on s’illumine à Normale Sup

3 propositions d’écriture à partir des Illuminations d’Arthur Rimbaud


le rythme, cette année, avec ceux de Normale Sup, ce sera un vendredi par mois, mais de 15h à 22h, pause cantine comprise _ première journée : l’invention Rimbaud, l’énigme Rimbaud, la révolution Rimbaud, parler même de ce que nous en fantasmons aujourd’hui, via Les trois Rimbaud de Dominique Noguez, Rimbaud le fils de Pierre Michon ou l’entreprise de Jean-Jacques Lefrère _ et revenir au texte : les émergences, dans les Illuminations, de principes formels qui deviennent eux-mêmes générateurs des images les plus audacieuses _ je retrouve quelques "anciens" du groupe de l’an dernier (Klaus a même retrouvé sa place favorite, sous l’escalier), et nous accueillons des nouveaux, de toutes disciplines, chimie ou physique comprises _ merci à Françoise Zamour, toujours organisatrice... et participante

Rimbaud | Illuminations, 3 propositions d’écriture

Exercice 1 _ dans les Illuminations, retour récurrent de paysages brefs (« La ville avec sa fumée... », « Des ciels gris de cristal... », « Les lampes et les tapis de la veillée... », « L’éclairage revient à l’arbre de bâtisse... »
Dans ces fragments, prééminence de la phrase nominale, et, quand il utilise les verbes, détournés par le participe présent, ou pris dans la proposition relative ou circonstancielle.
Critère technique qui est une révolution : chaque phrase utilise un cadrage précis et qui n’est lié qu’à l’espace de cette phrase. Largeur de focale, contre-plongée, panoramique ou vision fixe : ce que nous enseigne le vocabulaire de l’image animée s’invente dans ces textes. On se le donne comme contrainte : pour chaque phrase, savoir associer avec précision focale, position et mouvement d’observation.
Autre permanence : le paysage est image sans temporalité autre quelle de l’énonciation. On pratique un arrêt sur image. Mais à la fin du texte, soudain on relâche l’arrêt, et le texte est emporté avec la temporalité de ce qu’il décrit : « Alors un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie...
Rapport de cette notion de paysage, ces lacs immobiles dans le fond des textes, à l’énoncé même du titre : les painted plates que sont les « illuminations ».

Exercice 2 _ dans les Illuminations, des amas de textes brefs, que lui-même rassemble en leur laissant leur pluralité et indépendance : « phrases », « scènes ». Caractère totalement non identifiable de ces fragments : non pas fragments mais textes complets. Apparaissent comme surgissement d’une phrase complexe (« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher... ») ou binôme de deux phrases, la clôture de la phrase ayant alors valeur aussi forte que la coupure définissant le vers : « Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs. » Dans ces fragments, rapport à un instant, excluant toute durée, au plus l’espace même de cet instant dilaté : « Une matinée couverte, en juillet. » Et l’irruption de personnages : « Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! » ou « Pitoyable frère, que d’atroces veillées je lui dus... »
Utiliser cette opposition de deux phrases, l’une qui énonce la situation, le face à face, et la suivante l’intensité ou l’énigme intérieure, pour trois rencontres brèves, trois mises en situation de personnages.

Exercice 3 _ dans les Illuminations, parmi les récurrences (« Villes »), une qui pourrait presque passer pour fil autobiographique : « C’est elle, la petite morte... », « Je suis un inventeur... » et surtout « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans... » qui est presque comme la suite d’étapes de la formation du poète, énigme et mystique comprise.
Curiosité de ces trois textes : une suite de phrases qui sont autant de propositions principales jamais développées en propositions circonstancielles ou relatives. Comme une suite d’à-plats fixes en peinture, comme le dépli cubiste, et surtout l’irruption de la cinétique : la vitesse dans la lecture.
S’assigner trois étapes autobiographiques, et pour chacune de ces étapes développer selon ce principe de phrases/propositions. Etre à l’écoute des ruptures de registre que cela induit. Images intérieures, détails d’objets ou paysages. Paroles dites.


télécharger le texte complet des Illuminations :

Rimbaud, Illuminations

les trois voyages Rimbaud d’Éloïse L.

