Maison de la nature (gitans en Indre-et-Loire)

jeunes du voyage, Indre-et-Loire, 1998


On sait qu’à Athée-sur-Cher la mort d’un jeune du voyage, après le tir d’un gendarme, a déclenché une série de violences collectives dans les villages des bords du Cher pourtant hors de l’actualité le reste du temps (bien trop, d’ailleurs, depuis la fin de l’usine Renault/Matra qui fabriquait les Renault Espace à Romorantin). Et que ces violences ont entraîné de la part de notre cher président de la République, un peu titillé ces temps-ci par ses relations Bettancourt et son argentier Woerth à la peine, un écart de langage qu’on n’aurait jamais cru possible dans la France d’aujourd’hui.

Alors je rouvre mon ordinateur et les voilà, ces jeunes. C’était le 30 mars 1998. Avec l’équipe du Centre dramatique régional de Tours, mes amis Bernard Pico et Léa Toto, nous étions accueillis à Tziganes et Voyageurs de Touraine, qui scolarise les enfants non sédentaires.

Comme si souvent, j’avais sorti l’ordinateur portable et dactylographiais les propos. Et justement, il s’agit d’Athée-sur-Cher. Et ceux qui nous parlaient ont aujourd’hui l’âge de celui qui – à Athée-sur-Cher – fut tué avant-hier.

Je mets en ligne tel quel. Questions probablement posées à notre société tout entière, la bascule rejouée du devenir urbain.

Mais le témoignage qui me faisait rouvrir ces archives, c’est la très fine et précise voix de Mickaël, sa prière de la route. La même année 1998, mais cette fois lors d’ateliers à la prison de Tours, aussi avec Léa Toto et Bernard Pico. Aucune idée de ce que devient désormais Mickaël, mais le texte reste – c’est lui qui l’avait intitulé : Maison de la nature.

Ceux qui liront au bout auront la récompense d’une recette pour la cuisson du hérisson. Dans les deux textes, discrètement (celui de Mickaël avec les gendarmes, justement), la question du regard des autres, et de l’accueil, est posée.

La phrase de Sarkozy, textuellement : problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms. Et si c’est nous, qui avions un problème à la Terre – et à qui d’ailleurs appartient-elle ? –, là où eux ont su ne pas couper ?

Photo : Le Gitan, Fernand Michaud, tirage Jacques Bon, voir D’entre les morts.

 

1 _ Sur la place des voitures...


François, Carole, Michel. Maintenant, c’est à Athée-sur-Cher, sur la place des voitures, des gens du voyage, on est tout seuls, avec notre tante. Le village il n’y a même pas un kilomètre. Moi j’aime pas, c’est un pays qu’est trop triste, j’aime pas ce pays là parce qu’il ne me plaît pas, comme pays, pas à cause des gens, parce que c’est mon idée. Il n’y a même pas une bête, des chats, des chiens, il n’y a rien, il n’y a personne qui traîne. Même pas de bête pour manger, pas de faisan, rien. Il n’y a même pas d’épicier. On s’est mis là, comme ça, en passant, on va partir demain. Normalement, on devrait aller à La Gloriette, là. Mais après on va partir par là-bas, sur Bourgueil. On fait les saisons. Varennes, et Rivarennes. Et Saint-Nicolas de Bourgueil. On a beaucoup été à Rivarennes, parce qu’il n’y a que là-bas qu’ils nous prenaient pour l’école. Les autres pays on était trop grands pour y aller. C’est une petite école, bien. Les enfants ils ne nous traitaient pas, rien. Ils ne nous insultaient pas. Des fois on arrive dans les écoles ils commencent à nous traiter de bohémiens, qu’on pue et tout ça. C’était dans une école, à Bourgueil, à côté du collège. À Rivarennes, il n’y avait qu’un autre voyageur. On est sur la place des voitures. À un kilomètre du pays, en face du château, un petit château où il y a un comte. C’est une grande forêt, moi j’y vais des fois dedans. Ça monte, dedans. Je tue des faisans, des lapins. Avec une carabine à plombs, neuf millimètres. On fait avec un fil de fer, devant les trous. On les attrape. Dès que le lapin il rentre dans le trou, le fil de fer il le serre, le lapin il ne peut plus.

