outils du roman | 1, à table

un atelier collaboratif en ligne, sur le thème des "outils du roman"


Rappel liens :

- principe de l’atelier d’été 2014, outils du roman

- merci de m’envoyer vos contributions par mail, elles seront insérées dans l’ordre de réception, mais chacun va à son rythme et dans l’ordre qui lui convient ;

- cette première proposition est peut-être un peu rude, prenez-la comme variation autour d’écritures déjà en cours, ou d’univers dont vous êtes familier – vous pourrez aussi y revenir à mesure des suivantes ! et puis on donne quand même des exemples !

- lire directement les textes reçus ;

- inscription et participation, accès aux documents complémentaires ;

 

proposition 1 | à table


Commençons doucement. En sachant que chacun aussi, prenant l’atelier à son rythme, pourra revenir sur ces propositions initiales.

Dans un premier moment, je souhaiterais qu’on avance par fragments de prose narrative, qui ne se poseraient surtout pas la question de leur avant ni de leur après.

Ne pas penser nouvelle, ni même texte bref, qui suppose une structure liée à ce fragment ou cette nouvelle.

Ce serait comme en danse ou en sport on travaille d’abord sur le relâchement.

Bien sûr qui ne concernerait pas l’écriture, mais qui ouvrirait à sa possibilité plus autonome, plus libre. Ce qu’on voudrait relâcher, c’est l’idée de la démonstration, l’idée du livre, l’idée même de la construction.

Pour se concentrer sur l’intérieur du texte, les matériaux qu’il va absorber.

La base : A creative writing no-guide, la proposition donnez-leur à manger. Je résume :

- l’enjeu, faire exister une relation forte entre des personnages, qui passera principalement par le dialogue, tout en se contentant d’éléments les plus discrets et subjectifs, justement pour que cette relation passe avant le contenu, et qu’on puisse l’écrire – en tant que relation – même si on a très peu d’éléments disponibles sur personnages, situations, histoire, qui seront une conséquence, ou une induction de cette première prise d’écriture ;

- pour cela, insérer les personnages dans un bain qui les parasite : en les installant « à table », on aura à sa disposition les éléments de description du lieu (pas forcément familial ni restaurant bourgeois, les ouvriers sur la célèbre poutre de l’Empire State en 1931 ont à la main leurs sandwiches), les éléments temporels de suivi ou d’organisation ou de rituel du repas, les éléments visuels concernant les personnages eux-mêmes, et leur comportement dans ce repas, ou d’éléments auditifs, ce qui se mêle d’autres conversations ;

- c’est l’ensemble de tout cela dont on décrit un fragment, scène décollée, lambeau, en portant un grand effort mental à ne pas vouloir reconstituer une totalité, et encore moins justifier de circonstances, d’amont au récit ;

- penser que ce n’est pas la conversation en elle-même qui est le tour de force de l’exercice (rien de plus pénible à lire qu’une conversation rapportée), mais ce qu’elle suggère, induit, nous appelle à reconstituer des personnages par l’imaginaire ;

- appuis littéraires : le plus emblématique serait La promenade au phare de Virginia Woolf, puisque tout le livre est un repas, vu par le monologue intérieur de chacun de ses protagonistes, sans jamais savoir si le repas sera suivi de la fameuse promenade au phare, ou pas ; à relire : parmi plusieurs repas emblématiques chez Proust, quand le narrateur de À la recherche du temps perdu est invité à dîner chez les Swann et qu’il rencontre Bergotte pour la première fois. Dans mon travail personnel, utilisation de cette technique dans L’Enterrement (mis à disposition en zne téléchargement, où trois séquences linéaires (la levée de corps, le trajet vers église et cimetière, le repas d’après cérémonie) sont superposées en permanence ;

- avant de vous lancer dans l’écriture, prendre le temps d’une petite collation mentale de scènes de repas dans les livres (aussi les films, mais c’est trop dangereux, ça vous écartera) qui vous sont chers, reconstituer ne serait-ce que mentalement ces trois dimensions associées : ce qui est donné à voir des lieux, de l’organisation du temps, avant même des visages et dialogues ;

- et encore, toujours dans cet avant de l’écriture, que ce soit sous formes de notes minimales, ou rien que mentalement, mais en considérant vraiment ce temps comme partie de l’écriture, liste des propres éléments que vous allez insérer dans votre texte (les mêmes, lieux, visages, bribes de dialogues) ;

- veillez bien à l’entrée dans le texte : si on commence par une mise en place, ou le trajet pour aller au restaurant, ou pourquoi l’assemblée familiale ou la cantine en haut de la Maison de la radio, on n’arrivera jamais au début – partez sur une phrase dite par un personnage, cette contrainte d’oralité est toujours favorable, et utilisez le fash-back pour insérer seulement ensuite les éléments de contexte dont vous avez besoin ;

- tout cela va être complété à mesure de notre dialogue, espace ci-dessous ouvert, dans l’idée que vivre avec une proposition est un chemin symétrique entre énonciation et contributions (que j’attends bien sûr en retour, et qui seront jointes ici même).

