ce qui s’est réellement passé dans le RER C


samedi 2 avril, bien plus qu’un atelier d’écriture


mise en ligne provisoire, sera vérifiée et complétée (liens notamment)

Un peu désolé de l’envahissement twitter, face book et blogs par les retours de notre atelier d’écriture itinérant, samedi matin, soleil sur les vitres, à 42 participants dans un étage réservé du RER C, départ Tolbiac juste sous la BNF (tout un symbole), voyage en fraction de spirale jusqu’à Versailles Chantiers (cette rencontre sur le quai avec 4 jeunes Chinois qui nous demandèrent le chemin to the Palace), et au retour lecture immédiate à voix haute des textes, qui rencontraient parfois la réalité qu’ils évoquaient...

Mais parce que c’était en fait plus qu’un atelier d’écriture. Dans le making-off : l’idée est partie de Didier Michel, responsable d’une structure d’action culturelle sur le Plateau de Saclay, le S(Cube) : ceux qui travaillent dans la communauté d’agglomération, entre Palaiseau et Orsay, sont les usagers ordinaires de ces lignes. Le lien à la capitale, les questions d’urbanisme, mode de vie, une une contrainte de transport qui ne soit pas un renoncement à la rencontre, à la curiosité intérieure, ce sont des enjeux bien concrets. Temps 2, c’est Mathilde Laurent, responsable de la communication pour la ligne C, et son directeur, qui rebondissent sur l’idée. S’associe à l’initiative Patrick Souchon, responsable de l’action culturelle du rectorat de Versailles : parmi les enseignants et documentalistes des établissements de toute cette zone urbaine, combien ont déjà été associés à nos formations d’ateliers d’écriture ?

Temps 3, à nous de construire. Sur la base de l’expérience BNF écrire la ville, c’est moi qui propose, plutôt qu’un jour de semaine avec les usagers quotidiens, qu’on se retrouve un samedi – et que, sur la base de ce qui aura été écrit, les textes proposés servent de déclencheurs, ensuite, pour les usagers qui accéderont à la page web.

Temps 4 : les 3 partenaires et moi-même diffusons l’information, pour ma part via mon site et face book. Les inscriptions viennent en retour très vite, et le nombre de places est limité à 48 au total, nombre de places assises à l’étage du wagon.

C’est la 1ère surprise samedi matin, à l’arrivée sur le quai de Tolbiac : je ne connais qu’un petit tiers des participants. Surtout : chacun des partenaires a su mobiliser des personnes de son réseau. Des enseignants et documentalistes, et quelques-uns avec qui nous avons déjà expérience de terrain ou de stage. Des blogueurs, et bien sûr je retrouve des amis. Je leur en voudrais presque de venir, puisque sûr, pour ce qui concerne par exemple Philippe Diaz (Pierre Ménard sur son liminaire) ou Anne Savelli, ils animent eux-mêmes des ateliers d’écriture. Et quelques autres avec lesquels il peut avoir échange régulier via les outils virtuels, mais nous nous rencontrons pour la première fois.

Surprise aussi parmi celles et ceux que je ne connais pas : plusieurs sont venus par face book, le réseau social interférant effectivement avec la vie réelle. Enfin, plusieurs personnes sont des usagers de la ligne, et cela nous vaudra quelques belles surprises.

En amont, il fallait préparer la consigne. Les images fileront vite. La ville est profuse. Et comme nous décrivons une spirale, on oscillera en permanence entre zones à forte urbanisation et, après Bièvres, des zones déjà presque rurales. La profusion et la répétition urbaine, toute l’échelle des répartitions sociales. Nous sommes 40, je souhaite une consigne qui rassemble de façon simple les textes, tout en laissant chacun rejoindre son mode de perception et d’écriture. Espèces d’espaces est toujours sur ma table : je relis la liste l’inhabitable [1]. Je cherche au mot habiter [2]. Il me semble que je trouve peu à peu la piste. Serions-nous capable de renverser la détermination négative de l’inhabitable en détermination positive (habiter) ? Je complète par une suite d’incipits à son chapitre sur la ville [3]. Nous aurons une seule question : habiter un mot, mais les 40 approches auront la liberté de s’organiser de façon singulière.

Surprise enfin, dans cette façon de s’approprier l’heure d’écriture. Angoisse de l’animateur, dans les quelques minutes où ça s’ébranle, où on n’ose pas quitter les manteaux, sortir son carnet. La Ligne C a bien fait les choses, Camille Laurent a distribué bouteilles d’eau, stylos, un beau carnet, on aura droit à quelques friandises, ça aide énormément. A quelques mètres de nous, des voyageurs endormis, et le mouvement ordinaire de ceux qui grimpent à demi l’escalier, et, nous apercevant, s’éclipsent discrètement.

Surprise parce que le numérique sera aussi au rendez-vous, dès le temps même d’écriture. Des appareils-photos numériques, des téléphones avec connexion réseau, un camescope, et belle présence d’un journaliste de France Bleue qui va se piquer au jeu et faire un réel travail d’investigation audio, aller plus retour, avec entretiens individuels, et enregistrement des lectures.

Ainsi, cette carte étrange, géolocalisation du hashtag #RERC qui va nous servir d’identifiant sur twitter. Indépendamment de la carte, comme nous propageons en direct images et bribes de textes sur twitter, nous recevons des messages et des contributions de voyageurs dans d’autres trains (parfois, petit sourire : je ne connais que 2 personnes dans le grand groupe d’édition Editis, et sans concertation l’une nous répondra du train Paris-Rouen, et l’autre du train Paris-Orléans). D’autres, que nous identifions ou pas, répondent parce qu’ils savent que nous passons à proximité de leurs fenêtres. Le lien temps réel et géo-localisation prend alors une autre dimension. Enfin, l’écriture via iPhone sera l’expression unique d’au moins une des participantes (Isabelle Aveline), tandis que Philippe Diaz / Pierre Ménard proposera au retour une mini performance de lecture basée sur l’ensemble de ces messages, incluant les siens.

Maintenant, phase ultime, et rebond. Je propose ici, dans l’ordre de leur réception, les textes écrits par les participants. Ils vont être repris, de façon intégrale ou pas, par le site ArtScienceFactory du Plateau, ainsi que par la Ligne C, qui va en extraire des phrases pour affichage en gare, dans les wagons, et sur les panneaux horaires d’affichage d’heure départ.

L’adresse ecrire@fbon.fr est ouverte pour les contributions nouvelles.

On inaugure une nouvelle ère : celle où l’activité numérique commune permet d’inventer de nouveaux rapports de création dans notre relation à la ville, au temps partagé.

Je remercie bien sûr l’ensemble de ceux qui ont partagé l’expérience, sur place ou de loin.

FB

Dès à présent, nombreuses traces virtuelles sur les blogs et sites des participants. Ainsi :
- Pierre Ménard
- Anne Savelli
- Christophe Grossi
- Nicolas Bleusher
- Louise Imagine, avec 82 photographies des participants, et les paysages dans les liens ci-dessus...