Carole : Quand ils ne sont pas assez gros pour les manger, on les enferme dans une cage, on attend qu’ils deviennent gros.

Michel : On va se promener en vélo, il y a une petite rivière, moi des fois je vais pêcher là-bas, on attrape des poissons chats.

François : L’autre jour on avait une carpe au bout du lancer, je suis allé dans l’eau pour la prendre, Michel il ne pouvait pas la sortir de l’eau, deux kilos, un truc comme ça.

Carole : Les poissons chats tu enlèves la peau qui est dessus, comme les anguilles.

François : Des fois on met des cordeaux, au milieu, et nous on vient derrière, on les prend tous comme ça, les poissons. Au lancer et à la canne, des goujons, des brèmes. C’est l’Authion. On pêche à la main, mais maintenant on se méfie, on a failli se faire piquer par une vipère, un serpent, on l’a vu, il avançait.

Carole : Une fois mon père il pêchait il a pris une vipère d’eau, dans la main, il l’avait prise par la tête. Nous avant on faisait les rivières, tout au bord des chaves, on faisait ça avec nos mains, on les passe en dessous, on les attrape, des brèmes, des anguilles, mais on prend des gants parce que ça glisse, et les poissons-chats ça pique. On les jette par terre, l’autre il met ça dans la filoche, le sac. Une anguille c’est tout collant, tout glissant, on la met dans un papier journal, on la prend par la queue et on tape la tête sur un arbre. Le soir à la nuit, on met des lancers. Mon père il a un lancer de mer, il a pêché une grosse carpe, il n’arrivait pas à la sortir, on est descendu avec un seau, elle se débattait tellement elle a cassé l’anse du seau.

François : Il faut se mettre pieds nus. Je fais des remous avec mes pieds, je m’assieds sur chaise, dans le courant. Je prends un gros seau, je mets le seau en dessous l’eau. Les poissons ils viennent, un coup sec, je les remonte. Des petits goujons, des brèmes. Des fois c’est dans la Loire, à Port-Boulay, les gens ils mettent des nasses attachées après des troncs d’arbre. Nous on les voit, on nage. S’il y a trop de courant, on fait un espèce de radeau, avec des bois, on se laisse glisser par le courant, on fait une rame, autrement on ne pourrait pas remonter. On prend ce qu’il y a dans la nasse, après on la rejette dans l’eau. Quand on trouve des nasses, on les répare, à Rivarennes on a mis au moins quatre nasses dans l’eau. Les nasses on les laisse dépasser un peu, en dessous les chaves, comme ça le poisson il peut respirer. Quand on reviendra à Rivarennes, on verra ce qu’il y a dedans.

François : Moi c’est la chasse que j’aime mieux. Chasser des faisans, des la-pins, des perdrix, des merles. L’hiver il y a plein de merles, ils se mettent à l’abri dans les buissons, ils mangent des prunelles. On les déplume, on enlève ce qu’il y a dedans, on les fait cuire sur la grille, un bout de bâton et deux pieds, c’est bon. Les hérissons. Le soir on y va avec les chiens. Là-bas où on est il y a des champs, mais il y a pas de hérissons. On en a trouvé, mais ils étaient pas assez gros.

Michel : On les a mis dans une bassine, mais ils ont retourné la bassine. C’est fort, c’est terrible, avec son museau ça pousse, puis il y en avait cinq dedans, ils sont tous partis. Quand j’ai un gros hérisson, je l’attache par les pattes, il ne bouge plus, il ne peut pas.

François : J’aime mieux chasser que pêcher parce que j’aime mieux manger le gibier que manger le poisson. C’est meilleur. On se débrouille. Moi je vais toujours à la chasse, on aime ça nous. L’hiver je trouve que c’est bien pour chasser parce que toutes les bêtes elles sont là.

Michel : On avait une grande cage, on mettait des mies de pain, du blé, on la levait en l’air, et on mettait un bâton dessous, on attachait une corde au bâton, on était là, et quand il y avait un moineau qui rentrait dedans on lâchait, on l’attrapait, mais après on le relâchait parce que c’était trop petit. On a attrapé des lapins, des merles, mais les moineaux, les rouge-gorges c’est pas bon à manger trop petit.