1
Deux grues jaunes, parallèles, perpendiculaires, pas toujours.
Mais toujours là, immobiles souvent.
Un tunnel ouvert de barres. Un tunnel sans parois, si ce n’est le ciel, coupé en deux, horizontal, avec la partie la plus lourde dessus. Et les blocs à fenêtres qui fument en dessous, chauds et froids. Fumées verticales, rondes, refuges pour le soleil d’hiver. Vides. Ils entourent le trou, énorme sous les grues. Point de fuite.

Paysage flottant. Vapeur ou brumes ? En tout cas froid, en tout cas gris, dégoulinures toujours des cascades. Doute des arbres, des montagnes douces de quel pays ? Avancée glissée et ronronnante, sans effacement pourtant. Malaise et dégoût euphorique en voyant au matin le canal toujours là, être dedans encore. Être-canal. « Le gris est plus net ».

La baie de lui. La baie à son nom.
Grosse masse au milieu, plantée, ancrée sans rémission dans le sable, l’eau, l’herbe et l’eau. L’ange brille, très pointu. Sur la falaise, dominer, comme là aussi les herbes dures et coupantes, auxquelles se raccrocher si la chute, tout au fond des sables. Mouvants. Et sous le rocher, tout petit à côté, il paraît, me dit-il.

2
« Bon appétit, bonne soirée. » Tremblement répété, chaque repas, partage furtif sur les côtés blancs, des yeux, souriante tristesse.

C’est un sourire qui ouvre la porte. Entrevue deux instant et la certitude, l’œil et les cheveux d’une chaleur qui vous accueille.

Sa maison se promène sur son vélo. L’homme au canari dans sa cage - fourrures et objets - assemblage roulant ; n’est jamais repassé par ici.

3

Une ville à château où règnent les rues-appartements.
Le soleil brille toujours ici de la couleur des statues cachées.
Peut-être moins vert.
Deux lions jumeaux sont cloués décapités sur les battants de la porte.
Deux cubes noirs m’appartiennent au bout du parquet le salon en longueur.
Je sais dans le tiroir la corde pour rouler.
Il y a un berceau qui n’est pas le mien, dans la chambre.
Sur les murs de la cuisine parfois je vois les papiers couverts de fruits.
Je sais demander le pain.
Je sais les statues des bassins.
Petite boule de pâte creuse, ma vie dans les grains de sucre, croque en souriant.
Je sais souffler debout sur les billes d’une année.
Moins frisée qu’elle pourtant, je lui donne la main.
Il est arrivé dans la vie sans que je m’en souvienne.
Sur le siège en osier, déjà, plus gros que moi.
Je sais les gros mots, quelques lettres en moins.
Le matin parfois on me laisse dans une cage.
Un retard signalé rappelle qu’on ne me garde pas gratuitement, pour le sourire et la promenade, la corde et les statues des bassins.
Je sais les années encore que j’ai oubliées.

Des enfants dansent par terre dans la nuit. Tous les yeux vers moi tournée ma couleur si pâle. Je souris de toute ma tête enturbannée de bleu-laine. Il fait nuit rouge sur la terre battue. Ici chanter n’est pas chose qui s’apprend. Ici on égorge les canards vivants. Nous avons planté un mât pour les drapeaux factices. L’eau chaude sur mes mains pour arracher les plumes, confort entre parenthèses. Creuser des tranchées pour la pluie. Elle descend au lac avec son seau par les nouveaux escaliers. Son mari assassiné un peu avant, elle jette les morceaux dans l’huile chaude. Une vache met bas juste à cet instant. Elle n’a pas de chair. La peau du nouveau lui colle sur le cuir. Soir de symphonie pour deux truelles et un lac. Il faut gratter la terre avec ses ongles rouges, dans des bouteilles. Il faut traverser le pays par l’unique route sans dossier. Evitons de porter ces linceuls autour du cou.