 

On vit quelque part, atelier d’écriture RER C, samedi 2 avril


Zap 2 Teoz Réa Kirak Tobi Mams Bisk ! Tram Fuck Forger Serib Senartrans Sorry. / Villeneuve le roi, plus de vert, plus de vie. Sortie ! / Akoze Bric Fuck Faher Minc Tamiz Pon Ponone. Attention aux trains. Athis Mons. Hôtel. / Cruz Banlieue Sport. Bienvenue à Jersey shore. Coiffure ? Danger pour votre sécurité. Ne traversez pas. Sud. / RM Business tea (tunnel) Konor Bip Saint Martin War Mesk Fuck Note (noir). / Petit Vaux ! une rivière, un pré, des peupliers, un gazouillis d’oiseau. Arrêt. / Cravigny Balizy. Attention, tir à l’arc ! un lotissement, un chantier, des préfabriqués, un mur antibruit, un échangeur. Fermer les yeux (noir) Centrale de béton Massy Palaiseau sans trait d’union, un lac, une gare, des immeubles pagodes, le marché. / Jardins ouvriers,vaches de l’INRA, castelet d’Hugo, cours de tennis, quais en bois, paquebot vert : Avant le programme de leurs vacances d’été dépendait du programme télé (long arrêt. 3 gares) . / Du lilas ! / Descendre sur le quai. Respirer. Reprendre le train dans l’autre sens. Fermer les yeux.
Murielle C-D


Habiter Choisy le Roi dans ce minuscule jardin échevelé, cerné par la ville toute entière. La savoir, la sentir vibrer, bruisser, s’agiter, la ville vivante. Je suis lilas, je suis un lilas et j’attends mon tour pour fleurir à l’ombre du cerisier qui expose ses grappes de blancheur parfaite, c’est son jour de gloire, nous sommes en Mars. Moi, je me débats encore pour me débarrasser des filaments d’hiver en empreinte sur mes branches.
Habiter, respirer, vivre ici car j’ai choisi d’être à Choisy.
Habiter ici et pas ailleurs, à côté de la mini maison de bric et de broc, à la façade grise et aux volets verts.
Les volets s’ouvrent, elle s’accoude et elle fume, elle fume posée tranquille et regarde le train qui passe si près qu’elle aperçoit les visages fatigués, concentrés, étonnés des voyageurs. Il passe soixante dix huit trains par jour. Elle ferme la fenêtre, elle habite là, c’est chez elle, chez moi et chez le cerisier, c’est notre écrin. Je sais, elle sait on sait qu’autour vivent les entrepôts géants, les parkings d’épaves, les grues et les fils électriques suspendus, les wagons désaffectés, les murs de béton outragés, les panneaux de publicité exaltés, les terrains de sport désertés, et le fleuve qui s’étire en boucles paresseuses et scintillantes. Pas si laid, juste là autour de nous.
Elle sort, sac en bandoulière, jette un œil sur le cerisier explosé, un autre sur moi plein d’attente et d’espoir. Elle aime le lilas, elle aime habiter là, au cœur du cœur de la ville, chez nous.
Michèle G.


dans le rayon de lumière chaleur peau rougie et dans la vitesse entendre une voix qui parle de foule, d’être serrés dans un wagon
le soleil nous suit, par les reflets on vivrait près de l’eau
Choisy
sauter ne pas sauter ne pas se souvenir du nom du fleuve, se rappeler la date
entendre parler de la passerelle qui date des années 60
jour de juillet où quitter le monde
à 18 ans ?
non aller habiter Jourdain
reprendre la main tenir les rênes
dépasser maintenant ce pont, cette passerelle être percuté ce serait ça, vivre ?
habiter la pelouse, les brins d’herbe
entrer chez cette femme, de dos, c’est samedi, elle nettoie les vitres
(laisser ses vitres sales pour faire masque, écran, refuser le rideau j’entendais sur le quai)
se débarrasser de Choisy
de la date
suivre le fleuve en pensant « habiter »
péniche
c’est la Seine ?
avoir raconté le matin, dans la station de RER, que le tout premier lieu ce fut un cargo
le tout premier
lieu de la conception
entre la Corse et le continent
habiter un phare
l’avion en chute libre
et les fleurs du cerisier
habiter la matière
c’est ça
passe-murailles
toujours voulu être
dans l’atome le grain la nervure
la rougeur de la joue
le mot carrelage écrit carré sur un mur gris
Juvisy
n’ai écrit jusqu’ici aucun nom de ville Choisy a tout bloqué

habiter les cheminées
s’insérer
par les volets fermés visiter les couloirs
et
charpente de fer
visiter ce qui s’écrit sur les murs des cabanes
entrepôts
arbres morts
avoir dépassé depuis longtemps
Choisy
tu vois j’aurais sauté je n’aurais pas vu le carré de pelouse de Savigny-sur-Orge
je n’aurais pas connu
ceux du quai, du wagon
joue bientôt rouge
une vie d’adulte devant
18 ans et tout le sursis depuis
c’est écrit : « zone de croisement des camions »
habiter un camion, faire la route
habiter la cabine des deux d’Au fil du temps
vivre sur la pente, dans le dénivelé
par delà les grilles
le choc
revient
maintenant c’est un lac
habiter un lac ? non
habiter la ligne ? toutes
impression que tout le monde est mort, dit-il
(pétanqueurs c’est tout)
puis la ville dégage
se dégage
réapparaît
nous ne sommes pas venus faire des phrases
nous sommes venus VOIR
l’homme en tee-shirt de Longjumeau
comment habiter le long des rails
comment supporter tout ce bruit que du wagon on ne perçoit pas

c’était impossible de ne pas écrire là-dessus, n’est-ce pas ?

plus d’eau
fleurs
entreprise de décoration
forêt (tentative de)
tout ce travail pour s’accrocher
entrer dans le monde le laisser
construire ériger bâtir former
accepter le déséquilibre
que certains murs tombent
même porteurs ?
va savoir
carrières, ce qu’on creuse là ça va trop vite
ça continue de se tenir
secret

vertige
on surplombe
habiter la poubelle c’est encore possible
wagon changé en librairie (je me souviens du)
se perdre dans un cube de verre

négocier
non
enjamber
traverser une passerelle qui n’a plus rien à voir
de haut on découvre le changement de chauffeur
la rue offerte
passerelle sur laquelle le 17 septembre 1990 sont morts deux convoyeurs de fonds
c’est comme ça
un ou deux ?
à Choisy
la date de tout à l’heure n’était pas celle-là
on s’égare
le pont c’est aussi
le pont de nos bras
les jours s’en vont je demeure

habiter l’hôtel première classe
titre trompeur
vivre dans les arceaux, bosquets
buissons, fagots
être un troupeau de feuilles
se souvenir qu’elle existe, la tempête de 1999, dans les troncs tombés,
jamais ramassés
encore aujourd’hui ?
(et tigre sur une citerne qu’on partage, voilà qui change tout)

de la forêt, du bois
tout de suite un panneau
DANGER
c’est écrit rouge orange
tant pis
tant mieux
pas grave
autre chose
Anne S.


Pourquoi, et quelle suite à donner à cette aventure qui libère l’écriture ?
Quel prouesse d’avoir réussi ce rdv d’une quarantaine d’individus en ce samedi matin dans une gare de RER, tôt, avec la banane, et déterminés à en découdre à la fois avec la ligne C et la sémantique ?
Quelle suite à donner à cette épopée littéraire ?

Ecrire, soit !
Ecrire ailleurs certes,
mais écrire à plusieurs et
dans un moyen de transport,
voilà tout autre chose.

Et si ce RER prenait le soin de ramener ses passagers vers une nouvelle station, nommée Dépôt Légal près la Bibliothèque François Mitterrand comme un aboutissement ultime de cette journée ?

La fractalité de la ligne émerge dans les échanges,
précipitant l’universalité des émotions et des affects,
vers l’intemporalité insaisissable et la permanence fugace du paysage
qui défile cadré par lui-même.

Si le réel est bien ce fantasme normatif qui permet – selon Jacques Lacan - une adaptation au discours du maître, qui est ici le maitre ?
Il s’agit bien raisonnablement de l’écriture portée au rang de sémaphore nuançant les individualités.

Pouvons-nous nous considérer comme des pionniers avançant dans l’indifférente sémantique urbaine et dont la vertu serait la diffusion du simple et salvateur acte d’écrire ? D’inciter ou d’inspirer aux millions d’usagers empruntant ces lignes, le soin, non plus de lire celles des autres, mais d’inscrire les leurs, fussent-elles gratuites et surtout en public, une écriture revendiquant son altérité, réflexive, et qui établisse un lien salvateur, entre l’écriture et la parole, comme une invitation à l’autre, comme le symbole du lébé précieux : la parole reliant l’individu à l’individu, une alternative à la solitude, aux névroses abandonnées à elles-mêmes, une ode permanente et interrégionale au romantisme urbain et qui laisserai - et pourquoi pas – sa place au vernaculaire défensif plutôt qu’au pittoresque contemporain, omniprésent, envahissant et vulgaire.
Ma voisine soufflant le mot de résidence, pourquoi ne pas instituer un wagon d’écrivains publics comme une manière de résidence dynamique, un alter-ego symbolique et porteur d’altérité, complémentaire aux places réservées aux personnes à mobilité réduite ? Un quota de places à la disposition des personnes à imaginaire moteur quitte à prendre le risque, comme le rappelait si bien Laurent Terzief citant avec bonheur Rainer Maria Rilke « qu’en une heure très rare, se lève le premier mot d’un vers ».
Instituons l’automoteur de contrôle de la géométrie des voies comme voiture motrice d’accueil de l’imaginaire partagé, social et républicain et bien sûr, numérique.
Pascal T.