 

quelques exemples

merci à Christine Zottele – blog Est-ce-en-ciel, ce cette collecte, via Robbe-Grillet, Murakami et Glenn Taylor, de quelques exemples illustrant proposition ci-dessus...

"Vous ne trouvez pas que c’est mieux ?" demande A..., en se tournant vers lui.

"Plus intime, bien sûr", répond Franck.

Il absorbe son potage avec rapidité. Bien qu’il ne se livre à aucun geste excessif, bien qu’il tienne sa cuillère de façon convenable et avale le liquide sans faire de bruit, il semble mettre en oeuvre, pour cette modeste besogne, une énergie et un entrain démesurés. Il serait difficile de préciser où, exactement, il néglige quelque règle essentielle, sur quel point particulier il manque de discrétion.

Évitant tout défaut notable, son comportement, néanmoins, ne passe pas inaperçu. Et, par opposition, il oblige à constater que A..., au contraire, vient d’achever la même opération sans avoir l’air de bouger - mais sans attirer l’attention, non plus, par une immobilité anormale. Il faut un regard à son assiette vide, mais salie, pour se convaincre qu’elle n’a pas omis de se servir.

La mémoire parvient, d’ailleurs, à reconstituer quelques mouvements de sa main droite et de ses lèvres, quelques allées et venues de la cuillère entre l’assiette et la bouche, qui peuvent être considérés comme significatifs.

Pour plus de sûreté encore, il suffit de lui demander si elle ne trouve pas que le cuisinier sale trop la soupe.

"Mais non, répond-elle, il faut manger du sel pour ne pas transpirer."

Ce qui, à la réflexion, ne prouve pas d’une manière absolue qu’elle ait goûté, aujourd’hui, au potage.

Alain ROBBE-GRILLET, La jalousie, les éditions de Minuit, 1957, pp. 23-24

 

"Tu n’as pas d’intérêt pour l’écriture des romans, et tu n’as pas cherché à concourir pour le prix des nouveaux auteurs", redit Tengo comme pour être bien certain de ces faits.

Fukaéri acquiesça sans détourner les yeux de Tengo. Puis elle rentra légèrement les épaules comme pour se protéger d’un vent froid.

"Tu ne penses pas non plus devenir écrivain."

Tengo s’aperçut, étonné, qu’il lui avait posé cette question sans mot interrogatif. C’est sûr, cette manière de parler devait être contagieuse.

"Non...", répondit Fukaéri.

On leur apporta leurs plats. Pour Fukaéri, c’étaient donc de la salade dans un grand bol et des petits pains. Pour Tengo, des linguine aux fruits de mer. Fukaéri, avec sa fourchette, retourna plusieurs fois les feuilles de laitue, du regard que l’on prend lorsque l’on déploie un journal pour vérifier quelque chose.

[...]

Fukaéri saisit du bout des doigts une petite tomate et la dégusta. Tengo mangea une moule piquée sur sa fourchette.

"Fais-le...", dit simplement Fukaéri.

Puis elle attrapa une autre tomate.

"Écris comme tu veux..."

Haruki MURAKAMI, 1Q84, Livre 1 Avril-Juin, éd Belfond, 2009, pp. 93-95

 

"Eh bien, je crois qu’en réfléchissant un peu, vous allez me comprendre. Tous ces textes que vous et moi écrivons sur des gens et les lieux où ils vivent. Pour autant que je sache, nous essayons de les rendre aussi réels qu’on peut le faire avec de l’encre sur du papier. Vous me suivez ?

— Je crois que oui."

Quelqu’un fit tomber un verre par terre. Le brouhaha des conversations était assourdissant.

"Mais tous les récits vraiment réels perdent un peu de leur vérité dès qu’on les tape à la machine. Et dès que quelqu’un les lit, ils perdent encore un peu de leur vérité. Ensuite, des gens importants les trouvent formidables et leur donnent une récompense. Ils écrivent des articles sur votre article, lequel perd encore un peu plus de sa vérité initiale. Vous comprenez ?