Nous ne sortirons pas aujourd’hui.
Installés à peine dans la maison froide, mettre le feu dans le noir réchauffe nos ongles.
Avec les crêpes des sourires s’il te plaît.
Je ris déjà de nous. Je n’avais pas besoin de demander ce qui est déjà là.
Pour promenade nous aurons les escaliers.
Le plafond tout blanc est un sol dans une autre vie.
Posé dessus le lit en plumes se réchauffe d’artifice.
C’est par ce cadre penché qu’on voit la mer debout, les étoiles sur le dos, et la baie.
Quand on y pense.
Tu te transformes en vague alors moi en éclat nouveau.
Tu te transformes en pont.
Les liens, tes doigts, font apparaître des cartes, parfois.
La maison flambe en bas.
Incendiaires nous avons allumé.
Nous avons oublié les grappes de la vigne.
L’angelot sans jambes sur le rebord de la fenêtre aussi.
Le bateau sans protection sur l’herbe et le vent.
Les cloches dix fois déjà.
Nous ne partirons pas ce matin.

les textes de Young Chim

1
Au loin l’usine Citroën chuchotant son activité, du côté opposé de l’axe, le centre commercial Leclerc. Entre les deux, immeubles modernes, bureaux open space, nouvelles technologies. Un petit troquet ridé, « le bar des Amis » au bord du boulevard rejoignant les deux colosses. Les voitures défilantes et leur douce musique. Trottoir abîmé, cabossé, impraticable pour les talons aiguilles, les pavés envolés.

2
Tu brûles dans cette boîte. L’encens se consume pendant qu’ils récitent leurs prières incompréhensibles pour moi. Je regarde ta photo. Tu es si jeune. Je ne t’aurais pas reconnu.

Le regard constellé de promesses, tu contemples les vestiges du dîner. Cigarette tenue gracieusement au milieu de ce nuage de fumée, tu me dis que tu vas être obligée de tomber amoureuse.

Tes doigts sont tout noirs. Plongé dans ton journal, il sera impossible de te parler jusqu’au dîner.

3
La voiture s’arrête brusquement, il descend, les cris de Maman ne parviennent pas à le retenir. A l’intérieur, j’entends des mots que je n’ai pas le droit de dire et je le vois, visage déformé par la colère, mais qui c’est ? A travers la vitre je vois le poing se dresser, s’écraser sur le visage de l’automobiliste gueulard. Le sang gicle sur mon écran, je me noie dans ces quelques gouttes.

La porte se ferme, un ailleurs s’ouvre à nous, mon frère et compagnon d’aventure me suit dans cette grande pièce qui n’est plus un salon mais une jungle. Le canapé devenu un pont forteresse que nous escaladons, les fauteuils devenus nos vaisseaux, nous n’avons plus peur.

La marée basse, nous marchons couverts par nos cirés, tout est désert. Il n’y a plus que la pluie et nous, au loin le fort reste imperturbable, je te tiens la main et nous avançons.

les textes de : Pierre C.

1
Un coin sombre, tout près de la paroi. Le grain du mur. A quelques
centimètres, le sol. Le tout très à l’étroit, tassé, sans étouffement
malgré la chaleur. La nuit, et pourtant les surfaces sont pâles. Et aussi,
en même temps, comme l’image d’un moustique sur un écran diaphane, ou
alors un défaut de pellicule.

Au passage, grandes baies vitrées, gardées chacune par un buste de pierre,
et derrière, dans la lumière jaune, les morceaux énormes d’une épine
dorsale qui dépasse, puis d’autres squelettes plus petits et minces rangés
sur des socles, puis un mur cache tout.