Si je devais prendre ce train tous les matins (si ce n’était pas samedi matin),
m’interdirais-je de fumer, de partir en fumée ?
penserais-je à ces autres fumées, celles qui en ce moment s’échappent de plusieurs réacteurs à Fukushima ? parviendrais-je à ouvrir mes fenêtres ? n’irais-je pas jeter des morceaux de mon quotidien dans la Seine alors qu’il est formellement interdit de jeter quoi que ce soit par la fenêtre ? verrais-je quelqu’un sauter de cette passerelle construite dans les années 60 à Choisy le Roi ? continuerais-je à chercher d’autres vies que la mienne dans chaque gare, chaque jardin, derrière chaque arbre, chaque volet fermé ? ne ressemblerais-je pas à ce tigre allongé sur sa citerne à Vauboyen ? penserais-je au bleu noir d’usine enclavée de mon père alors qu’il est parti à la retraite, sorti de l’atelier, qu’il a éteint sa fraiseuse il y a deux ans ? qu’entreposerais-je sur les palettes à Ablon ? mettrais-je une casquette sur la tête de mon fils dans ce jardin d’enfants sans arbres ? que saurais-je de ce qu’on traverse ?

Si je devais prendre ce train tous les matins (si les villes traversées n’étaient pas si désertes),
prendrais-je ce vélo qui attend son heure sur ce balcon au premier étage à Juvisy ? combien d’enfants nous salueraient au moment de partir, eux derrière la fenêtre de la cuisine, du salon, de leur chambre, et nous derrière la vitre du train ? sauterais-je sur le dos de la baleine, m’accrocherais-je à la lune ? irais-je me faire couper les cheveux chez Extrem’ Coiff ? ferais-je une photo de l’enseigne pour les notules de Philippe Didion ? irais-je à la brocante, au vide-grenier, viderais-je cet espace ? aurais-je envie de boire un verre sur ces chaises blanches, repliées ? achèterais-je une quatre saisons chez Serena Pizza pour l’avaler sur une péniche à Athis Mons en crachant sur l’affiche du dernier roman de Guillaume Musso ? connaîtrais-je le nom des plantes qui poussent sous serre à Savigny sur Orge ? combien de cerises volerais-je sur ces arbres en fleurs à Villeneuve le Roi ? prendrais-je des photos, des photos floues, images mouvements, images vitesse ? que ferais-je de tout ce flou en moi ? l’écrirais-je ensuite dans cet autre espace mal cadré ? que retiendrais-je de ce flou et de ces photos prises au hasard tandis que le voyage se poursuivrait ? finirais-je par oublier que pour notre sécurité il nous faudrait toujours nous éloigner de la bordure du quai jusqu’à l’arrêt du train ? que saurais-je alors des pensées des pêcheurs près de l’écluse ? n’est-ce pas en automne qu’on cueille les pommes et les noyés ?

Si je devais prendre ce train tous les matins (s’il n’y avait pas tant de volets fermés),
aurais-je toujours cette impression que tout le monde est mort ? étalerais-je le samedi matin la fatigue de ma semaine à mes fenêtres ? ne fermerais-je pas mes volets ? nourrirais-je les mouches sans le savoir ? derrière les barrières vertes où la nature s’étend quelle couleur choisirais-je ? le jaune des pissenlits, des genêts ? le crème des maisons Bouygues ? le vert de la mare aux canards ? de quelle couleur serait ma voiture si j’en avais une ? sur quel parking m’attendrait-elle ? dans quel bois rare me perdrais-je, dans quel tas de sable disparaîtrais-je ? quel tractopelle choisirais-je ? quel trou creuser ? et pour enfouir quoi ? me ferais-je plutôt avaler par le serpent de verre à Massy Palaiseau là où le train s’arrête 7 minutes devant le panneau Sortie, là où l’on change de chauffeur ? finirais-je par descendre fumer ? aurais-je le courage de remonter à bord ?

Si je devais prendre ce train tous les matins (si ce n’était pas ce jour-là mais un jour ordinaire d’une semaine ordinaire),
quitterais-je enfin ce train aimé détesté pour ramasser les herbes folles et sauvages sur les voies rouillées ? ferais-je un bouquet pour décorer la caravane ? comment habiterais-je alors le verbe partir dans cet espace transitoire, espace fixe mais transporté ? pourrais-je alors habiter hors du train ? mais comment habiterais-je le long d’une ligne de RER ? me ferais-je à tout ce bruit ? d’ailleurs, habiterais-je précisément là au bord des voies ? ne me posais-je déjà pas les mêmes questions entre 1991 et 1998 dans ce TER qui reliait Montbéliard à Besançon : comment habiter un espace comme celui-là tout en continuant à se sentir traversé ?
Christophe G.


Se prêter au jeu, donc.
Mettre sa curiosité à la fenêtre. Par alternance.
A droite : une romancière confirmée, en lunettes noires.
A gauche : des câbles, des poutrelles.
A droite : un rideau d’arbres, rapidement tiré.
A gauche : un sociologue anonyme et un joyeux versificateur !
Atelier d’écriture. En mouvement.
Les cheminots de la ligne C nous invitent.
Distribution de jus d’orange et de chocolats fins.
François passe entre les carnets, encourage par-dessus les épaules.
Premiers mots empilés.
Au long de la voie, des tags, par centaines, sur des palissades en béton.
Long ruban de lettres encastrées, caractères exubérants, formules indéchiffrables et qui rugissent, en noir et en couleurs.
Villeneuve-le-Roi.
Des meulières à toits rouges, en rangs serrés.
Répétition de volets ouverts, volets fermés, bric-à-brac de familles moyennes et de grilles en fer forgé.
A travers la végétation qui borde et qui empêche : des réservoirs, un stock de palettes, des tuyauteries à l’assaut, des grues, des parkings, de petits jardins potagers.
Anarchie des images, promiscuité des formes.
Accumulation des détails, vitesse, vertige...
Changer de point de vue.
Passer à l’intérieur.
Au plafond, marron glacé, des feuilles stylisées, un enchevêtrement de lignes.
Dehors, des éclats de lumière, soudain, courent sur un bras d’eau.
Le train ralentit.
Athis-Mons.
Et repart.
Barrières bleues contre étages collectifs, en nuances de gris.
Le bruit des essieux, le balancement de la voiture, la chaleur qui passe par la vitre.
A la hauteur de Juvisy, sur un panneau publicitaire : « Plus de vert, plus de vie ! »
Les villes se suivent et se ressemblent.
Tchoo… fait la rame en arrivant à Epinay-sur-Orge.
On imagine de la vapeur et des mouchoirs aux fenêtres.
Après Gravigny, le paysage s’éclaircit un peu. Et s’embourgeoise.
A gauche : maisons cossues et de plain-pied.
A droite… Pas le temps de qualifier. Des hangars, déjà, happent la vue, bientôt suivis par la modernité épurée de quelques bâtiments neufs.
A Longjumeau, à l’arrêt, un train nous croise, rapide, donnant l’impression que le voyage continue. D’ailleurs, nous poursuivons.
A nouveau, dans le roulis du regard, champs, jardinets, troncs noirs et touches de printemps alternent avec cheminées d’usine, structures en vrac, monticules de matières premières, angles de toits, tapis roulants.
Halte en gare de Massy-Palaiseau. Repère K, voie 2.
Repos de l’œil et du poignet.
Je détaille les pointes de métal dressées, le long des gouttières, sur le haut-parleur, pour empêcher que les oiseaux ne se posent.
Sur une plaque à fond jaune : « Attention aux trains ! »
Sur une affiche à fond rouge : « Je vote CGT »
Un voisin a baissé la vitre : le sifflement doux de l’air, le bruit saccadé de l’acier contre les rails se mêlent à la monotonie légère qui berce le compartiment.
Après Bièvres, un troupeau de vaches allongées dans l’herbe annonce la campagne, la vraie.
Champs noirs, piquets droits, mottes de terre retournée, barrières blanches et Jouy-en-Josas.
Dans mon dos : moi, je n’aime pas la campagne ; dans la journée on s’ennuie et la nuit on a peur…
Par la fenêtre, flottant aux branches, de minuscules pousses d’un vert tendre, étoilé.
Versailles, déjà.
En replaçant l’élastique autour du carnet, je regarde en direction du ciel.
Je note, pour moi, que je n’en ai rien dit.
Récit à l’horizontal.
Nicolas B.