François : Ou on entend les faisans crier, avec mon frère on y va, les faisans ils étaient dans les broussailles. On prend le chien, on les fait dénicher, on se met à l’autre bout du champ, et quand ils décollent on tire.

Michel : Avant on avait des caravanes à chevaux, une Mobylette, et une camionnette à trois roues, un Vespa, un petit bleu avec une cabine, c’est avec ça qu’on allait donner de l’eau aux chevaux.

Carole : Moi je suis née dedans, dans les caravanes à chevaux.

François : Et bien avant on avait des campings, une petite roulotte de camping, qui s’attelle derrière un camion. Les saisons, les vendanges, les fraises, les haricots. Les fraises on fait à Chouzé, on se met dans un champ qu’il nous met dedans. Sauf Carole, le gadjo il veut pas. Moi j’y ai été une fois, il voulait pas me prendre, cette année j’aurai l’âge, seize ans. Il y avait les haricots, à Chouzé aussi, mais maintenant on peut plus les faire, le gadjo il est mort. On allait tous dans le champ, on travaillait jus-qu’au soir, puis après on allait peser. Et dès que j’avais fini moi j’allais direct cha-ser. Des grands champs, on se mettait deux sur un rang, on se faisait plus de deux cents rangs. On faisait chacun un bout, dès que l’autre personne était devant nous on faisait un trait, l’autre savait que c’était fait. Le soir à la fraîche on allait à l’eau en vélo, on avait toujours la carabine sur le dos. Et puis après aux vendanges, à Restigné. On se met à Bourgueil, sur la place des voitures à Bourgueil, et on va à Restigné. C’est une grande place, dans le fond il y a du bois. On trouve des vieilles poussettes et on met du bois dessus, on fait du feu. On fait des maisons avec les grandes plaques, des grandes plaques de maisons, des placages. Comme ça l’hiver on se met dedans, on met la table dedans et on mange dedans.

Carole : C’est bien, et dans le pays on peut bien se promener, en vélo, à pied, il y a un parc, c’est grand, avec des biches, des cerfs, mais c’est interdit de tuer. Et même une petite tortue. Les gens ils nous connaissent, dans le pays.

François : Pas chez eux, nous on aime pas être là-dedans. Moi j’aime pas être enfermé. J’aime mieux être dehors, ça respire mieux. J’aime pas dans les villes, parce que ça sent l’essence, le gas-oil, tu vis pas dans une ville. Et puis il y a toute sortes de personnes qu’ont les cheveux de toutes les couleurs, des cheveux verts, des cheveux rouges. On allait dans le collège, il y avait des voyageurs. Des fois on allait chez eux. Ils étaient à Chouzé, et ils allaient au collège à Bourgueil. Les racli (un raclo c’est comme un gadjo, mais un jeune), c’est comme ça qu’on les appelle, on ne se parle pas. Dans ma classe je reste dans un coin, je dessine. Ils n’ont rien besoin de savoir, je leur raconte rien. Des fois on joue au ping-pong, avec. On est resté un an, j’ai supporté, j’en ai eu marre des collèges. Toutes les heures faut changer de place. Ils étaient méchants, ils nous laissaient dans le coin, ils ne nous parlaient pas, ils ne faisaient que gueuler après les autres.

Michel : On a été à Nevers, Saintes-Maries de la Mer, Lourdes. On y va tous les ans à Nevers, on va sur les tombes. On va à Saint-Malo, la famille de ma mère, ils sont morts là-bas, c’est grand. Moi je suis né là-bas.

François : Et la forêt de Paimpont, on a été voir la source. On été voir le gros arbre, il y a un gros trou sur l’arbre. On a pris de l’eau là-bas. Et mon père sans faire exprès, il a pilé, il a eu le pantalon tout mouillé. Et on a vu la tombe de Merlin l’Enchanteur. Et il y avait des grosses pierres, et plein de machins écrits dessus. Et il y a une fée qui se promène sur le lac, la fée Viviane. On l’a lu. On y a été parce que sur une page on a vu ça. Il y a des sources. On a pris des pierres qui étaient dedans. On les garde. C’est des pierres qui sont marron et un peu pointues.

Carole : La mer, le Mont Saint-Michel, mon père et ma mère ils y ont été dessus. On allait avec le camion, on prenait des huîtres, mais on n’allait pas très loin.

