[reprise] quelque chose de défectueux dans le mécanisme du monde
Qui n’en avait rêvé, de s’éloigner de la ville : non pas d’une ville mais de toutes les villes. Qui n’avait rêvé d’une fusion simple et parfaite : les bois, les roches, les eaux et le ciel et rien pour en défaire le vieil arrangement. Toi-même, spectateur, passager, passant. Tu lisais ce livre sur la fin de ce type de trente-trois ans, il était venu là deux ans plus tôt même pas : vingt mois. Il est avec un Australien, ils marchent sur la voie, le train fait hurler sa sirène et freine comme on arrache les freins d’un train. Il paraît que c’était une sorte de jeu : quitter la voie au dernier moment, alors le train a suffisamment ralenti et on peut sauter pour s’accrocher aux wagons. On lira ça plus tard chez tant d’autres, Woody Guthrie le fera aussi et en fera rêver d’autres après lui. Sauf que cette fois ça rate, pour le Français et l’Australien : c’est bête comme un roman qui rate. Il en raté plusieurs, des romans, il a raté tant de trucs dans ses trente ans de vie, ce Français-là, la fille avec qui il vivait à Londres est dans un asile psychiatrique, le bébé qu’il a eu de cette fille est chez la soeur de cette fille et ses parents, les hauts placés de Paris, les dignes notables du ministère de l’éducation on échange des lettres : – Vous n’y comprenez rien, il leur dit, je ne vous demande rien, il leur dit. On a tant rêvé de marcher loin et d’oublier les villes. Il vient d’y passer l’hiver, il a placé des articles, il a son petit jardin concernant les articles, c’est du petit commerce : écrivain raté on fait ce qu’on peut. Le train hurle. Les deux types ça les amuse, au dernier moment on se mettra de côté, puis hop, on s’accrochera. Probablement qu’est rouge l’acier sur l’acier des mâchoires des seize ou vingt-quatre freins de la locomotive, et que rougissent les rails sous le frottement des roues bloquées, les deux types sans doute se regardent l’un l’autre à qui tiendra le dernier et puis fin, à trente-trois ans, de Louis Hémon qui laisse de mauvais écrits dont quelques-uns publiés et puis un autre qui le sera dans quelques mois et le fera connaître, par delà la guerre qui en avalera tant d’autres, des dizaines et milliers et centaines de milliers d’autres, des types de leur âge dans l’écrasement du fer et la boucherie organisée des marchands de canon – eux ne cherchaient qu’un vague travail, là-bas, loin des villes, là où l’eau et la brume et les rochers et les bois sont fondus dans une seule image, l’image qu’on rejoint, où on s’inscrit mais qu’on ne trouble pas. Il n’est pas Marcel Proust, le tousseur, enfumé dans sa chambre de liège et à qui il reste dix ans. Proust a tout raté bien plus longtemps : il a raté jusqu’à ses trente-sept. Lui, Hémon, si au bout il était rentré et qu’il avait eu dix ans, il en aurait fait quoi, de Londres la sombre et de la folie ? Du Paris des notables, et ça n’a guère changé, l’arrogance et l’étroitesse de vue des responsables gradés de l’éducation en ministère ? Du terme du voyage, et de ce qui lui racontait l’Australien, toutes ces heures sur la voie, quand le train ici ne se risque – comme ce soir – qu’au crépuscule peut-être ? Je suis loin des villes de l’an dernier : c’est la saison des suicides qui commence. En France on ne se préoccupe plus que ce soit avec un Australien, pour se jeter sous un train. On ne se préoccupe pas d’attendre ses trente ans, pour se jeter sous les trains. C’est la saison des retards de deux heures pour accident de personne, sur la longue voie des trains. Ils feraient mieux de partir. Ils feraient mieux de venir où l’eau, le vent, les bois et les roches se fondent au ciel et nulle ville ne s’y inscrit (il sera temps d’y revenir, dans le fonds de la nuit, pour rendre au lendemain la voiture). On enlèvera au mort sa botte gauche : c’est là qu’il planquait son fric, son peu de fric, les trois sous qu’il fallait pour le mettre dans la terre. On n’avait pas d’autre choix, pour traverser la forêt, vers Chapleau dans l’Ontario nord, que de suivre la voie ferrée, une neuve et une ancienne. Quand le train hurle, ils croient qu’il est sur la neuve, et viennent marcher sur la vieille, sans se retourner : c’est la nuit qui tombe, et peut-être qu’eux ils rient. Ça peut tenir à ça, locomotive 1226, à 7h15 du soir, le 8 juillet 1913 – l’autre s’appelle Jackson, Harold Jackson. 1m68 et 62 kilos d’écrivain meurent sur voie : Maria Chapdelaine viendra plus tard, encore un truc qui a raté. On vient, on est devant l’eau, et la brume, et les rochers et les forêts. Une mouette sera venue traverser, qu’on croyait d’abord un défaut de la photographie. On pourrait marcher, s’en aller sur la voie ferrée. On passerait sur la vieille voie quand on entendrait protester le train, sans comprendre qu’au dernier instant, bien trop tard, que le train n’était pas sur la voie neuve : tout hurle. Il n’y a pas de paix, ici non plus. C’est ce qu’ils croient, la paix, dans leurs maisons toutes pareilles, bien polies avec leurs animaux de plâtre et les deux voitures sans éraflure. Les nuages seuls ont la vérité du monde : on ne s’enfuit pas. Quelque chose de défectueux dans le mécanisme du monde, c’est lui qui avait écrit ça, un peu plus tôt, Hémon qui mourrait [1].



[1] En lisant Le vagabond stoïque, essai sur Louis Hémon, Paul Bléton et Mario Poirier, Presses universitaires de Montréal, merci à Benoît Mélançon.