— Oui, très bien." C’était la meilleure et la pire des conversations à laquelle Mitchell eût jamais participé lors d’une réception.

" Donc, poursuivit A.C., à un moment vous envoyez tout balader et vous mettez votre machine à écrire au clou. Je ne dis pas que j’en suis là, mais si je m’installe à New York, je suis sûr de m’approcher à toute vitesse de cette catastrophe."

Il vida sa tasse de café avec une vivacité fort peu élégante, puis posa violemment la tasse vide sur une table roulante. Alors il se pencha tout près de Mitchell et lui murmura à l’oreille :

"Toute cette agitation autour de nous n’a rien de réel. Et dans la mesure où nous essayons de trouver la réalité pour la coucher sur le papier, nous allons droit à l’échec. Il n’y a pas de réalité quand on parle d’écriture." Il se redressa et sourit à l’autre écrivain, qui semblait plongé dans une grande confusion.

A.C. alluma une Chesterfield, inhala la fumée au fond de ses poumons et éclata de rire en la laissant sortir simultanément par les narines et la bouche. Il eut soudain envie de cracher son dentier par terre. "Pourtant, c’est vous qui y parvenez le mieux, je crois", ajouta-t-il. Il serra la main de Mitchell et s’excusa pour aller aux toilettes. Ce café de luxe vous traversait le corps en un rien de temps.

Glenn TAYLOR, La ballade de Gueule-Tranchée, éd. Bernard Grasset, Points pp. 276-277, titre original The Ballad of Trenchmouth Taggart (2008) traduit de l’anglais par Brice Matthieussent.

 

les contributions


1

— Elle est impossible elle dit suivant des doigts l’entrelacement fleuri de la lourde nappe cramoisie qui tombe sur ses genoux. Puis lève la tête cherche un sourire qui ne vient pas et voit le lustre ovale piqué de fausses bougies éteintes.

La petite met ses doigts elle fait rouler les petits pois caresse les graines c’est doux se redresse et voit la mère les fausses bougies éteintes.

Lui il transpire calvitie cheveux comme bâtonnets doigts comme boudins.

Ce qu’il est blanc mon papa elle pense la petite mais elle ne dit pas elle essuie ses doigts au bord de la lourde nappe cramoisie.

— C’est moi qu’ai ouvert les petits pois.

— On dit écosser écosser les petits pois.

— C’est moi qu’ai cosser les petits pois.

Lui il rit pas trop fort il rit mais ses yeux bleus roulent en ovale embrassent la table ils sont tous là il pense mais ne dit rien.

— Ferme la porte ouvre la fenêtre on étouffe ic.i

— Mais on va les entendre, ce bruit qu’ils font.

Elle tranche

— On ne va tout de même pas suffoquer à cause d’eux

Il éternue sort le mouchoir de sa manche (il a toujours un mouchoir dans sa manche) se lève ferme la porte ouvre la fenêtre et éternue en grand.

Dehors sur les allées bétonnées ils sont quatre en patin à roulettes un en vélo une avec sa poupée de travers dans la poussette. Ils les regardent et éternue.

— Ça n’existait pas toutes ces allergies de mon temps

Il l’a dit il l’a encore dit toujours il le dit le grand-père.

Son fils se cale dos à la fenêtre il est bien calé là le bruit du dehors dans le dos ses doigts comme des boudins croisés.

— Ça va être froid.

Il se rassied à contre cœur face à la fenêtre à gauche sa femme.

La petite elle compte quand elle s’ennuie elle compte tout elle compte les petits pois les têtes les fleurs de la nappe les paroles aussi en syllabes elle détache

— Six petits pois nous sommes cinq il en manque un

C’est là que la tante en profite pour finir son verre de vin saisir la bouteille et la lever bien haut.

Elle sert le grand-père sa sœur et son beau-frère, articule de sa grande bouche peinte en rouge

— Toi c’est pour plus tard qu’on trinquera

(la petite a compté neuf)

La mère sa sœur, la bouffe des yeux elle aime pas bien ça et dit

— Et toi Agnès, c’est donc à quoi que tu trinques ?

— À Moby-Dick sans réfléchir elle dit avec sa grande bouche peinte en rouge et puis elle rit tout large.

Le papa de la petite se demande s’il ne devrait pas fermer la fenêtre tout ce bruit qu’elle fait.

