Après le livre | spécial acide Assouline

Pierre Assouline blogue sur "Après le livre"


Whou... quand on ouvre un billet de la République des livres où on sait que c’est son propre travail qui va se retrouver près de la petite tasse de café noir, on trouille... Mais avec Saint-Simon et Simenon à l’arrivée, de quoi se rassurer. Touché par cette lecture qui attrape dans mon bouquin les points essentiels – tout simplement que le numérique n’est pas une finalité, mais que c’est de littérature qu’il faut parler.

Pierre Assouline, dans son blog, est un genre de danseur qui lui-même, ces huit ans (?) d’intervention continue, a cheminé dans ou vers le web, dans les premiers temps de son blog on y voyait rarement des liens hypertextes, et aujourd’hui son intervention déborde largement le champ du livre, repose de multiple façon ce devoir de continuité dans le séisme.

Il évoque aussi dans son billet, et c’est un bon exemple de cette extension de champ, les ateliers artistiques qu’il a contribué – avec Bruno Latour – à impulser à SciencesPo, où nous sommes une dizaine d’auteurs à intervenir (voir Pierre Ménard/Liminaire), première officialisation dans un établissement supérieur en France du creative writing qui a pourtant fait ses preuves ailleurs, et ça change du froncement de nez arrogant de la grosse masse des autres universités. Et sensible évidemment à ce travailler ensemble et cette confiance.

Je recopie pour trace le billet de Passou, il sait mon respect, et bien sûr il est dans son plein droit de me charrier un peu – si je m’ébroue avec mes jouets, que ne parlons-vous de votre scooter, cher ami de la cafet du sous-sol des Saints-Père à 8 heures ? Ou lui répondre qu’un des intérêts de l’intervention Sciences Po c’est précisément que, si j’ai besoin d’un tuyau pour raccorder mon téléphone à mon ordi, je trouverai toujours les étudiants pour m’expliquer ?

Je pourrais rétorquer que non, l’expression plus connecté que n’est pas pertinente : on est connecté, c’est tout, et on le reste pendant le cours, la communication en temps réel avec 15 étudiants qui ont tous l’ordi ouvert devenant le vecteur même du cours (et un beau défi d’ailleurs pour tenir leur attention !). Et que j’ai de moins en moins de jouets, l’iPhone servant à quasi tout, un petit MacAir pour la route et voilà.

Mais d’accord avec Passou : oui, le code est une poétique. Nous, on le sait. On avance tout doucement nos petits engins de site et d’outils réseaux parce que, comme le dit Walter Benjamin, convaincre est infécond. Et que Pierre Assouline finisse son texte par note concernant la bibliothèque, rien de neutre non plus. Prise de date.

À noter qu’après Simenon, Pierre Assouline propose ces jours-ci un Autodictionnaire Proust (chez Omnibus) qui est un vrai régal de chemins de traverses (quand on entre au hasard via José-Maria Sert, efféminé, feuilleter sa mémoire ou Gustave Flaubert...), entre les lettres, les articles, la Recherche – et que bien sûr, pour remonter de cet Autodictionnaire à la Recherche, rien ne vaut la fonction recherche plein texte de Proust sur iPad !

FB

Photo : graffiti, Sciences Po Paris.

 

Pierre Assouline | François Bon a tourné la page


Rarement vu un écrivain français aussi connecté que François Bon. Qu’on l’écoute, qu’on l’observe ou qu’on le lise, on en retire l’étrange impression d’avoir affaire à un grand lecteur cerné par des machines. Un geek lettré et superlatif. Un écrivain du troisième type. Son essai Après le livre (274 pages, 18 euros, Seuil – et bien évidemment téléchargeable ici) le confirme. Le titre n’est pas trompeur : l’auteur a déjà tourné la page. Oh, pas totalement, rassurez-vous : son bureau déborde encore de livres, mais plutôt des livres d’avant. Entendez : avant la révolution numérique, à l’époque de l’ancien régime de l’écrit, lorsque l’écrit se confondait encore avec l’imprimé.

Il en parle de manière quasi fétichiste, avec un soupçon de nostalgie dans la plume. Les livres, il en a plein son cartable lorsqu’il enseigne l’écriture à ses étudiants de Sciences Po, ne fût-ce que pour les leur montrer et mieux incarner son propos car le papier est encore pour beaucoup la chair du livre. N’empêche qu’il est le plus e-lecteur et le plus e-crivain d’entre nous, même s’il nous révèle que le dramaturge Valère Novarina est le premier auteur qu’il a vu acquérir un ordinateur portable (un Mac Powerbook 100). Il a beau prévenir dès l’entame de son essai qu’il sera fait de beaucoup d’incertitudes mais de très peu de technique, celle-ci est terriblement présente ; il ne s’en rend pas compte tant elle lui est naturelle. Y affleure même une secrète fascination pour les nouveaux fétiches technologiques et leurs potentialités sans limite ; le téléphone, couteau suisse de l’enregistrement des connaissances, lui est devenu l’outil indispensable pour documenter le réel ; on sent qu’il se retient d’accorder une dimension poétique à la norme internationale UTF-8, au masque CSS, ou au plugin TextArea cache ; il doit rester quelque chose de l’ancien ingénieur en lui, d’autant qu’il fut spécialisé dans la soudure par faisceau d’électrons, ce qui ne doit pas être très courant parmi les adhérents de la Société des Gens de Lettres. François Bon, qui se livre là sur ses propres pratiques de lecture et d’écriture, se souvient même, non sans émotion, de l’endroit (Borders, NY, juillet 2008) où il a acheté son premier lecteur à encre électronique… Au fond, il s’ébroue parmi ses jouets comme Rabelais choisissait soigneusement son papier, et Flaubert taillait ses plumes. Son panthéon littéraire n’en est pas moins présent à toutes les pages de cette apologie de l’immatériel, qu’il s’agisse d’étudier le rythme de la séquence balzacienne ou de « l’écriture en épaisseur » chez les classiques du XIXème.

