centenaire de la mort de Louis Hémon

se réapproprier l’itinéraire d’un Français singulier, mort bien trop tôt et bêtement sur une voie de chemin de fer au Canada


note du 28 septembre 2013
Un centenaire qui passera bien plus inaperçu que celui de la publication d’Un amour de Swann ou même de celle du Grand Meaulnes, mais l’année de la publication de Maria Chapdelaine, grand scène humble et tragique sur fond de neige, a remplacé le destin de ce jeune Français qui meurt quelques mois avant la parution de son livre, ayant quitté le cocon familial pour inventer à Londres le journalisme sportif (vivant – mal – des articles envoyés à Paris pour Le Vélo ou L’auto), s’engager dans un mariage au triste devenir, laissant alors l’enfant à la soeur de l’épouse pour partir à Montréal où ce sera une nouvelle étape de l’écriture des sports inconnus en Europe et envoyer un peu d’argent en Angleterre, et puisque écrivain on ne s’en sort pas, la rude découverte des boulots saisonniers, à Peribonka où nous nous sommes aussi rendus en pèlerinage en février 2010 (mais dans la ville sous la neige au bord du lac gelé, le musée était fermé), puis cette fin dont jamais personne ne pourra témoigner avec plus de précision, hobos happés par accident sur une voie de chemin de fer, en route vers l’horizon qui est celui de Gabrielle Roy, avec un compagnon de route australien. Louis Hémon, ce 9 juillet 1913, avait 33 ans.

À revoir, si vous trouvez : ce film légendaire de 1934, avec Jean Gabin, et qui à jamais est bien plutôt la trace dans notre propre imaginaire, l’effet roman du gigantesque Maria Chapdelaine. Et l’autre jalon, le grand film de Gilles Carle avec Carole Laure (1983). En profiter pour explorer les infinis trésors de l’ONF.

 

 

note initiale, novembre 2009
Texte lu pour la première fois en public, bibliothèque du Vieux Québec, ce dimanche 8 novembre 2009. Enchaîné ensuite avec Tu t’en irais à propos de cette voie de chemin de fer familière à Gabrielle-Roy, puis autres textes sur la ville et le fantastique, et clôture 40’ plus tard avec nouvelle version de ce ponton accueilli par Brigitte Célérier lors d’un de nos "vases communicants" – avec passage par Soir à Wolfville et ces géographies par lignes, plus quelques autres. Et question subsidiaire : l’impression pour la première fois d’avoir définitivement basculé dans une écriture qui ne pourrait pas être accueillie par le livre. Première mise en ligne du texte ci-dessous le 9 septembre 2009.

 

hommage à Louis Hémon | comment mourir sous un train en 1913


Qui n’en avait rêvé, de s’éloigner de la ville : non pas d’une ville mais de toutes les villes.

Qui n’avait rêvé d’une fusion simple et parfaite : les bois, les roches, les eaux et le ciel et rien pour en défaire le vieil arrangement.

Toi-même, spectateur, passager, passant.

Tu lisais ce livre sur la fin de ce type de trente-trois ans, il était venu là deux ans plus tôt même pas : vingt mois. Il est avec un Australien, ils marchent sur la voie, le train fait hurler sa sirène et freine comme on arrache les freins d’un train.

Il paraît que c’était une sorte de jeu : quitter la voie au dernier moment, alors le train a suffisamment ralenti et on peut sauter pour s’accrocher aux wagons. On lira ça plus tard chez tant d’autres, Woody Guthrie le fera aussi et en fera rêver d’autres après lui. Sauf que cette fois ça rate, pour le Français et l’Australien : c’est bête comme un roman qui rate.

Il en raté plusieurs, des romans, il a raté tant de trucs dans ses trente ans de vie, ce Français-là, la fille avec qui il vivait à Londres est dans un asile psychiatrique, le bébé qu’il a eu de cette fille est chez la soeur de cette fille et ses parents, les hauts placés de Paris, les dignes notables du ministère de l’éducation on échange des lettres :
— Vous n’y comprenez rien, il leur dit, je ne vous demande rien, il leur dit.

On a tant rêvé de marcher loin et d’oublier les villes. Il vient d’y passer l’hiver, il a placé des articles, il a son petit jardin concernant les articles, c’est du petit commerce : écrivain raté on fait ce qu’on peut.

Le train hurle. Les deux types ça les amuse, au dernier moment on se mettra de côté, puis hop, on s’accrochera.

