creative writing | Ne coupe pas ton moteur, Joe

à l’origine de la voix et de la présence du roman, sa capacité à arrêter le temps et faire surgir un monde sous le geste ordinaire : comment s’y prendre, alors


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 


- Outils du roman, sur les pistes et exercices du creative writing à l’américaine, par François Bon,
d’après le légendaire Creative Writing No Guide du non moins légendaire Malt Olbren...
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On n’invente pas des exercices d’écriture avec une moulinette qui s’appellerait la moulinette à inventer des exercices d’écriture.

On dispose chacun d’une harmonique particulière, tu vois : comme ces baudruches sculptées très fines et fragiles qu’on te donne dans les fêtes foraines, et colorées sur ciel nuageux gris. Cela, c’est ton rapport personnel et singulier à la vieille chose littérature, à la vieille chose récit.

Alors, dans cette singularité, tu inventes des passerelles : ce qui fait résonner la vieille chose à partir de cette petite sculpture étroite qui est toi.

Les exercices que tu proposes te sont extérieurs, ils n’amènent pas les étudiants vers toi (mais les pousse dans la vieille chose littérature, où ils s’éloigneront seuls ensuite dans l’épaisse brume et disparaîtront de ta vue, même si capables d’en ressortir tout près de toi, presque face à face, des années plus tard et avec le sourire), les exercices que tu proposes ne sont pas universels mais supposent de résonner avec cette singularité tienne.

Alors chacun développe ses deux ou trois demi-douzaines d’exercices, et est-ce qu’on progresse ? Non, on sait mieux aller au dense, on sait mieux aller tout droit vers ce qui compte. Tu fabriques et délimites un territoire très précis très condensé, où ils ne seront pas apprentis, mais portés. À eux d’en tirer leçon, et d’aller l’appliquer à leur singularité propre – autre versant de ton travail, les aider à la formuler.

Et puis, chaque année, parfois une ou deux nouvelle piste, alors tu essayes, tu rodes, tu domestiques comme pour un numéro de cirque. Parfois, un nouvel exercice alors qui te déborde, te saute dans les mains, devient l’exercice de tous.

L’exercice dit « Ne coupe pas ton moteur, Joe » est celui qui m’a été le plus emprunté, a le plus circulé, est devenu chose si commune que bien peu se rappellent que Malt Olbren le premier l’a formulé.

Donc, je le dis gravement : l’inventeur vaut toujours mieux que les imitateurs, c’est comme quand tu travailles le blues à la guitare, reviens donc voir la vieille barbe qui le premier a taillé ça avec sa tronçonneuse dans la grande forêt des mots.

J’appelle donc cet exercice « Ne coupe pas ton moteur, Joe », demandez-moi à son propos tout ce que vous voulez sauf qui est Joe (« Keep your engine running » c’est du long bref long long bref bref donc appelant cymbale syncope pour dernier temps fort « Keep your engine running, Joe » ça ne change pas grand-chose sauf que c’est devenu un groove au lieu d’être un titre, et l’étudiant après le Joe doit bien continuer la phrase pour garder le rythme – j’espère que ces trucs-là sur long bref long long vous le pratiquez aussi ?). Et si l’exercice s’appelle « Ne coupe pas ton moteur, Joe », c’est que la consigne s’énonce ainsi : tout se passe ici sans couper le moteur, et Joe ou pas Joe ça suffit pour la route.

Civilisation de la voiture ? Quand ça nous aura passé, posez l’exercice sur la tombe de Malt Olbren avec une inscription : « Il en a produit, de beaux textes, cet exercice-là, hein Joe ? »

Parce que, sérieusement, la question numéro un pour l’auteur de fiction c’est de faire avancer l’histoire. Scène après scène, on sait faire, on a développé des tas d’exercices pour ça – et c’est bien la raison de mon livre. Mais là, ce que tu proposes aux étudiants c’est : qu’est-ce que lui mets comme fuel, au-dedans, à ton histoire, pour qu’elle avance ou avance, n’ait pas le droit de s’arrêter – et, incidemment, que l’obligation à elle faite d’avancer soit ce qui en produise les figures et surprises et arrache du fond de secret la chose dont toi-même ne te doutait pas qu’elle y soit.

Et tout simplement (so simply), si tu ne coupes pas le moteur, elle va bien avancer de force, ton histoire.

Dans tout atelier, tu as à peine fini de raconter ce qui se passe pour toi dans cet exercice, et ce qui t’amène à le proposer, qu’un ou une élève sage te demande : mais c’est quoi, alors, la consigne ? Normal, plus tu sens déjà la trouille de te lancer, ou l’ombre qui ricane derrière ton histoire en attendant que tu soulèves la trappe, tu cherches tous les prétextes pour dire que tu ne la vois pas, la trappe.

