l’écran constitue-t-il une distance entre vous et le texte ?

des révélations à prévoir dans Le Monde


Il paraît que les poissons rouges ont une mémoire de 4 secondes environ. Je ne sais pas pour moi, mais j’ai peur que ma mémoire vive soit un peu plus longue que celle du journal Le Monde II. Voir la façon dont ils m’ont traité (appelant ça critique littéraire) ce dernier mois d’août : être actif sur Internet c’est devenu un crime côté presse magazine. Moi j’ai encore ça sur le coeur, suis trop (sud-)vendéen par certains critères. Mais ça n’empêche pas que je reçoive aujourd’hui, des mêmes, avec message très gentil d’ailleurs, le questionnaire suivant, que je laisse en l’état :

Questions diverses

- Les nouvelles technologies (traitement de texte, internet, smartphone…) ont-elles modifiées (sic) vos habitudes de lecture et d’écriture ?
- Si oui de quelle manière ?
- Cela a-t-il eu une influence et/ou incidence sur votre écriture ?
- L’écran ne constitue-t-il pas une distance physique entre vous et votre texte ?
- En quoi la fréquentation d’Internet vous aide-t-elle dans votre création ?
- Tenez-vous un blog ou avez-vous créé une page personnelle sur un site communautaire ?
- Si oui, à quel besoin cela répond-il ?
- Mettez-vous en ligne des textes inédits ?
- Pensez-vous vous adresser à un public différent de celui qui vous lit sur un support papier ?
- Des éditeurs numériques vous ont-ils approché pour écrire et composer des textes sur téléphone mobile ?
- Si oui que tirez-vous de cette expérience ? En quoi cela fut différent d’une commande traditionnelle pour un livre-papier ?
- Que pensez-vous des expériences de pré-publication sur le net qui peut aboutir à une publication papier ?
- Que pensez-vous du développement du livre numérique ?
- Etes-vous favorable au développement de la numérisation de vos livres ?

Remarquez qu’après 12 ans de site Internet et 22 ans après l’achat de mon 1er ordinateur, 17 ans après l’achat de mon 1er ordinateur portable, et 9 ans après l’irruption de l’ADSL, enfin 6 ans bien tassés de mon abonnement mensuel payant à lemonde.fr, c’est formidable qu’on s’aperçoive de notre existence au lieu de nous bassiner sur le Kindle et le marché.

Mais que j’aimerais bien voir ça, tiens, qu’un éditeur numérique s’approche de moi pour me proposer des trucs...

Maintenant, plus sérieux : savoir si l’auteur est favorable au développement de la numérisation de ses livres quand cela fait bien 15 ans que toute la chaîne préparation, composition, impression et (partiellement) diffusion est numérisée, en tout cas depuis 2002 de façon vraiment exclusive dans toutes les maisons d’édition ? A moins des irréductibles artisans de la typo comme Tarabuste, Pierre Mainard ou L’Amourier – je donne des noms d’excellence pour montrer que je n’en fais pas principe ! (Ma première disquette à Jérôme Lindon en 1990, pour repère..) Je ne peux croire à une bévue pareille de quelqu’un qui s’exprime au nom du journal Le Monde, et a préparé sa lettre (sollicité via Albin-Michel, je sais qu’Eric Emmanuel Schmitt et Bernard Werber entre autres ont reçu la même au même moment) : piège tendu pour qu’on tombe dans le panneau et qu’on passe pour des demeurés, à proférer une incongruité qui deviendra aberrante hors de la question posée ? Je n’ose pas y croire. Mais ça me terrifie d’y penser. Même pour un de ces articles à l’huile machine, avec juste une petite phrase en italiques, Machin pense que... Untel redoute que... ça sent la manipulation : on ne dit pas une bêtise pareille si on a lu ne serait-ce que 3 articles sur la question dans son propre journal – oui, piège, piège, mais pour qui, pour quoi (il paraît que la lettre n’était adressée qu’à des auteurs pratiquant le Net, encore que ce soit douteux puisqu’on nous demande si nous-mêmes tenons site ou blog, ce qui est quand même facile à savoir...).

J’aime beaucoup, par contre, l’idée d’une fréquentation d’Internet – ça traverse tellement la totalité de notre relation au monde, qu’on est forcé de revenir au sens ancien, « avoir des relations habituelles avec quelqu’un, le visiter souvent », donnait Littré, comme dans « fréquenter les sacrements, en faire souvent usage. » Reste que la notion de fréquence (Littré : « se dit de ce qui arrive, se fait plusieurs fois »), battement comme les 2,4 GHz de l’horloge interne sous les doigts au clavier pourrait donner à réfléchir, quand l’usage du web devient une permanence, qu’on écrit en ligne directement, oui ça pourrait valoir le coup d’en débattre (la petite touche qui, sur Pages, remplace tout ce qui n’est pas la page d’écriture par un écran noir, est-ce que beaucoup l’utilisent ?).

Allez, pas de mauvais esprit, tant mieux si on a une belle enquête d’écrivains qualifiés tels pour le Salon du livre, c’est la rançon du papier à vendre : tout le monde parlera de ça au même moment, ça se prépare.

C’est très bizarre, depuis 2 ans, les relations avec les journalistes. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur réponde par téléphone. Prendre quelques minutes pour se renseigner sur vos activités et positions, c’est déjà trop. Mais maintenant, voyez, c’est donnant donnant : si nos sites concentrent une bien meilleure part de l’information, en précision, rapidité, sérendipité, à vous la balle...

Juste, cette question : L’écran ne constitue-t-il pas une distance physique entre vous et votre texte ? J’espère qu’ils n’ont pas transmis à Pascal Quignard : il serait obligé de leur lire à haute voix, au téléphone, posément et lentement, l’intégralité de ses 40 Petits traités (chez Folio, en 2 tomes). Pas pu me retenir de la faire circuler parmi quelques proches – voici leurs réponses, dans le désordre. La vôtre ?

- Pense qu’entre texte et elle si la distance n’était que physique ce serait un moindre mal. Martine Sonnet.
- Pas d’écriture sans distance physique. Après, les modalités de cette distance peuvent varier. L’écriture comme mise à distance. Laurent Sauerwein.
- Vivement les électrodes. Plugged in the text. Karl Dubost.
- Et que dire de la main, du coude, de cet excès insensé d’articulations !? Et je n’évoque même pas les axones... Saletés d’axones... Nicolas Dickner.
- Le stylo ne constitue-t-il pas une distance physique entre vous et votre texte ? Daniel Bourrion.
- Et même avec une puce dans le cerveau il restera toujours la distance de soi à soi, non ? Juliette Zara.
- Distance entre moi et l’écriture, chemin vers l’infini. Brigitte Célérier.
- Pas fini de me poser la question de la distance physique entre moi et le reste de l’univers, donc... Christine Jeanney.
- La bonne distance, c’est quand les doigts touchent le clavier, disait Lao Tseu. Christine Jeanney.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 janvier 2010
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