Probablement qu’est rouge l’acier sur l’acier des mâchoires des seize ou vingt-quatre freins de la locomotive, et que rougissent les rails sous le frottement des roues bloquées, les deux types sans doute se regardent l’un l’autre à qui tiendra le dernier et puis fin, à trente-trois ans, de Louis Hémon qui laisse de mauvais écrits dont quelques-uns publiés et puis un autre qui le sera dans quelques mois et le fera connaître, par delà la guerre qui en avalera tant d’autres, des dizaines et milliers et centaines de milliers d’autres, des types de leur âge dans l’écrasement du fer et la boucherie organisée des marchands de canon – eux ne cherchaient qu’un vague travail, là-bas, loin des villes, là où l’eau et la brume et les rochers et les bois sont fondus dans une seule image, l’image qu’on rejoint, où on s’inscrit mais qu’on ne trouble pas.

Il n’est pas Marcel Proust, le tousseur, enfumé dans sa chambre de liège et à qui il reste dix ans. Proust a tout raté bien plus longtemps : il a raté jusqu’à ses trente-sept. Il n’est pas Alain-Fournier, qui, lui, va voir paraître son livre avant qu’une autre masse de fer hurlante le happe et l’enterre. Lui, Hémon, si au bout il était rentré et qu’il avait eu dix ans, il en aurait fait quoi, de Londres la sombre et de la folie ? Du Paris des notables, et ça n’a guère changé, l’arrogance et l’étroitesse de vue des responsables gradés de l’éducation en ministère ? Et si Hémon avait vécu, probablement qu’il aurait été happé par la grande machine guerre et renvoyé par le Canada aux tranchées de son pays natal, c’est bien plus beau comme ça, finalement, et nous dans les mains ces deux livres orphelins pour deux raisons antagoniques, ces deux livres antagoniques, le Meaulnes et Chapdelaine, l’un qui rêve et l’autre qui trime.

Du terme du voyage, l’Ontario à l’horizon et de ce qui lui racontait l’Australien, où lui Hémon n’était pas allé et n’irait jamais, toutes ces heures sur la voie, quand le train ici ne se risque – comme ce soir – qu’au crépuscule peut-être ? Je suis loin des villes de l’an dernier : c’est la saison des suicides qui commence.

En France on ne se préoccupe plus que ce soit avec un Australien, pour se jeter sous un train. On ne se préoccupe pas d’attendre ses trente ans, pour se jeter sous les trains. Ils feraient mieux de nous emmener, même sans prévenir, là où l’eau, le vent, les bois et les roches se fondent au ciel et nulle ville ne s’y inscrit (il sera temps d’y revenir, dans le fond de la nuit, pour rendre au lendemain avant 8 heures la voiture louée).

On enlèvera au mort sa botte gauche : c’est là que Hémon planquait ses richesses – son passeport et ses dollars, si peu de dollars, les trois sous qu’il fallait pour le mettre dans la terre.

On n’avait pas d’autre choix, pour traverser la forêt, vers Chapleau dans l’Ontario nord, que de suivre la voie ferrée, une neuve et une ancienne. Quand le train hurle, ils croient qu’il est sur la neuve, et viennent marcher sur la vieille, sans se retourner : c’est la nuit qui tombe, et peut-être qu’eux ils rient.

Ça peut tenir à ça, locomotive 1226, à 7h15 du soir, le 8 juillet 1913 – l’autre s’appelle Jackson, Harold Jackson. 1m68 et 62 kilos d’écrivain (d’après les constats de police) meurent sur voie : Maria Chapdelaine viendra trop tard, encore un truc qui a raté.

Alors à son tour on vient, on est devant l’eau, et la brume, et les rochers et les forêts. Une mouette sera venue traverser, qu’on croyait d’abord un défaut de la photographie. On pourrait marcher, s’en aller sur la voie ferrée. On passerait sur la vieille voie quand on entendrait protester le train, sans comprendre qu’au dernier instant, bien trop tard, que le train n’était pas sur la voie neuve : tout hurle. Il n’y a pas de paix, ici non plus.

C’est ce qu’ils croient, la paix, dans leurs maisons toutes pareilles, bien polies avec leurs animaux de plâtre et les deux voitures sans éraflure. Les nuages seuls ont la vérité du monde : on ne s’enfuit pas. Quelque chose de défectueux dans le mécanisme du monde, c’est lui qui avait écrit ça, un peu plus tôt, Hémon qui mourrait [1].

 

 

[1En lisant Le vagabond stoïque, essai sur Louis Hémon, Paul Bléton et Mario Poirier, Presses universitaires de Montréal, merci à Benoît Melançon.


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1ère mise en ligne 9 septembre 2009 et dernière modification le 18 novembre 2013
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