Je répète donc, de façon synthétique et complète, la consigne de l’exercice : « Ne coupe pas ton moteur, Joe. »

Et pour celles et ceux qui n’auraient pas compris, j’explique : tu as une voiture, tu as un lieu de départ. Les autres éléments sont à ta disposition. La seule contrainte, désolé, elle est tout entière contenue dans le titre : « Ne coupe pas ton moteur, Joe. »

Le personnage est tout seul : ça paraît plus facile mais non, croyez l’ancien combattant, ce sera plus difficile. Vous avez deux personnages dans la voiture : ce sera déjà la multiplication des pistes, ils parleront, s’indiqueront des tuyaux, pourront même échanger leur place. Ils sont quatre ou six personnages à s’entasser dans la voiture : tu découvriras que ce n’est pas du tout la même histoire, celle qui rassemble quatre personnes dans une voiture et celle qui en a rassemblé six. La voiture roule ou reste immobile dans la cour ou le parking : c’est votre choix (ma seule contrainte : moteur allumé, et ça on n’y touche pas). Une fois un gars qui n’aimait pas mon cours m’a fait une réponse en provoc : tu avais un immeuble, le parking, et la voiture avec moteur qui tournait puis rien. Des gens passaient, s’approchaient de la voiture, et comme tout était normal repartaient. D’autres apparaissaient aux fenêtres, rouspétaient après cette voiture dont le moteur tournait pour rien, et voilà. Et puis il décrivait l’intérieur de la voiture, mais rien de spécial, tout était vide, sauf ces petits signes qui font qu’une voiture est vôtre, et que le moteur tournait. Ne coupe pas ton moteur, Joe : il avait respecté la consigne, et c’est un des meilleurs textes que j’ai jamais recueillis de l’exercice, un de ceux où la fiction dérange la réalité.

D’autres textes aussi, très beaux, parfois, lorsque les enfants s’en mêlent : des mômes qui jouent dans une voiture, dans leur tête il ronronne plein feux, le moteur. Et puis tu as tous les lieux que tu peux y associer : haltes café, stations-service, péages et ferries, tunnels et embouteillages. Je me souviens d’un texte qui se passait uniquement sur un pont : et plus le texte avançait, moins le pont finissait.

Quel boulot de paresseux, se dit le bénévolent lecteur, découvrant combien il en faut peu pour devenir enseignant de creative writing dans une université (college) humble et discrète de notre beau pays rempli de voitures.

Pas si vite, pas si vite ! Dans l’exercice de Malt Olbren, il est d’abord question de faire avancer l’histoire, pas seulement de créer une situation, même avec moteur allumé. Moteur quatre temps : admission, compression, explosion, échappement. Alors quatre temps dans l’histoire, quatre événements. Et respect de la consigne : « Ne coupe pas ton moteur, Joe. »

Là par contre, Malt Olbren les laisse à eux-mêmes, les étudiants : à vous de trouver, même en place passager. Ou prenez le pick-up truck, le camion de l’oncle, volez la voiture abandonnée. Mais il y aura quatre étapes. Et croyez-moi : des quatre, une que vous n’attendiez pas. Au point même que cet exercice peut vous servir, bien plus tard, d’échauffement (warm-up) : repartez (sans couper le moteur), puis ne gardez que l’étape imprévue, inventez une nouvelle histoire là-dessus, ou portez-la telle quelle, dans votre plus beau plat à histoire, dans le roman en cours.

Bien sûr de tous les bien sûr, comme tous les vieux blues que vous travaillez à la guitare, un exercice est à tout le monde. Certains y ajoutent leur épice : cinq étapes et pas quatre (moi je préfère le basique), ou bien qu’à chaque étape surgisse une interaction avec un personnage différent. Comme les planètes et astéroïdes ou les parties d’échec, on devrait nommer les versions et variantes du nom de l’auteur qui les invente. J’aime bien évoquer cette contrainte supplémentaire que le voyage n’ait pas de fin évoquée. Ne coupe pas le moteur, Joe : fin sur la route, destination ou pas destination, on n’y arrive pas. On n’y arrive jamais : et, au cas où même maintenant vous n’ayez pas encore d’idée, c’est bien d’ici que vous pouvez partir.

Quoi, quoi ? Vous n’avez pas lu October ferry to Gabriola ? Si je ne revendique aucune paternité sur l’exercice, c’est bien parce qu’il appartient d’abord au vieux Malcolm.

Profitez bien (Have fun).


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 30 mai 2013 et dernière modification le 11 avril 2014
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