FRANÇOISE SZELEVENYI

 

2


Hey ! How are you doing ? Je lui lance en passant, sans trop oser m’avancer, mais lui aussitôt vient à ma rencontre.

Cette fois, on arrivait par le pasaje de Vila. La bodega est une dizaine de mètres plus bas, à droite, dans la calle Rodrigo Caro. Le bar fait l’angle avec la rue Mateos Gago, et il se tenait sous l’auvent, appuyé contre le dernier pilier. Il parlait avec quelqu’un, un verre de bière à la main. Casual conversation, comme disent les Anglais, discussion de pure forme, comme chaque soir il y en a dans tous les pubs.

On se connaît, il me fait, mais je ne sais plus d’où. On ne se connaît pas à proprement parler, je dis. On s’est croisé plusieurs fois cette semaine, mais nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment faire connaissance.

Lundi soir, à peine arrivés, les valises sitôt posées dans la chambre, nous sommes ressortis faire un tour en ville. Les tapas bon marché, beaucoup plus d’espagnols que de touristes à l’intérieur, on a poussé la porte. Je n’ai rien compris à ce que m’a dit la fille au comptoir. Habla francés ? J’ai demandé. Elle a aussitôt levé les bras au ciel et s’est éloignée en marmonnant quelque chose. De l’autre côté du bar, un type a souri et lui a dit quelque chose. Grand, blond, les cheveux mi-longs, la cinquantaine peut-être, les traits marqués, il lui avait parlé en espagnol, mais j’ai tout de suite pensé qu’il était américain. Elle a plaisanté avec lui, et lui a servi une bière. La fille est revenue vers moi peu après, soudain plus conciliante. J’avais faim, j’ai commandé au hasard quelques tapas, et nos boissons : una cerveza y una coca-cola por favor. Ça, à défaut d’autre chose, je savais le dire, et ici au moins, ça me sauverait toujours la mise. Elle inscrivit à la craie sur le comptoir la commande. Le type en face me salua en levant son verre dans ma direction. Parfois on croise quelqu’un, et l’on se reconnait l’un l’autre, quand même on ne s’est jamais vu. Qui croit-on voir alors ? Une âme sœur, ou comme soi une âme en peine ?

Il sourit. Eh bien, enchanté de te parler enfin ! Il me tend la main, et notre poignée de main est chaleureuse.

Je me présente, et comme il me pose la question, je lui dis d’où je viens. Enchanté Philippe. Moi c’est Terence… Terry si tu veux. Je suis… Il hésite une seconde. Eh bien, je suis de Séville, finit-il par dire, tout sourire, toujours en anglais, et nous savons tous les deux qu’il est américain. Il est d’ici tout aussi bien, comme je pourrai l’être aussi, comme je l’ai été ailleurs, me réinventant tant de fois dans un lieu inconnu, une ville ou un pays nouveau, posant mes valises, délesté, pour un moment, du poids du passé. Étranger aux autres, vraiment, on l’est le plus souvent chez soi.

De retour à notre table avec nos verres, L. me demanda se que j’avais commandé. J’en sais rien, je lui dis. Elle se marra. Au moins, ce soir-là, je faisais rire tout le monde.
Eh, los franceses ! La serveuse nous faisait des grands signes, et j’allais récupérer nos tapas. Voilà, monsieur ! Elle me dit, en français, en me désignant les assiettes. Bon appetite ! Comme Terence, Angelita — son nom, je le saurais le soir même, il serait inscrit sur la note —, on la croiserait souvent toute cette semaine, et d’abord presque tous les soirs ici, à la bodega, qui deviendrait dès le deuxième jour comme notre cantine, mais plus que celle de la serveuse s’affairant au comptoir, l’image que je garderais d’elle, c’est celle de la jeune femme déboulant à toute blinde sur son scooter rose pâle dans les petites rues du quartier, portant un jean rose clair, un blouson rose bonbon, un foulard fuchsia, et toujours son air renfrogné sous son casque, rose lui aussi, framboise s’il l’on veut, semblant défier les touristes perdus dans ces rues piétonnes, répétant sans doute pour elle-même le numéro pince-sans-rire qu’elle leur ressortirait plus tard, derrière son bar.

Le premier soir, Terence, dont j’ignorai bien sûr encore le nom, je l’imaginais musicien. Le lendemain, on le croiserait, de loin, à deux pas de notre hôtel, et encore une fois, le soir même à la bodega, toujours nous saluant de loin. Le samedi, non loin du Real Alcazar, nous l’avions revu qui tenait une petite échoppe improvisée où il vendait des aquarelles. Il y avait du monde avec lui, il était occupé à peindre et je n’ai pas voulu le déranger.