Soleil / graffitis / 12-13 / joggers foulant un pont / réflexion dans la vitre de la copie de ma voisine / miroir de l’écriture

Vitry-sur-Seine / attendre / attendre qu’une image se forme / attendre qu’un être humain surgisse / attendre que les rails finissent

la nature… / un homme surgit dans le train avec un micro

Choisy-le-Roi / butterfly trees bordent les rails / autour de pavillons les petits jardins fleurissent / arbres, rangées d’arbres bien alignés / des pelouses qui séparent des usines / un pommier devant un mur en meulière

Villeneuve-le-Roi / Habiter / descendre du RER, marcher dans une rue / fantôme, une rue de ZUP / camions cabossés / bureaux vides / grues / cimenterie / bosquets sauvages / 2 femmes, 1 homme, 2 enfants, un Labrador blanc / 2 pommiers fleuris / une maison en meulière / une cycliste remonte une rue commerçante, pédale / boulangerie, agence immobilière

les bords de Seine / péniche, péniche, péniche,
péniche / Habiter la péniche /de l‘autre côté de la rive des sous-bois, ou / plutôt une rangée d’arbres / 2 pêcheurs au bord du canal / voitures cassées, parquées / cerisier du japon en fleur / tas de charbons

Habiter / on passe trop vite pour habiter / Habiter les rails / Habiter une grue / pourtant il y a l’électricité / il suffirait de tirer un câble, brancher Internet / Habiter entre les gares / occuper un espace vide / faire ses courses au SUN EXOTIQUE / sacs de riz superposés / un grand jardin sauvage / un terrain vague entre les agglomérations / agglomération, pavillons et barres de fenêtres / faire son jardin / cultiver ses légumes / des usines vides, des carrosseries vides / du verre cassé / Habiter / le long de la voie ferrée / entre les gares du RER qui crisse, bourdonne, expire / Habiter
/ pains de fenêtres, barres de fenêtres / sans paraboles / trou vert/ parking parsemé de véhicules / samedi rien à signaler / Habiter / ici / au milieu des pissenlits / contre la grille qui borde les rails / dérailler / Habiter / là où il n’y a personne / maisons closes / jardins vides / rues désertes / Habiter / faire sa cabane / planter un clou dans le mur / accrocher son manteau / flotter avec les canards du lac / personne aux balcons des barres de fenêtres aux parkings complets / Habiter / planter sa parabole / être avec le monde chez soi / parkings rapiécés

Habiter / occuper l’espace à pied / marcher / fouler le territoire
s’arrêter / terrain vague / pas encore destiné à quelque chose / butterfly trees dans l’interstice des aiguillages / pas de pavillons / caravanes / traitement des eaux / BONNET STORE DECORATION / vert, vert, vert, vert, marron, vert. marron, vert, vert, vert, marron et bleu / caravanes / bras d’autoroute / Habiter / dans sa voiture / sur les bas-côtés / sous les ponts / ville champignon / ville naissante / ville pas finie

Habiter / le vide / arrêt / monter descendre

Habiter / faire son nid / creuser sa tombe / être à demeure

Habiter / s’arrêter / poser une serrure / attendre l’impossible inattendu / passer le temps

Habiter / se poser / s’enfoncer dans le présent indéfiniment / remplir l’espace / se déployer / se fabriquer une image arrêtée / se fabriquer des points de vue / regarder / ne plus regarder / s’habituer

Habiter / chercher son centre / son point d’ancrage / s’amarrer
s’arrimer / la fée Électricité / CEMEX / camions ciment cylindres

Habiter
/ construire
/ élever
/ faire des fondations
/ terrasser
/ planifier
/ urbaniser
/ architecturer
/ structurer
/ tracer
/ organiser
/ implanter
/ habitacle
/ conception
/ ergonomie
/ Ne pas oublier la nature
/ Ne pas oublier la nature humaine
/ terrain de tennis

Habiter
/ jouer à la vie
/ être propriétaire
/ pavillons
/ jardins
/ meubles
/ terrasses coquettes
/ se lever
/ prendre un café sur sa terrasse
/ au soleil
/ organiser sa journée
/ la méditer
/ caméra cachée
/ sécurité
/ un motard descend,
/ casque noir, blouson noir
/ Habiter hors la grande ville
/ prendre le train
/ quitter la grande ville
/ pour un petit jardin
/ maison de Victor Hugo à gauche du RER
/ vert, vert, vert, vert
/ une étendue
/ vert, vert,vert à Vauboyen
/ gare aux volets fermés
/ clé sous la porte
/ l’humain disparaît vu du train
/ Habiter
/ c’est mettre de l’humain
/ courir
/ faire du vélo
/ un tigre grandeur nature allongé sur la citerne d’une arrière-cour
/ jardins de tulipes
/ l’homme bêche, penché
/ sur son ouvrage
/ Habiter
/ espérer
/ construire
/ créer son abri
/ fonder un monde
/ décorer
/ vert marron, vert vert, marron bleu, des barriques bleues, vert, vert, vert
/ les tulipes écloses dans les jardins partagés
/ jaunes et rouges
/ marron, marron, marron

Petit Jouy-les-loges
/ Habiter
/ loger
/ louer
/ acheter
/ vendre
/ emménager
/ spéculer
/ mettre en viager
/ emprunter
/ faire un crédit
/ avoir des dettes
/ vivre dans ses murs
s’emmurer

Habiter
/ son corps
/ son âme
/ occuper l’espace entre les pensées
/ arriver
/ trouver
/ être chez soi enfin
/ découvrir
/ tous les possibles
/ recommencer
/ un amas de caisses de bois et de cartons dans une benne
/ des camions et des générateurs
/ des draps qui sèchent
/ arriver, poser son bagage
/ faire son lit
/ sous le pommier fleuri en face de la gare Versailles-Chantier
/ pour repartir
/ un jour
/ jamais
/ peut-être
arriver
Chris S.


Accroche ? Quelle ? Laquelle tu veux ? Quelle accroche ?

Monde lisse : regarde comme ce monde est lisse ! Risée. Risée sur l’eau. Feuillage. Lieu
habitable puisqu’habité, oui certes, mais regarde, c’est complètement inaccessible, là, derrière
la vitre sale. Maisons impénétrables. Aucun souvenir, aucune clef d’entrée, aucune porte (ici)
(ailleurs) (autour) dont je détienne la clef. Habiter, c’est avoir la clef, là, dans sa poche, la
tenir serrée dans sa main quand on rentre. En poche, ici, tout ce que j’ai est inutile. Où sont
mes clefs ?

Désorienté / désorientant. North/North-West. Plus jamais. Qu’est-ce que s’orienter dans ses
pensées / dans le paysage ? Il habite mes pensées. Où je pense, je suis. J’habite où je pense.
Il y a (j’en conviens, à contre-coeur, j’ai mal au coeur) des accroches (des enseignes).
Renseignez-moi ! Évidemment la boulangerie, comme partout, comme ailleurs, dépannage
informatique, agence de voyage. Sans doute, habiter c’est la possibilité ainsi indiquée
d’inscrire les gestes du corps (les mêmes), les gestes, ceux qu’ailleurs, au-delà de la vitre sale,
il m’est naturel de faire, les gestes du corps que j’habite.

J’ai pas la clef, où veux-tu que j’aille ?

Striures. Risées. La vitre est sale des pluies passées. Inscience du lieu. Désorientant. (Igny)
(ignée) (matière ignée) la seule ici que je connaisse. Verticales, horizontales, perdurent en
explosions immobiles. Bouquets d’arbres. En fleurs. Bouquets d’arbres en fleurs. Se souvenir
cycliquement (c’est le moment) de ce que fut le monde quand le monde n’était que bouquets
d’arbres en fleurs.
« Le monde/n’est que/cerisiers en fleurs ».