François : Lourdes, on va y aller, y a un petit moment qu’on y a pas été.

Michel : Notre famille elle n’est pas loin, Bléré. Avant, nous était par là-bas.

Carole : Je resterai par Bourgueuil, c’est mon pays préféré, tous ces pays qui sont à côté.

François : Moi j’irai partout, pas à l’étranger, mon père il a déjà été à Bordeaux, à Paris, moi j’ai pas été. Les buildings qui montent en l’air, et puis tu te retrouves plus là-dedans. La place des voitures à Bourgueuil elle est écartée du pays, elle est dans la campagne. Nous on voulait acheter un terrain, juste pour l’hiver, on en a pas acheté, on ne trouve pas. L’hiver c’est plus difficile, à cause du froid. Tu ne peux pas rouler, rien. Quand tu as une petite cabane, une petite maison, tu ne sors pas dehors pour prendre de l’eau, tu as l’eau dedans. Nous on est habitués dehors. Cet hiver on été voir notre oncle Barbari, à côté de Clermont-Ferrand, la route du Puy. Et Mountcho, notre petit cousin, on rigole. C’est bien, là-bas, il a un chalet, et il a des éperviers, moi je chasse avec. Il les a élevés à chasser. C’est nous qui les commandons, ça tue des pigeons les éperviers. Notre oncle il fait la casse, ils démontent, et ce qui est bon ils revendent. Ils font des paniers, il rempaille les chaises.

François : Avant mon père il rempaillait les chaises. On fait des paniers, des fois, mais moins maintenant, parce que ça se vend pas bien, et les chaises on n’en trouve plus.

Carole : Moi l’hiver j’aime bien parce qu’on peut monter des bonhommes de neige, toutes sortes d’affaire. On se lance des boules.

Michel : Des fois à Bourgueuil il y a plein de voyageurs qui viennent, ils s’arrêtent à côté de nous. Des fois on connaît, mais des fois on ne connaît pas.

François : À Villaine-les-Rochers des fois on se rassemble, on fait des paniers. Mais c’est rare. De passage, on a été à Athée, à Bléré, à Chisseaux, Montrichard, La Croix en Touraine, on ne bougeait pas de par là-bas parce que mon frère passait le permis, on a tourné en rond là-bas.

 

2 _ Mickaël ... | Maison de la nature (4 textes d’atelier)


Dormir ici, déjà, pour commencer.
Nous on dort partout, parce qu’on voyage.
On a dormi dans beaucoup de pays. Je pourrais te dire.
Au dernier moment, avant que je tombe ici, j’étais à stationner à Dreux.
Avant de venir à Dreux, j’étais à Chinon, avec toute la famille.
Avant Chinon, j’étais stationné à Villiers, dans le Loir-et-Cher, 41 000.
Avant Villiers, à Tarnet, en haut de Fondettes.
Avant Tarnet, on était en haut de Vouvray, à Parçay-Meslé.
Avant Parçay-Meslé, à Nazelle, à côté d’Amboise, et avant, ça c’est une route tra-cée, une carte de France.
C’est les emplacements, de bourg en bourg, ça change.
C’est tout pareil, y a pas de préférence. Quand tu voyages, c’est beau partout.
La nature, être loin de la ville. Pas gênés par les gens.
Quand t’es en ville, t’es gêné, si t’es pas habitué d’être en ville.
On a été au bord de la mer, sur Caen, de tous les côtés.
Un peu sur la côte.
Pas trop dans le sud. Tous les ans aux Saintes-Maries de la Mer, on fait la prière de la route.
On voyage de bourg en bourg, chaque bourg est beau.
On a une région de rattachement, pour les papiers, tout ça. Quand on fait des sai-sons, c’est ici, sur Tours, Vouvray, vallée de Course. Autrement, c’est la Champagne, Reims, un mois avant la Touraine.
Comme ici ils sont habitués de voir des Gitans, ils sont moins gênés. En Champagne, ils sont moins habitués. Dans chaque pays tu trouves des emplacements pour les gens du voyage. Mais quelquefois c’est exprès : ils se disent : – L’emplacement est mal placé, ils fileront plus loin.