Il a si souvent été invité, dans des débats et des forums, à analyser la mutation en cours, dont le caractère irréversible n’est plus discutable, qu’il y a gagné une leçon de sagesse teintée de prudence : gardons-nous de rien prédire. Surtout si l’on se persuade que, dans la fameuse mutation en cours, le livre numérique n’est pas une fin ni un aboutissement, mais juste une transition. François Bon, qui a fait son miel des travaux de l’historien Roger Chartier, rend d’abord hommage au visionnaire en Walter Benjamin (« Tout indique maintenant que livre sous sa forme traditionnelle approche à de sa fin »), le philosophe ayant le premier pointé (en 1927 !) l’autonomie réciproque du livre et de l’écriture. En passant, il règle son compte à l’un des clichés les plus répandus et les plus bêtes que suscite la toilophobie (« Le réseau serait-il chronophage ? »), le plus souvent exprimé par des gens qui passent chaque jour des heures au téléphone. Et tant qu’à faire, il s’offre le luxe d’un néologisme de son cru en lançant « orditer » : « nous n’avons pas encore inventé de mots pour ce temps passé à l’ordinateur, qui n’est ni réellement travail ni simple loisir ». Au détour d’un paragraphe, il reconnaît : « Je n’achète plus que rarement des livres récents : ou alors vraiment parce que l’éditeur n’a pas fait l’effort d’une version numérique », ce qui n’étonne pas venant de celui qui a créé en 1997 l’un des tous premiers sites exclusivement consacrés à la littérature (qui deviendra Remue.net d’où sortira dans la foulée Le Tiers livre et la coopérative d’édition en ligne Publie.net). L’inauguration de sa bibliothèque numérique date de 1996. Les Fleurs du mal fut son premier livre téléchargé. Trois mille autres ont suivi depuis. Leur consultation lui est naturelle ; il n’en avoue pas moins : « Il y a seulement deux ans, je n’aurais pas osé nommer « bibliothèque » ce dossier contenant mes livres numériques ». Ca va vite, très vite. Hier, à l’instant même où j’achevais la lecture d’Après le livre, l’information suivante atterrissait sur mon écran :

Amazon vient d’ouvrir une bibliothèque de prêt en ligne réservée aux abonnés de son service Amazon Prime ($79 par an) ; ils pourront emprunter gratuitement un livre par mois, à choisir parmi 5000 titres, et à télécharger sur Kindle. Ils auront la possibilité de le conserver autant de temps qu’ils le souhaiteront, mais il s’effacera de leur écran dès qu’ils en emprunteront un autre, leurs notes étant sauvegardées, puis restaurées en cas d’achat ou de nouvel emprunt du même titre. Mais bien qu’Amazon assure qu’une centaine d’actuels ou d’anciens titres ayant figuré sur la liste des best-sellers du New York Times y sont proposés, force est de constater qu’Hachette, HarperCollins, MacMillan, Penguin, Random House, Simon and Schuster (ce qui constitue tout de même le gros des bataillons de l’édition) ont refusé ce deal au motif qu’il porte préjudice à la vente des livres et à leurs relations avec les libraires.

Peu avant, dans un autre article tout aussi américain, un auteur angoissé se demandait si la délicieuse, l’exquise, l’irremplaçable note en bas de page allait survivre au triomphe du livre numérique, tandis qu’ailleurs, la digitalisation quasi complète des Manuscrits de la mer morte progresse... François Bon pourrait réactualiser son recueil d’essais tous les moins. Disons même : à flux tendu. Impossible sur papier... Après le livre, livre plein d’œuvres et d’écrivains, possède ce supplément d’âme qui le distingue de tous les essais qui paraissent sur la mutation numérique : c’est un cri d’amour pour la littérature. Et puis quoi, un homme qui avoue s’isoler du monde pour reprendre tranquillement quelques exemplaires de ses vieux Simenon et s’y délecter ne saurait être entièrement mauvais. Même si Saint-Simon repose toujours sur sa table de chevet ; enfin, à l’intérieur de sa tablette (Ipad) et de sa liseuse (Kindle)…

 

© Pierre Assouline / lemonde.fr


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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 novembre 2011
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