Nous aurions pu aller n’importe où ce soir, mais j’ai insisté pour venir là parce que je savais qu’il y serait. Je voulais le saluer une dernière fois, le saluer vraiment, apprendre enfin son nom, pour au moins compléter à grands traits son portrait que j’avais commencé de tracer au brouillon.

Je dois y aller, il m’a dit, et nous nous sommes de nouveau serré la main. Je dois y aller, mais peut-être demain… Malheureusement, nous partons demain matin, j’ai dit. Il tenait toujours ma main. Eh bien, si tu reviens à Séville, c’est là que je serais, et il fit un geste du bras, qui englobait aussi bien la bodega que la ville tout entière.

Un peu plus tard, depuis le bar, Angelita nous sortit le grand jeu, nous sifflant en riant, criant le numéro de notre table ou nous jetant en dernier ressort des petits bouts de gressin pour nous signaler l’arrivée de nos plats au fur et à mesure qu’elle les posait pour nous sur le comptoir. En partant, nous voulûmes la saluer, mais déjà elle était loin, elle ne nous entendait plus.

PHILIPPE CASTELNEAU

 

3

Il n’est question de rien d’autre que d’échanges épistolaires et je voudrais…

Elodie est allongée dans l’herbe, les bras au-dessus de la tête, et dans son bâillement la voix de Fabien lui parvient assourdie. Sans retenue, elle se décroche la mâchoire. Il s’essuie les lèvres avec la serviette en papier avant de poursuivre, mais un sursaut de brise dans la chaleur étouffante emporte le carré blanc. Il le suit des yeux jusque dans les buis où il reste entravé. Comment la convaincre ? Il admire le long corps abandonné, la robe fluide, les pieds nus. Ne pas y penser. Il termine lentement son bol de gaspacho, savourant la fraîcheur du basilic cueilli au jardin tôt le matin. Il a peut-être un peu forcé sur l’ail. Pourquoi cela le dérange-t-il ?, il se pose la question sans y répondre. Et se lève pour ramasser la serviette coincée dans l’arbuste.

— Un jour, je te ferai goûter… mon granité au basilic… tu sais qu’à… l’origine, c’est un serpent… le basilic ? Elle parle au rythme où elle porte la cuillère à la bouche. J’ai un appétit de louve. Elle avale entre deux paroles. Et qu’on avait intérêt… à le regarder en premier… sous peine de mourir foudroyé ? Elle déglutit. Baisse la tête.

Le vacarme des insectes envahit brutalement le lieu, à moins que tous deux ne le perçoivent ensemble à cet instant, un frottement multiple, sourd, de lancinants chants d’amour parmi lesquels les femelles choisiraient le plus puissant.

Sa voix l’avait emmené ailleurs, loin dans le temps, il revient au repas avec un air dans la tête. Une scie pour adolescents comme tout ce qu’il a tendance à écouter ces derniers temps. Elle s’est penchée pour attraper la bouteille de graves entre eux sur la nappe fleurie. Il plonge le regard dans son décolleté sobre où le soleil a coloré la peau. Petite poitrine nue, de vrais seins, il remue les lèvres, percuté par la douceur de l’image. Elle termine de croquer une énième gaufrette au curry dont l’extrémité sort encore de sa bouche. D’un coup de langue, elle l’avale. Une poussière jaune à la commissure des lèvres.

— Je sais que cela peut sembler…

— Tu me passes le tire-bouchon s’il te plaît ?

Il s’accroupit en soupirant imperceptiblement avant de se relever pour chercher l’objet dans le panier au pied de l’arbre. Le soleil tape fort et l’endroit est la seule oasis de fraîcheur au milieu de toute cette minéralité. Il se dit que le graves s’accomodera mal du gaspacho. Faute de goût. Elle l’observe de dos, son regard se porte instinctivement sur ses fesses étroites, elle note que son buste est légèrement disproportionné par rapport à ses jambes. Un peu trop grand. Jusque là, elle ne l’avait pas remarqué. Mais elle devine la musculature des cuisses sous le pantalon de coton.

— Qu’est-ce que je fabrique ici ? se questionne-t-il.

