creative writing | construire un personnage (petits aphorismes sur)

à la base de la création romanesque, le personnage – Malt Olbren propose ici un véritable guide des questions à régler pour sa fabrique



- Outils du roman, sur les pistes et exercices du creative writing à l’américaine, par François Bon, d’après le légendaire Creative Writing No Guide du non moins légendaire Malt Olbren... 21 propositions d’écriture, 184 p, en 48h chez vous, prix fixe tous pays (US, Qc et hors Europe, commande directement auprès de votre Amazon).

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Malt Olbren, A creative writing no-guide, sommaire général.

Construire un personnage (petits aphorismes sur)


Qu’est-ce qu’un personnage ?

Partons d’abord de ce qu’un personnage n’est pas.

Un personnage n’est pas un nom, ou un prénom, ou un nom et prénom mis en tête d’une phrase.

Passe dans une librairie et farfouille : chaque fois que tu vois un livre comportant, en place de construction du personnage, un nom, un prénom, ou un nom et prénom, jette-le par terre. Crois bien qu’on ne te gardera pas souvent dans le magasin. Pourtant, d’aucuns croient toujours que ça fait genre, et qu’un nom, prénom ou nom et prénom original fait un personnage original.

Un personnage n’est pas une statue habillée : plutôt le contraire.

Un personnage n’est pas le décalque des échantillons humains que tu croises à la surface du monde : il est ce que tu propulses en eux pour qu’ils se confrontent à la représentation d’eux-mêmes qu’ils fuient.

Un personnage commence par une phrase, et une phrase suffit à ce qu’il y soit entièrement contenu et cesse avec elle. Let it alone with shoes, dit Gertrude Stein (How to write), et le personnage dès le point est absorbé par la ville avec ses chaussures, seulement toi lecteur le gardes en toi définitivement, avec ses chaussures.

Un personnage est une liste : il incarne tous ceux qui sont cette liste, et devient phrase quand à travers les mots tu vois se feuilleter tous ceux de la liste et agir comme avec ce léger ralenti d’une image décalée – A narrative of the ones who do who do see me écrit Gertrude Stein.

On ne perdra jamais assez de temps à préparer ces listes initiales. Histoire de chacun par la liste des noms propres qu’il a croisés et ont été à chaque période les témoins de son être au monde. Des noms propres en grappe, en paquets, en rafales. Se débarrasser du nom par l’accumulation des noms. Et puis, tout au bout de la liste des noms, tu dis à l’étudiant de construire le nom qui les rassemble tous – et celui-ci, crois-le, ne sera pas artificiel. Et tu dis à l’étudiant de cacher le nom inventé, le nom qui les rassemble tous, à l’intérieur quelque part de la rafale de tous les noms et qu’il y soit invisible. Et puis, une fois dissimulé là, tu dis à l’étudiant : maintenant, tu construis l’histoire de celui-ci et celui-ci seulement, indépendamment de tous les autres mais attention : tu n’as pas le droit de prononcer son nom.

Un personnage est un croquis du bras.

Un personnage est le trait d’un dessin avec silhouette croquée puis oubliée.

Si tu regardes trop longtemps la silhouette ébauchée en trois mots, tu ne seras plus dans le personnage, mais dans le fait divers et ce sera trop tard.

Those who cro-croak écrit le français Jacques Prévert dans son Attempt to describe a dinner of heads in Paris-France et je cite le titre tout entier parce que, comme souvent, les premiers mots du titre expriment à la fois l’intention et le détour : tentative de décrire, c’est ce que vous retiendrez, pour rejoindre le cro-croak (NdT : lire la version française et sa traduction américaine – Olbren reprend le tercet : « Ceux qui croient / Ceux qui croient croire / Ceux qui croa-croa » du célèbre poème de Prévert dans Paroles). Donc : 1, définir l’échantillon et où placé dans la ville, 2, définir le moment précis de la saisie textuelle de l’échantillon, 3, définir la vitesse d’échantillonnage (sample frequency), elle-même seule susceptible de définir la limitation du croquis, et comment il aura pour tâche de se saisir de tout le personnage.

Un personnage n’est pas la fin d’une histoire mais le début.

Je répète et insiste : que me fait le John Doe sans nom dont vous faites soudain un être textuel ? Il me suffit de regarder à ma fenêtre pour autant d’échantillons humains que je peux en souhaiter, et autrement complexes qu’une machinerie de mots. C’est l’histoire qui a son poing dans le ventre, tripes et boyaux, de votre marionnette humaine, et ce que vous avez à montrer c’est ce poing et comment il la tient. Si j’exagère, c’est parce que chaque fois votre personnage, s’il colle aux mots et vous échappe, tentera de vendre sa camelote lui-même, tenir en dehors de l’histoire et là c’est lui qui gagne, vous qui perdez.

Un personnage n’est pas le début d’une histoire mais sa fin.