*

Si quelque chose est fait, les gendarmes c’est nous qu’ils vont venir voir. Il y a longtemps que c’est comme ça.
Nous on est pas habitué de voir des murs. Le mec qu’est habitué d’être dans une maison, il est habitué de voir des murs. Y en a ici qui le disent : – Pour vous, ça doit être plus dur que pour nous.
Parce que l’hiver comme l’été, c’est pareil, nous on est habitué à la nature.
Il y a les forains, il y a les Gitans, les voyageurs, les nomades, il y a plusieurs coutumes, c’est maison de la nature.

*

Nous le matin on se lève, la première chose qu’on fait c’est le feu.
On fait le café. Le feu, c’est le regroupement. Les autres ils sont levés, ils vont tous au bord du feu. Après, au bord du feu, il y a la décision.
Il y en a qui vont chiner. En revenant de la chine, ils font les courses.
Les jeunes qui restent à la caravane, ils s’occupent du gibier sauvage. Et quand les parents reviennent, tout est prêt.
Il y a la bouffe, la marmite.
L’après-midi, il y a la pêche. De temps en temps, surtout l’été. L’hiver c’est la chasse, l’été la pêche. Surtout la pêche à la main, les cordeaux le soir.
On descend à trois quatre dans la rivière, on se met au bord de la rivière, en dessous les trognes. On jette des pierres un peu tout le tour, comme des Indiens – nous, on redescend un peu de l’Inde.
Pour que les poissons ils arrivent.
On bat l’eau, qu’elle devienne trouble, qu’ils voient pas les mains.
Et là on plonge en dessous les chaves. S’il y a trente quarante poissons en dessous, on les sort.
Le soir, un peu de veillement. La musique, quand je suis dehors, c’est tous les soirs. Le regroupement des jeunes.

*

Dès que tu trouves un hérisson, il se met en boule, tu le prends.
Ça se mange l’hiver, il est gras, il bouge moins de son nid.
Tu le chasses, tu vois ses traces quand il ramasse des feuilles pour faire son nid. Un hérisson, il tourne, il tourne, il gratte pour faire un trou.
Tu suis les traces, tu trouves son nid.
Devant son nid, ça fait un petit genre de casquette. Et quand la casquette est ouverte, il est pas dans son nid, il a changé de place. Et quand elle est fermée, il est dedans, on le prend.
On gratte sur le dos, il se rouvre, tu fous un coup de bâton sur la tête.
Tu repasses bien le couteau, tu le prends par les deux jambes de derrière, tu fous le soulier sur lui, tu le rases, toutes les épines. Après, t’y mets un bout de bois dans la bouche, tu le fous sur le feu et il gonfle. Après tu le grattes, un coup qu’il est bien gratté, tu le fous dans l’eau chaude, tu le rouvres, tu le vides, et t’as plus qu’à le faire cuire.
Avec des rutabagas, à la broche, à la grille, en ragoût.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juillet 2010
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Messages

  • Il devait y en avoir des petits gitans quand j’habitais ce village de l’Oise, enfant. Je devais en entendre des mots sur eux.
    Rempailler les chaises, je ne comprenais pas bien, ça résonnait comme "plumer les poules". Ma grand-mère plumait les poules à Lille, rempailler les chaises ça non, personne ne savait faire ici.
    Rempailler les chaises c’était bien, faire des paniers c’était très bien.
    J’entendais roulotte, j’entendais voyage, et pour moi ça résonnait liberté.
    Le rapport à la nature dans ces textes m’enchante, toujours admirative de qui se débrouille avec pas grand chose, de qui existe mieux sans murs autour.
    Je croyais qu’ils étaient les plus forts, eux capables de traverser les pays et vivre partout.
    Mais "les autres" n’avaient pas cette admiration.
    En grandissant, j’ai bien vu que les partout étaient bien indignes de ce qu’il leur aurait fallu, et j’ai regretté que le Capitaine Haddock ne soit que dans sa BD, sinon j’aurais voulu le remercier d’avoir prêté son parc de Moulinsart quelques temps...

    En grandissant j’ai raisonné perdu un peu de cette idée de liberté, et les images de gitans n’ont plus résonné pareil, et personne autour de moi ne semblait leur prêter attention, et les roms des villes ont commencé à déranger les paysages.

    Bien plus tard, de nouveaux amis sont arrivés, et je pouvais ranimer ma curiosité, la voix des Rroms entre autres m’a parlé ; alors maintenant j’y pense souvent, et peut-être est-il venu le moment d’un certain engagement.

