progrès dans les suicides

et de quelques réflexions sur les blogs


J’ai beau tout faire pour aider au contraire, la régression actuelle des blogs ne donne pas vraiment de signe de renversement. Il y a certainement comme raison la montée en puissance des réseaux sociaux : des outils plus puissants et rapides, capables d’orienter les données vers qui elles concernent, et qui se chargent partiellement de contenus, mais de contenus à durée de vie ultra-brève (temps moyen de consultation d’un lien sur face book : 6 heures ?). Reste l’axiome : sur Face Book et Twitter, on propulse des liens et des flux, à nous de considérer s’il vaut mieux en être propriétaire, et si en tant qu’auteur il ne nous appartient pas, pour ces contenus, d’en être le producteur.

Mais pas seulement le plaisir qu’on a à cette utilisation neuve de Face Book et Twitter, parce que le nombre de contacts dont nous y disposons a rejoint une masse critique suffisante : beaucoup se font piéger par le côté rudimentaire des plateformes dont WordPress est le modèle le plus abouti (et même si on peut faire des choses formidables avec blogspot, over-blog et les autres), non pas que ces blogs prêts à l’emploi soient rudimentaires – au contraire, WordPress est un outil fascinant de possibilités créatives, plugins etc –, mais qui supposent une prise en main radicale du template pour devenir navigable au-delà de la consultation des derniers billets.

Pourtant, ce que j’avais qualifié de fosse à bitume, l’empilement vertical des billets d’un blog, c’est beaucoup plus un défi formel qu’une fatalité. Dans un site de 12 ans d’âge comme celui-ci, et 5 ans pour la partie "blog", beaucoup plus l’impression de la construction progressive d’une arborescence, où les mots-clés permettent les chemins de traverse, et où – comme chez Balzac les personnages reparaissent –, un texte ne perd pas forcément sa validité avec le temps : lien à construire entre les billets du site et le passage à la forme numérique éditée. Oui, aucune raison qui ne permette pas d’envisager un site web comme lieu d’écriture du fantastique, une nappe où les lois du temps ne seraient pas celles de l’apparition du texte, mais bien les relations qu’il entretient avec les autres textes du site.

Et cette direction est d’autant plus importante à explorer, pour nous auteurs, que ce rapport blog/édition est en train de vivre une troisième mutation : avec les tablettes numériques, le portage sur téléphone, ce sont des parties entières de sites qui deviendront directement le livre numérique proposé sur les Kindle et autres iPad, sans passer par la simulation de livre, telle que le format epub nous le propose pour l’instant.

En tout cas, on doit être quelques centaines tout autour du monde à aller naviguer par là en ce moment, et évidemment – salut fraternel à JMS après le café d’hier – ça pose et repose la question des contenus : paradoxe du web, que nous ayons en ce moment à affûter et accumuler des contenus alors que la possibilité de les consulter est encore sommaire.

Message donc :
- 1, de confiance aux blogueurs : le web comme outil de création et non de médiation, laboratoire d’écritures, d’intrication neuve de ce récit du monde, avec les images, le texte et la voix, ou n’importe lequel des trois sans les deux autres
- 2, de réveil aux auteurs : oui, acheter un nom de domaine (c’est 6 euros par an...) au lieu de s’héberger sur une plateforme gratuite), oui ouvrir votre atelier web, et même si c’est secret, préparer que ce qui se passe dans votre ordinateur ait son "miroir" dans les "nuages" d’un serveur : parce que tout bascule à cet endroit, y compris que le livre lui-même, oui, y compris dans sa forme pérenne et imprimée, se concevra matériellement et virtuellement depuis ce lieu. Et qu’à tout cela on peut vous aider...

Alors, de mon côté, voici ce que je mettais en ligne exactement il y a un an : il y aurait plus péremption, dans mon travail en général, que si ç’avait été publié papier ? Je ne me pose plus la question. Par contre, ce texte dialogue avec celui-ci, ou celui-ci, ou celui-ci, ou cette autre proposition de lecture qui les assemble – et c’est bien cela, pour moi, la construction du site comme livre, la maison de langue où désormais j’habite.

 

François Bon | Du progrès dans les suicides


C’était aussi simple qu’un hôpital. On entrait dans ces zones souterraines, c’était infiniment extensible. Chacun disposait d’une loge de ciment, à l’ouverture étanche. On se pliait pour entrer, on s’allongeait. On n’avait ni possession matérielle ni affaire juridique ou administrative qui n’ait pas été résolue. On avait ses propres vêtements et rien d’autre. On vous laissait vingt-quatre heures : on disait que le sentiment de la durée, dans l’immobilité contrainte, l’obscurité et ce silence absolu, était perverti assez vite. Au terme de ces vingt-quatre heures, une lampe s’allumait, alors vous pouviez appeler, et sortir. Un cautionnement, demandé à l’ouverture des premières formalités, restait alors propriété de la société (banalement dite à responsabilité limitée). On disait que quelques-uns ne remarquaient même pas la lampe allumée. Elle s’éteignait à la douzième minute, et le gaz faisait son effet rapidement, sans douleur. On vissait la trappe jointoyée sans l’ouvrir, une plaque avec la référence administrative faisait le lien avec le dossier, archivé douze ans. On avait fait ce pari : la simplicité même du processus permettrait la décrue de ce phénomène devenu incontrôlable – le suicide. Dans cette région de pierre friable, on avait accordé la licence seulement à trois opérateurs. Celui-ci était réservé aux hommes. Le couloir qui menait aux souterrains avec les loges de ciment était transparent, un dernier adieu à la lumière, aux arbres. On voyait des voitures, et même des familles entières, faire parfois de longs voyages pour apercevoir, de loin, ceux qui traversaient, munis du numéro de la loge qu’ils avaient réservée. Tout fonctionnait admirablement.

 

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 3 mars 2009 et dernière modification le 16 mars 2010
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