resplendira sur l’astre littéraire, garanti mille ans.

  • il est vrai que 6 euros,ça vaut le coup,c’est le seul magazine authentique ,avec un espace dissident comme un livre de rick bass.mais que françois touche gratis malgré ses protestations.d’ailleurs il serait normal que chaque auteur de Une offre un abonnement à un de ses lecteurs...100 éditos...notre colère,compagnonnage et désacords,entièrement d’accord,mais 99 fois le dossier auteur,il y a eu un dossier "la poésie contemporaine" important,et il en mériterais un autre...
    dans ces trente dernières années,c’est la défaite,dans ce pays et par toute la terre,alors il y a eu dissidence et par là littérature authentique ?si oui laquelle ? des noms ! des œuvres !des livres !Pour moi je ne sais pas pour la dissidence,mais (selon moi oui !)il y a eu de la littérature authentique !PRIGENT LUCOT RICHARD MILLET CHOLODENKO FRÉDÉRIC BOYER DOMINIQUE MEENS ROBERT MARTEAU SENGES WILLIAM CLIFF CLARO CLAUDE LOUIS COMBET EMAZ REGIS JAUFRET FABICE COLIN PHILIPPE BECK JONATHAN LITTELL CADIOT CHEVILLARD BERTINA RENAUD CAMUS JACQUES DEMARQ FRANCIS GIRAUDET et d’autres que j’oublie.et pour les français seulement .mais ceux là je les ai lus,que je ne suis pas auteur ni critique,mais j’ai passé tout mon temps à lire depuis trente ans.mais j’attends d’autres noms œuvres livres...et comme dit pierre senges ;j’attends qu’elle attende et que de son attente m’enseigne(chacun son tour).j’attends l’enseignement de ces trente années,les oubliés,les confirmés authentiques !!

    • " Il faut que tu temps ait passé, que le trouble et l’émoi se soient dissipés pour qu’on reconnaisse les textes où l’esprit d’une époque a cristallisé."

      Tout rajout à cette phrase magnifique ne pourrait participer que du verbiage.

    • @ Bertrand Redonnet : très joli et très vrai. Cela dit, il y a pire que le verbiage : le caviardage...

      Lisez :

      http://blog.lignesdefuite.fr/post/2009/02/13/la-fin-des-petits-livres-d-I/I

      Faire quelque chose. Se battre.

      Voir en ligne : ici

    • il y a eu de la littérature authentique !PRIGENT LUCOT RICHARD MILLET CHOLODENKO FRÉDÉRIC BOYER DOMINIQUE MEENS ROBERT MARTEAU SENGES WILLIAM CLIFF CLARO CLAUDE LOUIS COMBET EMAZ REGIS JAUFRET FABICE COLIN PHILIPPE BECK JONATHAN LITTELL CADIOT CHEVILLARD BERTINA RENAUD CAMUS JACQUES DEMARQ FRANCIS GIRAUDET.mais surement trop dissidente trop dissidente,la littérature française,est entre la grippe est la mort au monde !Sauf pour Jonathan LITTEL !Que Prigent et sa grand mère quéquette ne soit pas un "voyage au bout de la nuit" pour le monde.c’est le monde anglo saxon qui se prend pour les apôtres.Mais dans l’acte des apôtres les apôtres parlent à chaque peuple dans sa langue,aujourd’hui le monde apôtre est l’anglais,et LITTEL parle en français anglais on lui a assez reprochez.Dire"" Il faut que tu temps ait passé, que le trouble et l’émoi se soient dissipés pour qu’on reconnaisse les textes où l’esprit d’une époque a cristallisé." Tout rajout à cette phrase magnifique ne pourrait participer que du verbiage. et rajouter très joli et très vrai. Cela dit, il y a pire que le verbiage : le caviardage...parler et donner son avis et donc verbiage,et pire encore caviardiage.alors là si on ne peut plus qu’écouter bertrand redonnet et christophe borhen alors chut même monsieur féderman chut...il faut que le temps ai passé !! hélas l’évangile a passé,l’évangile...et le caviar passera..

  • La littérature et des types comme Bergou, ça permet aussi de rendre la vie plus supportable ; de comprendre, de dégeler nos pensées, de mettre en mots ce qui nous faisait mal dans ce bas monde, le cancer qu’on n’avait pas su identifier tout seul. On sort de ces lectures non pas guéri, mais consolé. Pour cette fois, on n’assassinera personne, puisque « l’ami » Pierre l’a fait pour nous, en quelques lignes intenses (ainsi les deux commères dans l’épicerie de la mort de Brune, leurs voix d’épluchure, leur reniement tragique… ainsi les multiples paroissiens qui traversent ses Carnets de notes). Ce qui est cependant troublant, c’est qu’en ce qui le concerne, la littérature ne semble le consoler de rien.

    • Il est dans des combats difficiles, le Pierre, et le vocabulaire de guerre convient. On l’appuie. Il a cette force que cette catégorie, consolation, effectivement ça ne doit pas le concerner vraiment. Il en parlait dans L’Orphelin. Merci de votre message.

    • Merci à vous (Bergounioux, Bon...) : Je, povoite, suis de votre avis ouiais... c’est le meilleur qui sera (est déjà) perdu... Toutefois ! Toutefois, à la liste de Bergounioux, il faudrait à mon avis ajouter aussi le snobisme maso de bon nombre d’"authentiques" écrivains qui consiste à publier (dans le vide) des textes plus chiants & emmerdouillants & ennuyeux les uns que les autres (des textes "exigeants" comme ils disent)... pardon !

      http://wizzz.telerama.fr/povoite

    • pour continuer de réfléchir à ce que dit le Gnou :

      Ces poètes "exigeants" me font penser à bon nombre d’artistes contemporains dont les oeuvres glaciales hypercodées ne se préoccupent même plus de plaire, d’émouvoir encor moins ! hélas ! Ces tristes sires se situent certes à l’opposé des hideux "artistes" industriels trop sucrés trop gras qu’on sait, c’est sûr, mais alors il faut les fuir pour la raison "inverse" qu’ils sont, eux, les "exigeants" trop salés et trop secs !

    • MARC CHOLODENKO JONATHAN LITTELL FRANCIS GIRAUDET n’ont rien de glacial,mais tout de génial !!!