Ils trinquent. Elle hume le vin et il prend conscience véritablement de son nez, long mais fort. Un nez pour sentir. Palpitant. En une fraction de seconde, elle l’observe par en dessous alors qu’il la dévisage, leurs yeux se sourient, elle rosit, et c’est là qu’elle découvre ses lèvres asymétriques et leur air narquois. Ils entament une phrase à cet instant précis. Ils rient. Il aime tellement rire avec elle, sa jeunesse sans doute. Elle découpe la tarte aux courgettes, tu verras, succulente, elle avait précisé en la déposant sur la table improvisée. Elle entame sa part, les épices lui enflamment la langue. Elle allonge les jambes, elle remue les orteils tout près de la nappe. A moins que ce ne soit la tarte même. Juste sortie du four. Encore brûlante dans ce trajet étouffant. Elle aspire un peu d’air en maintenant la bouche ouverte, et souffle tout de suite après.

Quand il engloutit la moitié de son quart de tarte, elle demeure ahurie, lèvres entrouvertes, sourcils levés. Elle espère qu’il lui dira le goût de la cardamome et du cumin, du curry et des clous de girofle.

— Tous les poètes ont entretenu… Aaaaaaaaaaaaaaah ! Il recrache dans son assiette. Excuse-moi.

— Alors tu es poète ?

Comment avait-il pu ? Lui parler maintenant, impossible. Il dégouline de transpiration. Elle éclate de rire. Encore. Il entrevoit la langue rose et les dents alignées, il inspire fortement. Mâchoire carrée.

— La mâchoire est notre meilleur instrument de connaissance philosophique, tu sais ça ?

Elle fronce les sourcils.

— C’est Dali.

Et il croit que sa moue témoigne de ses doutes. Quand il ajoute qu’à force de dévorer les choses des yeux, notre désir est tel de participer à leur existence qu’il nous faut les manger, dixit Dali, elle se trouble, ses lèvres frémissent. Rien sur les épices.

— Je te… euh…

— Oui… je t’écoute…

— De… enfin, je proposais donc, j’avais envie, si tu veux bien… sûr… de s’écrire, enfin, une correspondance… rien de contraint… j’avais dans l’idée… un peu comme…

Elle a filé derrière lui près de l’arbre.

— Les poètes et leur muse ?

Elle fouine dans le panier.

Une buse piaule, ce qui les fait sursauter, ils la voient planer haut dans le ciel, dévoilant son ventre brun tacheté de blanc. D’un bond, Elodie s’est levée, dressant sa taille haute sur un rocher de granit, le nez en l’air.

MARLEN SAUVAGE

 

4

— Désolé belle maman, mais j’ai reçu des instructions précises. Je les installe où on m’a dit et c’est déjà suffisamment de responsabilités pour un dimanche !

La table est un long plateau de verre supporté par des arches élégantes, laquées de blanc. De jolis sets en camaïeux de gris s’allongent sous les assiettes en porcelaine. La lumière entre largement dans la pièce et met en valeur les deux urnes funéraires : les aspérités du laiton, les lignes noires, horizontales ; la couleur rouille, les rivets nombreux, le couvercle hexagonal.

— Il suffira de faire attention, c’est tout, décide Amélie. Maman, tu te mets à côté de Patrick, Françoise à ma gauche, les enfants à l’autre bout.

— Tu crois que grand-père Lucien et papy Jacques nous entendent ? questionne Bérénice, prudemment.

— En tout cas, j’espère qu’ils ne nous voient pas : j’ai une mine affreuse aujourd’hui...

— Oh non, du saumon ! J’aime pas le saumon, tu sais bien maman, dit Constance en se croisant les bras.

— Bon. Je propose que l’on se taise pendant le repas. Et que l’on prenne un peu de temps, à cette occasion, pour penser à ceux qui nous ont quitté et moins à nous-mêmes, déclare Patrick avec une surprenante solennité dans la voix. Je vous souhaite un bon appétit !

Bérénice regarde sa sœur, se couvre la bouche, s’empêche de glousser. Les trois femmes tiennent un conseil rapide et silencieux en s’interrogeant du regard. Constance prend sa fourchette, martèle nerveusement le tissu qui protège la table. Il est 13 heures et 4 minutes.

NICOLAS BEUSCHER

 

5

Celle-ci cherche un ventilateur, une bouche d’air, une fenêtre ouverte, sent sa tête au bord de tourner, son nez en sueur, ses jambes de coton, le manque d’air et d’horizon, demande un verre d’eau. Attendre qu’une table se libère, faire un choix sur la carte et le mémoriser.