J’ai pas besoin de clef, alors ? Je me tiens à quoi ? À toi ?

Partance. Un car. Une gare routière. Alors s’il est possible de partir, il est possible de revenir.
Aller-retour. Là où j’habite, là où je vais. Une gare (inconnue) (anonyme) (enfin, ça, pour moi
seule). Athis-Mons. Fragments. Bribes.
Le monde que je connais est en morceaux. Désunis. Je vais où ? J’habite où déjà ? On va où ?
Tu m’emmènes où ? Longjumeau. Athis-Mons. Jouy-en-Josas. Inscience du lieu. Qui n’habite
pas ma mémoire.

La trame de ma mémoire se perd. La trame se perd de ma mémoire. Se déprend. D’ici et
d’ailleurs. D’ailleurs, je me méprends sur ce que je suis puisque la dissolution des souvenirs,
je me méprends sur ce que je suis, puisque la dissolution du paysage, et la dissolution des
sonorités n’impliquent pas la dissolution du moi que j’habite.
Isabelle P-B.


Eloignement progressif
Tours et jardins ouvriers, restes d’usines… casernes ?
Clochers et arbres en fleurs.
Passer.
Vitry sur Seine, les Ardonnes, Choisy le roi, premier arrêt.

Du rouge, du vert, du jaune d’or ; machines entreposées.
Arbres en fleurs
Rollerpac avenue, D78 distributeurs automatiques Lavazza, City serrures-cadenas.
De l’autre côté, la Seine, péniche et sillage.
Passer. Ne faire que passer.
L’hortensia à 9,95, les aubergines à 0,99
Vert vie, grafs
Transports Coyotte express, Elis, Bati rénov
Ça verdit. Arbres en fleurs
Passer.
On commence à sortir de la ville. Pavillons des années 50, on se sentait riche avec ces chez-soi là, jouxtant désormais des rangées de maisons identiques, jardin devant, jardin derrière, parcelles minuscules.
Villeneuve le Roi deuxième arrêt royal.
Panneaux solaires sur un toit : un optimiste ?
Silence dans le wagon.
Ablon, résidence du Château.
Vert, vert, vert. Un palmier dans un jardin : un autre optimiste ?
Athis Mons : tour d’au moins dix étages, avec vue directe sur la terrasse de la vielle baraque juste en dessous ; propriétaire têtu, arbres en fleurs dans son jardinet.
Les portes de l’Essonne, Juvisy : tout autour, les tropiques : coiffeur , Sidarni télécommunications, Sun exotique, restaurant Lurana…
Passer. Je ne fais que passer.
Interview dans notre dos.
A vendre 721 m² de bureau, précieux mètre carré.
Vieux cèdres rachitiques coincés entre les HLM, pavillons étagés sur le versant de la vallée.
Passer.
Talus vert, talus SNCF, j’ai toujours connu les talus SNCF, tout au long des voyages. Les pois de senteurs y poussaient, qu’on allait cueillir en s’emmêlant les cheveux dans les taillis.
Secousse d’illisibilité, tangage et roulis, couinements grincements, le train : épaule contre le paysage défilant, passer….
Savigny sur Orge : voilà les rivières. On quitte la gare, passe devant l’entrée du cimetière.
Permis moto sur le parking : contournements précautionneux, obstacles à négocier. Barres d’immeubles.
Campagne ?
A l’arrière de la piscine, fresque baleine et soleil couchant sur la mer.
Passer. Non, je n’habite pas là !
Petit Vaux, passage à niveau, les bois, canal, joggers.

« Un projet prévoit de couper la ligne C entre Massy et Juvisy de manière à y installer un tram train. Cette randonnée ne sera plus possible. »
Gravigny- Balizy : passage à niveau
Je cherche du chocolat noir, dit-elle
Scintillement de la rivière, chantier, mur antibruit de l’autoroute voisin
Chilly Mazarin, encore de la royauté
Remorques à cul devant l’entrepôt- THT, Rent Up, Trouillot transports, Décotrans….
Passer.

Attention aux trains, labours, cabanes de jardins : on en avait construit une au fond du jardin de mon grand père : grandes planches et toit recouvert de papier goudronné. Il y avait installé une chaise et une table et venait y fumer la cigarette interdite. « Je descends au jardin ! ».
Arbres en fleurs, c’est l’printemps, gnangnan… disait Anne Sylvestre.

— Je suis sur un temps relatif.
— C’est comme ça qu’on rate ses trains
L’escalier bleu monte sur le talus des lilas en fleurs
Jardin, barbecue, jardin, toboggan plastique jaune, jardin, barbecue, jardin, toboggan plastique bleu, trois nains et au moins deux moutons de plâtre, un faux puits en pneus.
Passer. Passer, ne pas s’arrêter.
Vérandas, serres, verre, transparence zéro.
À Igny, barbecue en préparation sur le boulodrome : ça fume déjà.
Vergers, arbres en fleurs
Passer
Décharge, décharger, oublier,
Passer, on ne fait que passer.
Bièvres, maison de Victor Hugo,
François : « c’est pour ça qu’on écrit, quand on écrit, on n’est jamais mort »
Vauboyen : « écrire par tous les Vauboyens » (François toujours)
INRA, marché à Jouy en Josas, puits et tulipes.
Passer, passages.
Quais en bois, quais plancher, on est arrivés dans quelques minutes.

À la gare de Versailles Chantiers, j’ai envoyé quatre chinois en direction du château… à pieds, en tongs.
Brigitte F.


D’abord il y a la bande terreuse après Choisy-le-Roi, une minute d’arrêt, la terre cherche son espace, elle s’étire entre deux barres d’immeubles. Les broussailles même bataillent pour trouver leur place, s’entortillent autour des arbres serrés, minuscules et coincés devant la tour qui surgit du terre-plein. Habiter là dans cette tour où là sur le terrain vague, y laisser des traces, pylônes métalliques, hangars en tôle ondulée, lignes à haute tension, panneaux publicitaires du tabac, du loto, de la presse, de la SNCF : Villeneuve-le-Roi, Ablon, Juvisy, Savigny-sur-Orge, Petit Vaux, Chilly-Mazarin, Longjumeau. A chaque arrêt, sursaut du moteur et ronronnement dans les jambes, dos calé dans le siège du train qui s’ébranle, doucement d’abord, habiter son rythme régulier derrière la vitre où ça défile, de plus en plus vite, des blocs d’immeubles, l’enchevêtrement des routes, les feux de circulation, les voitures et le reflet du soleil sur la vitre. S’enfoncer dans le balancement des roues, le paysage le long des voies, l’accumulation des déchets, chiffons, boîtes, tiges de ferraille jonchant le sol quand on s’approche de la gare. Bièvres. A chaque départ une promesse de s’éloigner des fenêtres closes et personne derrière les volets, juste un vélo rangé sur le balcon, puis des rideaux d’arbres, une rivière et le paysage qui s’éclaircit, s’étale comme une peau dilatée. Paysage peau de chagrin à nouveau, ou tout semble confiné, engoncé, les maisons, les carrefours, les routes. Zone dense avant la gare, un tournant où surgit un pylône gigantesque planté dans le sol et surplombant les rails comme le Christ au-dessus de la baie de Rio. Après ? La bande terreuse encore, criblée d’ombre elle s’élargit, puis c’est une étendue herbeuse avec des tâches noires et blanches, des vaches, est-ce qu’elles sont vivantes dit-on ?

Myriam L.