2
Elle ?
Certainement pas.

A trois dans le noir, à trois dans la forêt pleine de troncs invisibles et
de bestioles absentes, à trois nous avons bavardé sans souci, ni fatigue,
ni désir. Mais pourquoi ai-je été chercher ailleurs ?

3
Rien. Mon réveil explose, lumière double. La couverture est rêche. J’ai
très chaud. boire ! Gosier grand ouvert, je hurle. Des formes dans les
hauteurs s’agitent confusément. J’ai bu. Il fait noir. Je ne dors pas. La
pesanteur m’écrase. Les épaisseurs du tissu me noient. Des dents de
dentelle s’aiguisent. D’un coup le silence me fait taire. Je ne veux pas
dormir. Tout autour l’univers tourne, mobile idéal pour un meurtre. Je ne
lâcherai pas. Le temps s’agace et suinte. Plus rien d’un coup. Peut-être
la fatigue.

Fondamentalement Lego. L’immense tiroir ouvert est rempli de morceaux de
maisons, d’engins et de bonhommes. Il s’agit de tout briquer comme il
faut. Il me faut un bras. Là-dessus une roue, une visière orange, un
demi-requin blanc, une plate-forme carrée verte, un parasol retourné. Pour
finir le vaisseau, rien. Pas d’idées. Peut-être la fatigue. Envie de faire
autre chose. Musique. Sieste sur le lit. Musique. Lego encore. Trop
machinal. Je lis. Je ne fais rien. J’éternue. Je rêve. Je regarde dans les
coins. J’allume les lumières. Je mets la table pour un festin formidable.
Je m’en vais.

Il sort. Sous la coque, la Lune avance lentement. Il jette un oeil aux
étoiles. Plus près et tout autour d’énormes rochers sont suspendus. Tout
tourne au ralenti. Même pas de vent, bien sûr. Le silence des espaces
infinis ne trompe plus personne. Soupir. A quoi bon avoir deux mille fois
vingt ans ? Peut-être la fatigue.

textes de Robin C.

1
Devant, un arbre tordu douloureusement. A côté de la mousse encore verte pâmée de fleurs de bruyère et de fourmis laborieuses. L’atmosphère s’épaissit. Des criquets innombrables chantent cette chaleur si agréable. Au loin, le chant régulier des vagues, à peine audible, comme une invitation au repos

Sur l’or des blés torturés par le vent, poussent les dernières couleurs d’un jour qui se meure. Le chemin, chaotique de trop de chariots. Des pierres, de la boue éclaboussée. Les cloches peignent sur le paysage une odeur de fin.

2
Assis face à elle, voilà une terrible nuit qui se prépare.
Le noir dans le bleu, nos yeux se rapprochent et se touchent.

Assis face à elle, voilà une terrible nuit qui se prépare
La tension fait jour et de nos yeux passe dans nos mots

Jeté par terre je repense à vous amis, camarades.
Je dois vous oublier car déjà il s’avance.

Debout, à côté de toi allongé, une rose à la main, j’attends.
Pourquoi être déjà parti ?

3
Les sapinettes défilent à toute vitesse, le vent me glace les joues. Où suis-je ? Premiers instants de joie, plaisir immense, irréel présent. La campagne rafraîchante livre ses derniers trésors dorés. Au loin une buse, un lièvre, une souris ? Immense Amazonie glacée. Où suis-je ?

Les notes tombent. Se sont les rythmes de mon cœur qui dirigent la symphonie. L’irrésistible envie du futur me fait peur. Qui suis-je ? Le monde à présent rétrécit ne livre plus ses plaisirs naïfs. Tout est compris. Qui suis-je ?

La ville s’éloigne, à jamais. Où suis-je ? Elle se retourne et ses larmes coulent dans mon cœur. Le rose du soleil illumine une dernière fois la citée qui flamboie. Le renouveau du printemps. Les souvenir s’effritent. La maison rose se dresse devant moi, obstacle infranchissable. Est-ce si dur d’avancer ? Qui suis-je ?

(d’autres à venir très vite)

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 décembre 2005
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