Nouveau jeu de serviettes lie de vin, jetées avec leurs bagues de papier « Au coin de table ». Dans notre dos une banquette de six adossée aux sanitaires. Six plus cinq, plus huit, plus quatre, plus quatre tables de trois : trente couverts ce midi.

Celle- ci semble effectuer un exercice : rotation cervicale corrective prescrit par un kiné ? Elle se retourne deux ou trois fois pour vérifier le visage, la correspondance de la tête à la voix. Se gratte une incisive avec l’ongle rouge de son pouce.

Celle-là, souffle sans s’essouffler, vient de transmettre les codes de nos commandes, vient de déposer les deux entrées de la « formule eXpress ». La courgette est blanc-bec , Ida gratte et repousse au bord de l’assiette la pâte collante qui recouvre le crumble, porte à sa bouche quelques bouchées, pendant que Sylvie presse entre pouce et index, plisse les yeux, cherche à extraire la dernière goutte de sa tranche de citron, puis tartine un mélange orange et gras sur ses croûtons.

Le menton déposé sur le dos de la main déposé sur le coude gauche tenu par le coude droit, celle-ci attend, le regard dans le vide, n’a pas pris d’entrée, trompe sa faim avec quelques boulettes de pain frais.

Pas de vin – c’est midi et pas le temps pour une sieste – juste l’agitation de l’eau gazeuse dans les verres. On la boit comme du vin en la faisant tourner dans les ballons, les jingles des mobiles, les numéros de table, les nombres criés, des commandes de verres, de thé ou de café. les mini verres de rhum de la table de derrière s’entrechoquent, pour eux c’est la fin . Pour nous Le pain, l’eau, salière et poivrière manquent à l’appel, on appelle celle-là.

Les dos décollent des dossiers, les bras s’agitent et les fourchettes ascensionnent.
Ida pose l’index sur son IPhone fuchsia, dit « c’est Racine ! ». « Les plats du jour ! ». Quatre doigts se lèvent, les yeux montent puis redescendent, l’homme ricane et plante immédiatement sa fourchette dans l’assiette de frites, et déchire sa volaille. Celle- ci constate : « Il n’attend pas les autres et nos mères auraient dit : Affamé mal poli ! »
« Oh c’est beau toi aussi ! » dit Patricia, posant son mobile : « Excusez-moi Mais 56 euros c’est cher non, pour un GPS ? – Bon appétit tout le monde ! ». Genou gauche posé sur genou droit ou l’inverse, quelques chevilles nues s’agitent sous les tables. En face de Patricia, Claude demande « C’est quoi ta voiture ? Une Fiat 500 ou une Audi A3 ? ».Rires . Et la bretelle coquette de Patricia manque de tomber sur la table.

« Plus de cheesecake, on aurait dû les réserver ! ».Une chaine s’organise pour donner à chacun sa tasse en porcelaine blanche « design », quatre angles. Les visages s’inclinent, les lèvres semblent chercher le meilleur, l’angle d’attaque, la façon la plus commode et la plus silencieuse de boire l’amer breuvage. Les amandes cacaotées sortent de leurs petits sachets. Celle-ci dit « qui en veut ? ».

Les moyens de paiement sortent des sacs. Celle -là tend le lecteur de cartes, distribue les tickets. « A bientôt, au revoir messieurs dames, merci ! ».

SMERALDINE

 

6

— C’est l’escabeau de madame Probst, la voisine du dessous. Enfin, l’ancienne voisine du dessous… L’ampoule de l’entrée ne marchait plus, alors elle m’a prêté son escabeau, mais ça n’était pas l’ampoule. Et puis elle est morte, son escabeau est toujours là.

Elle regardait par la fenêtre en mastiquant longuement, le manche de sa fourchette tenu verticalement à pleine main, comme une enfant.

— Ah oui ? Je n’y avais jamais fait attention. C’était il y a longtemps ?

— Oh ! Cinq ans à peu près, cinq, six ans…

Ses yeux gris n’avaient pas bougé de la ligne d’horizon. Sa fille n’osait pas interrompre sa contemplation. Elles dégustaient les morilles en silence.

— Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à jouer Phèdre l’année prochaine. Henri me dit que la salle veut changer sa programmation.

Son regard était désormais planté dans son assiette.

— Oui, mais Henri t’a déjà dit ça il y a un an, et il y a six mois, et il n’y a finalement pas eu de changement…

— Oui, mais enfin, ils vont bien finir par me virer un jour !

La mère regardait enfin la fille, ses yeux fatigués étaient devenus orageux.