Des immeubles percés de vitres, sculptures à carapace à moitié enfouies bientôt. "En quelle couleur voulez vous les arbres ? Couleur printemps. Pour tous." Usine cheminée.
Un canard plane, traverse l’immeuble et se pose. Potager. Il n’y a pas que les serres, les trains n’ont pas de volets. En rang, les pots. Hortensias bleus.
"Liquidation totale avant fermeture."
Sers toi. Graviers. Les formes les textures, les tas de vitres, les tas de briques. Peins les vols de pies prend les. Les tas de murs en tas. Hachés. Prend de l’espace pour mes yeux.
Vue imprenable chez le voisin. De petits arbres couleur de printemps plus petits que les murs gris.
Un grand rouleau, un écran noir, une chambre vide. De petits mots aux consonances familières, en tout lieu. Les mêmes, le nom des arbres.
Et le faîte des maisons, de petites flèches au sommet des collines indiquent le ciel au regard. L’homme debout sur les toits en rangs, t-shirt orange, mains sur les hanches, et circonspects. Hanches mains orange. Dans une décharge, un champ de caravanes rangées. Enfouies comme longtemps.
Les gares comme les perles.
Les fenêtres sur les toits comme des bulles.
Des fenêtres dans les murs de l’avion traversent le ciel. Le canard le mur se suivent.

Les ombres traversent le couloir, les traces entrelacent les mots des murs. Des ponts voitures, champs caravanes, hommes toits, usine cheminée. Tresses de tas de vitres, poignées de graviers, tas de bris. Il fume. elle monte. il boit. il court. Diagonales s’enfuient. Orange soigne les tuiles, café boit le chantier, au sommet d’un tas de verre. Elle remonte prudemment les escaliers sa course son trajet, elle va y arriver.
Et le nombre de fleurs. Tout ce qui est en fleur. Tout ce qui n’est pas là. Un grand Rouleau, chambre noire, un tunnel. Mon fauteuil renversé au beau milieu d’un pré. Des poignées de graviers. Un gravier dans chaque main au sommet du tas de gravier. Apparition et vue renouvelée.
Des cadres de culture plongés dans la terre grasse. Potager dans, cannes à pêches dans, tout ce qui est carré, tout ce qui est liquide.
Transparent, tout ce qui est
emmêlé, tout ce qui est
gris, tout ce qui est
fermé tout. Ce qui est enfermé.
Tout ce qui est
s’emparer, tout ce qui est
traverser tout ce qui est
sur les toits, tout ce qui est
circonspect. Ce qui est fenêtre, orange, potager, avion, gravier,
répété, enfilé tout. Ce qui est renouvelé
Tout ce qui est remplacé
tout ce qui est neuf, à la vue.
Les reflets les colliers de fenêtres, enfiler les vols de la pie, les perles les gares, les pots, les toutes petites tuiles, les emporter.
Marianne G.


D’abord il y a ce quai de gare un peu sombre mais il y a aussi la lumière qui appelle au loin lorsque le regard s’aventure au dessus de la ligne de fuite. Réminiscence d’une de ces gares Saint Lazare de Monet.
Puis la banlieue qui s’étale, paysages industriels, friches de voies ferrées presque à perte de vue, au loin habitats, quelques terrasses improbables qui donnent sur ces plaines de rails.
Pavillons résidentiels et immeubles HLM qui se côtoient. Pénétrer dans ces intérieurs qui ne sont pas les nôtres, percevoir quelques bribes d’un quotidien dans le détail d’une fenêtre. Etre spectatrice mais n’être pas d’ici. Etre spectatrice.
Zone, chantiers, grues, tags le long des voies ferrées.
Plus loin, Juvisy. Fenêtre hublot sur le monde, café de la gare, restaurants bon marché, linge qui sèche sur le rebord d’une fenêtre, un vélo sur le balcon, collège déserté, lotissements au bord de l’eau, un panneau à vendre.
Savigny, dépôt vinicole, clinique vétérinaire, étrange tourelle d’un manoir qui n’a rien à faire là dans le paysage.
Petit vaux. D’où a pu naître cette idée d’appeler un endroit petit vaux ?
Prairies, premières fleurs sur le talus, printemps.
Gravigny Balizy, centre évangélique régional, maisons cossues, les balançoires dans le jardin, les enfants qui vont bientôt sortir, pressing, charcuterie-traiteur, parking déserté.
Longjumeau, entrepôts, béton, paysage boisé auquel succède une forêt de pylônes électriques. Cube de verre où siège ce laboratoire pharmaceutique.
Massy-Palaiseau, stop, gare TGV, partir, Atlantique, monter dans un bateau, Amérique. Plus d’attache.
Mais ça y est le train s’ébranle, repart bringuebalant dans les cahots.
Igny, tennis, les sportifs du samedi matin sont en action.
Attention, pour votre sécurité il est interdit de... Mais le train file, le panneau est déjà loin et nous ne saurons jamais la suite.
Bièvre, essieux qui grincent sur les rails d’acier, mes pensées qui vagabondent, être au rendez-vous une fois au moins à minuit sur le parvis de Notre-Dame, prendre le départ de cette marche de la Bièvre.
Vauboyen, le père Hugo veille.
Jouy en Josas, office du tourisme, campus HEC, élite en devenir de la France et à à peine quelques centaines de mètres, baraquements bidonvilles faits de tôle ondulée.
Petit Jouy les Loges, la ville a disparu du paysage.
Et puis la revoici, nouvelles traces humaines, toboggans et autres jeux d’enfant, transats déjà sortis sur la terrasse, stade, immeubles, serres, oui serres, escaliers en colimaçon, boulangerie, concessionnaire, distributeurs automatiques, panneaux publicitaires, chantiers de Versailles, Versailles-Chantiers, tout le monde
Camille G.


Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
A quai. Bibliothèque François Mitterrand. Petite fratrie d’écriture en partance vers « la banlieue ».
Démarrer- s’ébranler- filer- décamper- s’échapper- s’éloigner- déloger.
Des friches, des tags, un clocher d’église, une barre rouge, des tentes de sans –domicile –fixe, des petits bungalows, Byrrh sur un immeuble plus ancien, rideau d’arbres en sursis, des tas de sable.
Y-a-t-il encore des faubourgs ?
On disait la zone, rouge parfois, de Paris.
S’y établir, s’y fixer, y séjourner, y loger, occuper cet espace.
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
LES ARDOINES
Etap Hôtel, un homme à sa fenêtre.
CHOISY-LE-ROI
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Une terrasse en bois avec son palmier, exotisme de citadin, immeuble en briques rouges comme dans le XIX°,XX°, la ceinture de Paris, des volets verts fermés ce samedi matin, une femme secoue un drap, un semblant de campagne, des fourrés, les pavillons de banlieue, un palmier dans un jardin, à nouveau.
VILLENEUVE-LE-ROI
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Une gare à l’ancienne, encore des draps aux fenêtres. Faire prendre l’air à la vie. Une verrière, des lucarnes bleues, maison en pierre avec son balcon blanc. « Si la ville est triste, c’est pas de ma faute. » Arbres taillés, beaucoup de sapins, portique sans balançoire. Petits jardins de banlieue.
ATHIS-MONS
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Un baiser sur le quai, le fleuve de l’autre côté, des peupliers plus loin, la vieille gare, hangar abandonné, ancienne usine, un entrepôt, RER bleu blanc rouge, le remblais, tunnel enfonçé,
Un vieux wagon SNCF bleu, trains de travaux jaunes, un arbre en fleurs.
Maison bourgeoise sur les hauteurs qui surplombe ces quais.
JUVISY
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Bienvenu à Jersey-Shore, maisons ocre, rose le bas coupé par la voie.
SAVIGNY-SUR-ORGE
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Une tour avec une terrasse comme un belvédère, fenêtres encadrées de faïence. Volets roulants abaissés. Enfermement rapide.
PETIT-VAUX
Habiter-vivre-78 trains par jour,moins, plus ?
Comme une petite forêt, un rû, un petit chemin, la maison forestière, un champ, une rangée de peupliers l’entoure.
GRAVIGNY-BALIZY
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Une maison en bois, un lotissement maisons alignées, « Les Grimaldines » chantier en cours, les arbres en fleurs partout, caravanes précaires.
CHILLY-MAZARIN
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Une caméra de surveillance.
Entrepôt, camion de transport Ninatrans, emporter Nina. Rentup Novelty, des espaces verts autour des petites entreprises.
Quai 3 lieu de chargement, des palettes, bâtiments en tôle ondulée, réception des marchandises, champs dans les routes, champ labouré, une vieille machine agricole.
Centrale de béton, tas de terre, de sable, centre commercial, tulipes jaunes.
Mairie de Massy et son jet d’eau, son pont en pierre.
MASSY-PALAISEAU
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
La campagne anglaise à 20 kilomètres, repousse-pigeons le long de la gouttière de la gare, des talus fleuris, tulipes encore, un saule-pleureur.
IGNY
Habiter-vivre-78 trains par jour moins, plus ?
Gare ancienne aux volets bleus, jardins ouvriers avec leurs cabanes en bois aux fenêtres récupérées.
BIEVRES
Habiter-vivre-78 trains par jour moins, plus ?
Castel rose, lieu de vie de Victor Hugo racheté par des japonais, vaches de l’INRA, bâtiments de l’INRA.
VAUBOYEN
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Quai en bois, INRA recherches bactériennes dans un bâtiment vert, petit château.
JOUY-EN-JOSAS
Habiter-vivre-78 trains par jour ,moins, plus ?
Parking fleuri, le premier, des tennis, un homme allume un barbecue.
PETIT-JOUY
Habiter-vivre-78 trains par jour, moins, plus ?
Cabane de jardins des grands-pères. A l’abandon. Un trampoline dans un jardin, encore des draps, à nouveau, aux fenêtres.
Automoteur de contrôle de la géométrie des voies- flux de l’écriture longiligne, serpentine.
VERSAILLES-CHANTIERS
Présence, traces ténues de l’homme dans un espace si occupé.
Il y prend racine, s’y installe, y stationne.
Là, il continue, il lutte, s’obstine, survit.
Stop-descente-arrêt.