Je répète et insiste : que me fait le John Doe sans nom dont vous faites soudain un être textuel ? Le journal du matin est rempli de mystères humains mille fois plus complexes que ce qu’invente votre machinerie de mots. Réduisez l’histoire à sa plus simple exigence. Mon premier professeur, le cher Raymond Carver, nous lisait en début d’année cette histoire sienne avec seulement un canapé et un frigo en panne. Ayez toujours en tête l’expression (enfin, ça a fonctionné pour Malt Olbren, vous vous forgerez la vôtre) : canapé frigo en panne et prononcez-la d’un seul mot. Réduisez toujours, toujours, toujours votre histoire. Alors vient au devant le personnage, et sa voix, et sa mèche de travers ou sa frange trop longue, et ses chaussures. Le monde commence là.

Un personnage n’existe pas : existent les mots qui le suggèrent.

Un personnage n’existe pas : existe l’histoire qu’il contribue à porter.

Un personnage n’existe pas : existe la transparence qui fait voir la couleur de sa cervelle et la maladie de ses boyaux.

J’aime proposer l’exercice suivant, que j’intitule l’anti-liste : construire la liste de toutes les personnes dont tu ne ferais pas un personnage d’une de tes histoires et pourquoi. Avant de partir dans les exercices sur la construction de personnages, prenez le temps de celui-ci. Ou faites-le pratiquer directement dans le cours, vingt minutes et pas plus, puis on lit brièvement et on passe à autre chose.

Un personnage n’est pas l’auteur (c’est une invention des Français).

Un personnage est un peu de l’auteur arraché par un poing dans ses tripes et boyaux et que l’auteur ne récupèrera plus jamais pour lui-même – alors attention, ça ne repousse pas (ici, moi Malt Olbren dans la salle de cours ai l’habitude de jeter trois quarters en l’air, qu’ils fassent plein de bruit en retombant sur le sol, et si la séance se conclut par de beaux textes je sors sans les reprendre, il y aura toujours un étudiant pour me le faire gentiment remarquer et invariablement je réponds : la littérature veut ces élégances, such a neatness is literature et soixante-quinze cents pour la leçon ce n’est pas si cher payé).

Prenons au sérieux la proposition précédente : il en advient un deuxième exercice d’instant writing, que vous pouvez même définir encore plus bref que le précédent, dix minutes suffisent. Éléments secrets de vous-même dont 1 vous aimeriez, 2 vous n’aimeriez pas, que les personnages à venir de vos futures histoires se saisissent, tripes et boyaux, et que vous ne sauriez ensuite retrouver. Je garantis avant l’exercice le total respect du secret quant à ce qui sera écrit, ne sera pas lu en classe, et suggérant même aux étudiants de procéder immédiatement à la radicale destruction de ce qui vient d’être écrit (ce qu’ils n’aiment pas du tout faire).

Un personnage parle. Non, c’est faux : commencez par ce qui parle, et placez le personnage autour.

Un personnage agit. Non, c’est faux : commencez par ce qui agit, et placez le personnage dedans.

Un personnage se crée. Non, c’est faux : ne commencez à l’écrire que lorsqu’il est là dans la pièce face à vous et vous raconte son histoire, vous force à l’écouter, vous retiendrait de force, peut-être même avec violence, si vous tentiez de partir.

Et c’est le troisième moment de ma première séance sur la construction de personnage. Plus on se tient près d’un fonctionnement banal et d’un rouage élémentaire du récit littéraire, et cela quel qu’en soit le mode narratif, plus la consigne de l’enseignant doit être stricte et précise (la précision des consignes n’a jamais été le fort de Malt Olbren, à en croire la rumeur, puisqu’en notre pays les vingt ans produisent en fin de cycle une évaluation du vieux requin tanné qui leur sert de professeur). Ma consigne est donc la suivante : dans une pièce vide, deux tables très simples, des tables d’école, à distance respectable l’une de l’autre, et devant chaque table, symétriquement pour le face à face, une chaise. À votre table, du papier et un crayon, de quoi noter ou un ordinateur pour écrire, comme au bureau de la police municipale on recueille la plainte pour votre bicyclette perdue. À l’autre table, la silhouette du personnage à construire. Consigne1 : rien ne sera évoqué de l’histoire, l’histoire c’est pour la deuxième feuille, et la première feuille c’est seulement « qui êtes-vous, que faites-vous, d’où venez-vous, que cherchez-vous » ? Consigne 2 : celui qui recopie ne sait et ne saura absolument rien d’autre que ce que lui dicte ou raconte le personnage. Il peut s’insérer dans son propre récit au style indirect, sous la forme « À la question de savoir si… ou comment…, la personne répond… ». Consigne 3 : tout ce qui est observable par celui qui recopie, dans les conditions précises de la pièce vide, peut et doit être enregistré dans le témoignage. Et cela concerne évidemment le sac, les vêtements, la toux, les mouvements des mains, la façon de tenir les épaules et les genoux, l’usure et les défauts de la peau (nota : voir séance sur le visage, prévenez les étudiants qu’on ne se méfiera jamais assez des clichés, et pareil que votre personnage n’a pas de nom, il n’a pas encore besoin de visage). Assez ? À vous, à votre témoignage, compte rendu, procès-verbal, dépôt de plainte (ô notre humanité plaintive) et tout ce que vous voudrez. Toute allusion à l’histoire à venir vaudra une note éliminatoire à l’étudiant.

Le personnage est votre réussite. (NdT : Character is your patience.)


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 mai 2013 et dernière modification le 6 avril 2017
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