    Merci en tout cas pour ce texte...

  • Si j’en crois Le Monde.fr, le sénateur UMP président de la commission nationale consultative des gens du voyage, se nomme Pierre Hérisson. Ça ne s’invente pas...

  • ...grand, très grand merci de nous avoir donner ces textes à lire.

  • Cette année-là,dans l’association de quartier il y avait V qui s’était comme on dit sédentarisé.Mais son frère marié avec une autre rom vivait non loin des pylônes dans un camp limite Argenteuil. Comme les frères savaient que j’écrivais des chansons, ils m’ont invitée.Je suis allée là-bas avec ma guitare et dans la caravane,j’ai eu droit au festin : ils avaient préparé le hérisson de la fête . Un régal.Puis le feu, les chansons, la nuit, l’histoire des moments durs, des poursuites dans la zone . Après, j’ai écrit une chanson qu’on a jouée avec Max à Gennevilliers et aussi pour eux. Ca disait à un endroit : "j’ai rencontré les gitans de l’invisible ; en roulotte, ils s’en allaient au procès pour être témoins d’un enfant qu’on accusait. Leurs yeux brûlaient en moi, leur âme tournoyait, sur la route des juges (...)" Enregistrement 198I numérisé récemment par Max. Les roms d’Argenteuil, quand j’ai attendu le premier enfant, sachant que j’allais à Reims m’ont dit d’aller voir de leur part une femme qui était dans un campement à la sortie de la ville. Ce que j’ai fait. Accueillie royalement, tout de suite menée par tous vers la caravane. J’ai laissé quelques présents,on a bu le café, on a parlé. La femme m’a demandé si elle pouvait toucher mon ventre. C était comme si elle écoutait. Elle a dit : c’est un garçon.Je l’ai remerciée pour tout et elle a dit encore : ne remercie pas. Chez nous tout ça c’est normal. Sylvain l’artiste est né quelques mois plus tard. Et dans nos classes, bien après, on a accompagné les enfants du voyage.

    Force des textes écrits en atelier, par toi gardés précieusement : ils envoient fort une liberté chèrement payée par eux.
    Hommage : ne pas te remercier.

  • Merci pour le bol d’air, indispensable dans cet air vicié des communiqués de presse, des journaux télévisés,...

    • en France, petite province, il y a des emplacements pour les gitans, manouches, rroms...à croire que nous n’avons rien compris
      en France, on prend assez souvent ses vacances dans des caravanes, on y entasse ses objets de son quotidien pour s’en absenter...à croire qu’on fait le contraire de ce qu’on dit
      en France, quand on habite -cela veut dire qu’on y dort, on y mange, on y travaille, on se lave tant bien que mal on se lave en sachant ce que c’est se laver, on rêve- dans une caravane, on a toujours un jour ou l’autre, ou une nuit, affaire à la police, ou aux gendarmes, même eux ont tous les droits qu’ils en auraient oublié leurs devoirs nobles, et il arrive qu’en France, aujourd’hui, lorsqu’on vit dans une caravane, que l’on sait ce que dire veut rêver, qu’on voit ses pauvres choses balayées, brisées, déchirées, pour la simple raison peu raisonnable que vivre ainsi provoque le bon sens assis
      en France, quand on habite dans une caravane, on est suspect, suspect d’emblée et peu d’humanité, en France, c’est-à-dire en province, en bretagne aussi, quintessence de la petite province française, engraissée, flattée, vantarde, mesquine, petite française de peu d’honneur
      en France, quand on habite dans une caravane, on est mort plusieurs fois, des regards leur mépris, des coupures d’eau, de la suspicion, de la peine que c’est faire peur, mais mort on sait, aussi
      on pleure mais vous ne le savez pas et vous vous y perdrez

  • J’aime bien l’énumération des villages au fil de la route.
    Je me souviens avoir été un soir près de Villiers (41) à une veillée près des roulottes. Il y avait là une vieille femme qui chantait en riant. Sa chanson, c’était la litanie de tous les villages qu’on traverse quand on vient du Perche et qu’on va en Touraine. C’était vers 1978 cette nuit là. Des années plus tard, je retrouve dans ce texte la même poésie transmise au rythme des chemins…