Danièle L.B.


On reprend le même train.
Jardinets, bâtiments rectangulaires, décharge aux éclats de taules froissées, passerelle en béton à CHOISY-LE-ROI, est-ce que traverser au dessus des rails permet de rentrer plutôt chez soi ? Trouées des cerisiers blancs sur les talus emmêlés, murets au dessus les feuillages avant les panneaux bleus de VILLENEUVE-LE-ROI. Palissade en béton peint qui claque dans le soleil, rythme serré des barreaux qui clôturent les pavillons de bric et de broc. Pour les banlieusards, alternance de fauteuils acier alignés par trois, de pose-fesses où l’on ne s’assied pas. Ader sens taggé en vert acide, break noc tamise tags aussi puis le grand bâtiment des portes de l’Essonne au moment où disparait un RER.
Alsace ter et d’autres rames alignées loin de la gare de JUVISY. Quai F voie 5, une jeune fille à la doudoune brillante et au sac blanc rebrousse chemin, c’est la seule à monter en tête du RER C, les autres massés sur le quai ont été avalés par le milieu du train. Mur de tags, bisk en énorme qui claque sur un amoncellement violet, pentes marrons et rouilles des toits des pavillons alignés parallèlement aux rails, les rails sombres qui se dédoublent. Le générateur électrique recouvert de hiéroglyphes dansants. Au milieu des pavillons, une tour moyenâgeuse émerge. Tunnel au moment où le soleil arrive et on n’y voit rien... Attendons dit en lettres rouges le panneaux du quai PETIT VAUX. Des caténaires, des rondelles de verre dessous, derrière le bois un ruisseau fait un coude, une plaine verte, des haies de peupliers. Voie 2 GRAVIGNY, pour quelle sécurité la camera s’oriente vers la fin du quai ?

Regarder à droite pour changer d’axe, torticolis, un ruisseau qui fait une pause d’eau avant les maisons toutes pareilles. Avant CHILLY-MAZARIN un étang, un post photo sur Facebook et déjà LONGJUMEAU, ses hangars de tôle. Rythmes horizontaux d’une étendue d’entrepôts, non c’est une usine avec son toit de triangles - un autre chocolat ? Deux grues immobiles, au loin on passe sur une quatre voies, panneau ANTONY, est-ce qu’on est déjà rentré par là un de ces jours ? Immobile chantier du samedi avant le centre commercial Leroy Merlin. Immeubles clairs à cinq étages, petite vallée à clocher, des palettes, des sacs de ciments empilés dans des cours des immeubles plus hauts soudainement.
MASSY-PALAISEAU, des voies partout, - tu sais pourquoi le train s’arrête 5 mn ici, non, Mathilde savez-vous pourquoi, un changement de chauffeur, qui veut du jus ? Vous connaissez le profil des participants, ah les transports en ile de France. Les gens sur les bancs, des statues, jeune femme épaules courbées+ écouteur+mains croisées+ visage penché, homme torse en avant+ coudes sur les genoux+ costume gris+ main droite gratte les ongles de la gauche, jeune gars jambes allongées + main posée+cigarette au bout des doigts+casquette, 7 minutes d’arrêt à MASSY. C’est pas négligeable. Le crissement du métal sur le rail, régularité tchakaboum, - on est d’accord la fenêtre est ouverte, c’est pas faux, les rails en contre-bas, le regard au niveau du talus, tags aux couleurs assombries.
IGNY, du gui dans les arbres, les pavillons en meulières aux vastes jardins vastes, les cabanes bricolées dans le fond, passage sous une six voies, la francilienne ou quoi ? BIEVRES direction VERSAILLES sortie JONQUIERE indique le panneau avec ses flèches qui montrent le passage souterrain, personne sur le quai, du lierre autour des troncs, le rectangle blanc d’une piscine recouverte, le manoir de Victor H., les vaches étalées, on arrive au terminus dans trois stations, des collines à l’horizon,- et sur la microbiologie de l’intestin de la vache, la recherche, le progrès je veux bien mais pourquoi, tiens des saules pleureurs.
Parking, le buste d’Oberkampf qui n’est visiblement pas qu’une station de métro, on arrive bientôt - je récupère les gobelets, à JOUY-EN-JOSAS les affiches de Numéro 4 aux personnages décadrés dans l’ombre, protéger pour l’homme, aimer pour la femme. La banderole d’anniversaire du Simply traine par terre, re-bois,re-talus, re-lianes et jeunes arbres, re-branchages dénudés et branches de cerisiers en fleurs. A PETIT-JOUY logos Sortie sont fls en direction de Paris, un gros en majuscules, caméra toujours, cabanon au toit ondulé dans un coin.

Pont, escalier vers la voie - on reprend le même train ? ah bon, ce serait bien de rester dedans, passer sous l’autoroute j’imagine, les maisons posées en biais, VERSAILLES-RIVE-GAUCHE n’est pas une station fréquentée. Ca ralentit. Et pouvoir lire l’inscription en carreaux émaillés sur une grosse maison en meulière : la Sablière. Un fatras de maisons dans tous les sens, passer par là jusqu’au quai, on y est.
Camille P.






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écrit ou proposé par : _ François Bon

Licence Creative Commons
Site sous licence Creative Commons BY-NC-SA.
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2011.
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[1L’inhabitable
Proposition : reprendre la fameuse liste « l’inhabitable » de Georges Perec, mais en l’initiant par le verbe « habiter : », l’appliquer aux très brèves choses vues, intérieurs de maisons ou d’appartements, brusque détails aperçus, vies fictives en trois lignes, zooms, perspectives, série, sans oublier les lieux aperçus vides de toute présence humaine apparente.
L’inhabitable : la mer dépotoir, les côte hérissées de fils de fer barbelés, la terre pelée, la terre charnier, les monceaux de carcasses, les fleuves bourbiers, les villes nauséabondes
L’inhabitable : l’architecture du mépris et de la frime, la gloriole médiocre des tours et buildings, les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres, l’esbroufe chiche des sièges sociaux
L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le calculé au plus juste
L’inhabitable : le parqué, l’interdit, l’encagé, le verrouillé, les murs hérissés de tessons de bouteilles, les judas, les blindages
L’inhabitable : les bidon-villes, les villes bidons
L’hostile, le gris, l’anonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centres de tri, les guichets, les chambres d’hôtel
les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d’assises, les cours d’école
l’espace parcimonieux de la propriété privée, les greniers aménagés, les superbes garçonnières, les coquets studios dans leur nid de verdure, les élégants pieds-à-terre, les triples réceptions, les vastes séjours en plein ciel, vue imprenable, double exposition, arbres, poutres, caractère, luxueusement aménagé par décorateur, balcon, téléphone, soleil, dégagements, vraie cheminée, loggia, évier à deux bacs (inox), calme, jardinet privatif, affaire exceptionnelle
On est prié de dire son nom après dix heures du soir

[2Habiter une chambre, qu’est-ce que c’est ? Habiter un lieu, est-ce se l’approprier ? À partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper ses trois paires de chaussettes dans une bassine de plastique rose ? Est-ce qu’on s’est fait réchauffer des spaghettis au-dessus d’un camping-gaz ? [...] Est-ce qu’on a utilisé tous les cintres dépareillés de l’armoire-penderie ? Est-ce quand on a tendu les fenêtres de rideaux à sa convenance, et posé les papiers peints, et poncé les parquets ?

[3La ville, que + infinitif
(incipits, ou lanceurs de phrase, du chapitre « La ville », p 119-123 d’Espèces d’Espaces), à vous de vous en servir si envie...)
Exemple :
Ne pas essayer trop vite de...

Perec :
Ne pas essayer trop vite de trouver une définition de la ville ; c’est beaucoup trop gros, on a toutes les chances de se tromper.
Ne pas essayer trop vite de
D’abord, faire l’inventaire de
S’intéresser à ce qui
Reconnaître que
Bien noter que
Se souvenir aussi que
Qu’est-ce que
Pourquoi dit-on que
Il y a quelque chose d’effrayant dans l’idée que...




Messages

  • Parler, écrie, voir, inventorier, les noms de stations. Choisi le Roi mettons, c’est rive gauche ; le « patron » du train RER C dit en passant : « rive gauche, c’est chic ! ». Tout passe vite. L’espace de la ville, de la campagne, immeubles HLM zones désaffectées etc. Tiens voilà la suite : « Villeneuve le Roi » (la suite, connais pas !).On va tous vers Versailles,. C’est le Roi qui va à Versailles. Et puis maintenant « Albon ». Est-ce que l’eau de la Seine, les arbres, le soleil, du printemps tamisent de bleu et de vert le paysage en fuite ?

    Et puis tant pis ! Juvisy. L’espace a gagné sur le temps. C’est déjà la banlieue. Soudaine … Rails orange, toits métalliques, éboulis contre les murs, On n’en finit pas de richesse ! Alors qu’habituellement « on n’y voit rien ».Sur les écrans de gare, immeubles encore, parkings bagnoles … Non, c’est impossible d’inventorier la suite. S’agit-il vraiment de l’espace cité, ici ?

    « Petit Vaux ». C’est là que je m’arrête. Enfin François, lance une boutade. Risible ! Quelqu’un donne une information sur la coupure de la ligne » Massy-Juvisy », il serait possible que selon l’orientation de futurs technocrates ; il ne soit plus possible d’aller à Versailles en un seul trait avec la ligne C. Cet espace aristocrate se perd. « Chilly Mazarin », une autre station aux nobles ombres …

    DEDANS : le groupe constitué de quarante personnes qui, écrivent, prennent des photos, s’occupent des enfants qui passent dans l’allée du C. François, à côté est connecté. En face, timidement, deux êtres avec emphase et empathie intérieure expriment leurs logiques internes.
    Quelqu’un dit : « Il reste le vieux clocher ». Entre rails parallèles et blancheur du sud Parisien, je songe moi aussi au fond habitant mon intérieur.

    DEHORS : « Massy-Palaiseau » - sept minutes d’arrêt. Sur la gauche un panneau « Sortie », c’est un bon moyen pour laisser s’échapper les oiseaux imaginaires la conquête de la dernière partie du voyage. Ça sonne ! Perec dans « Espèces d’espaces » établit une corrélation entre ECRIRE et HABITER ; l’extérieur route fixe, droite accolée à des cours de tennis, on voit peu à peu qu’on se rapproche de la ville Royale, ça deviens plus snob. Etrangement, c’est à ce moment là, plus « géographiquement-guindé » que les traits criants du loup Victor Hugo (et son castelet, racheté par les Japonais) crie gare ! « Vauboyen » … Mais peu importent les perceptions sociales. Dans le mouvement perpétuel enchainé, là ce sont des morceaux de lettres, mots arrachés à la matière du paysage ; tout est vert. Je me vois entortillé dans les arbres du « Petit Jouy les loges ». J’entends le retour de l’intérieur, du train. Sur un IPAD 3 G, citation de Kafka. Le train arrive bientôt à Versailles.

    Tout va si vite. La vie mobile. Impossible à écrire. Pourtant, comme je disais, au quotidien, dans le même train le rythme est moins enthousiaste. Ralentissement du mobile SNCF. S’il est une chose à retenir, c’est le tournoiement du dedans-dehors. Paysages perdus puis retrouvés. François parle. Les participants terminent. Je suffoque intérieurement : on pose les stylos.

  • Il y aura au début le vendeur de menthe devant le Quick restaurant, l’heure sur le quai du métro, le changement pour aller joindre la quatorze, peut-être la photo des appareils à fixer le temps, les stations, les gens qui nous tourneront le dos et ceux qui nous feront face, qui diront quelques mots "ah je vois ta couche...!", il y aura le carnet, les écrivants, les stylos, la bague et les phalanges, il y aura les gens des quais, qui sont là attendre que le monde s’en aille et que le train vienne, il y aura "les chantiers" écrits en toutes lettres (je mets ici l’image), les 115 23 ou autre chose, je ne sais plus bien exactement ces chiffres qui ne veulent rien dire, ce D7K vu plusieurs fois, il se reconnaîtra s’il passe ici, et aussi se dire "mais qu’est-ce que tu fous là ?", regarder le stylo courir, les vers écrits par l’habitué qui s’en ira à Savigny au retour, on le voit pressé, on verra tous ces gens, quelques connus, d’autres si tellement inconnus, et après le monde n’en tournera pas moins, on regardera le soleil et le reflet sur le "local de service", il y aura des images, beaucoup, des sons non, des chan sons peut-être mais elles ne se chantent pas, ici il y a du bruit, il y aura le dormeur du rail, beaucoup de rails, la Seine mais il n’y aura pas les portes de l’Essone parce que lorsque j’écrivais, je ne pouvais photographier, mais qu’est-ce que tu fous ici encore ? il y aura eu auparavant des mails vers les amis, tu viens ? oui ; ou non, je ne vois pas ce que je pourrais écrire, on n’y va pas pour écrire, on y va pour voir, peut-être mais voir quoi ? ben j’en sais rien je te le dirais en revenant si tu veux, alors des photos de ce qu’on a vu, des photos tranformées en images parce qu’on ne veut pas que la photo ce soit quelque chose qui soit pris à l’âme de ceux qu’on s’approprie, le type qui marche sur le quai, le radio-man qui téléphone, les deux conducteurs qui s’en vont Versailles Chantiers, écrire ? dans un wagon ? On ne dit pas un wagon, on dit une voiture, un wagon c’est pour transporter qui vous savez, voyez, le train pour aller d’ici à là, et retour, possible qu’on ne l’ait pris que pour savoir qu’on allait en revenir (en tout cas, il n’est pas douteux qu’à vingt ans -"pour tout bagage, on a sa gueule/ quand elle est bath, ça va tout seul/ quand elle est moche, on s’habitue/ on s’dit qu’on est pas mal foutu/ on bat son destin comme les brêmes/on touche à tout on dit je t’aimle/ qu’on soit de la balance ou du lion / On s’en balance on est des lions..." disait Léo, "Vingt ans"- à vingt ans, le train on le prenait pour s’assurer que oui, en effet, et même en allant à Compiègne sans qu’il reste de train en partance pour Paris, attendre cinq heures, le train de nuit qui vient d’ailleurs, le Danemark, et à deux heures, un train qui s’arrête, se souvenir de Paul Delvaux, se souvenir d’Yves Montand, de "Z", se souvenir, mais qu’est-ce que tu peux bien foutre ici mon pauvre ami ? parfois de la condescendance lorsque je m’adresse à moi-même, je regarde la Seine qui passe à Athis Mons, je regarde Chilly, Mazarin, Gravigny, Jouy, je regarde le campus de l’école des hautes études commerciales (quelle pompe... funèbre), ce que je vais en faire, je regarde la nuit qui tombe dehors, ce qu’il peut être tard, parfois...

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