— Déjà, quand madame Probst m’a prêté son escabeau, j’ai du arrêter les tournées.

Depuis elle est morte, c’était il n’y a pas si longtemps…

— Et la proposition d’Arthur Gey, ça pourrait être intéressant ?

— Décidément, tu ne comprends rien à la comédie ! Je te dis que je ne veux pas faire du cinéma, c’est vulgaire.

Les mains ridées lâchèrent bruyamment les couverts, et le regard usé se perdit à nouveau dans le soleil couchant. La fille poussa un soupir silencieux. Sur le buffet, derrière sa mère, ses fleurs faisaient pâle figure à côté du bouquet luxuriant qu’Henri avait dû rapporter le matin même, comme tous les samedis. Etrangement, aucun parfum ne se dégageait de cette végétation colorée.

— Bon, et dis-moi, comment s’est terminé ton tournage en Ecosse ?

La fille rougit. Elle poussa les restes dans un coin de son assiette.

— Bien, bien… Pas mal de pluie, quand même… Mais Jean-Marc est vraiment un réalisateur très agréable. Il m’a parlé de son prochain projet, je pourrais jouer dedans, c’est sûr la vie de…

— Oh, lui, il veut coucher avec toi !

Un nouveau soupir, pas silencieux cette fois.

— Si, si, il est comme ton père… C’est pour ça que je l’ai quitté, tu sais, il draguait toutes les…

— Oui, je sais.

La fille se leva en empilant les assiettes après avoir réuni les déchets dans une seule, tandis que sa mère poursuivait sa litanie sur les frasques de son géniteur.

— Mais, tu n’as presque rien mangé, maman…

La star du théâtre continuait de détailler l’épisode de son ex-époux en vacances avec Lana Montales en Californie alors qu’il était censé soumettre son scénario à un producteur en Italie.

— Maman, pourquoi tu n’as pas mangé ?

— Il a osé essayer de me faire croire que cette crétine se lançait dans une carrière de productrice, franchement ! Il n’avait honte de rien !

— Maman !

— Oui ? Oh, c’est rien, je n’ai pas faim…

Elles se regardèrent en silence quelques secondes, puis la mère baissa doucement les yeux.

La fille emporta la vaisselle à la cuisine. Dans le couloir, elle remarqua que l’escabeau en bois était vieux et usé.

ISABELLE G.

 

7

Parce que c’était de la panna cotta, et que ça colle, la crème cuite.

— Je n’aime pas tellement manger, dit l’amant. Il dit ça comme les enfants capricieux, qui préfèrent aller jouer plutôt que se plier aux rites sociaux. Il faut les forcer, leur apprendre.

Elle dit ça : – Tu sais tout le temps que j’ai touillé la gélatine dans la crème, tout le temps que ça met à refroidir ?

C’est culpabilisant, ça, elle est contente. Mais l’effet est trop net. Alors elle reprend :

— Tu sais que ce n’est pas de la nourriture, mais de l’amour ?

Elle ne sait pas trop pourquoi elle négocie. Elle ne sait pas trop pourquoi elle fait de l’amant, un grand enfant. Elle trouve ça fou. Ce n’est pas elle, ça ne lui ressemble pas. Mais elle insiste : il la bouffera, sa panna cotta. Ce qui est en jeu, c’est son pouvoir.

Elle dépose une feuille de menthe sur le dessus du ramequin. Elle approche ses doigts de son nez, sourit, se croit sensuelle. Il sent l’odeur du lait, du sucre, il est écoeuré. Il lui sourit. Il va la manger, bien sûr.

— Tout ce que je voulais te dire, c’est que tu n’es pas obligée de faire ce genre d’efforts. Qu’on tient son homme par l’estomac, c’est l’ancien temps. Un dessert de temps en temps, si ça te fait plaisir, mais je veux juste te dire que je n’y tiens pas. Pour moi, ça n’a pas d’importance.

La panna cotta, et les fruits rouges : elle a fait un coulis, elle verse le coulis sur l’assiette, autour du ramequin. Elle aurait dû renverser la crème gélifiée sur l’assiette, démouler, pour faire comme dans les restaurants. Mais elle ignorait qu’il fallait laisser
le ramequin quelques secondes sous l’eau chaude. Alors ça n’a pas marché. Beaucoup de choses qu’elle ignore, elle. Et lui qui ne sait pas profiter de la vie. Les ignares manient aussi la petite cuillère.

La crème les cuit et les colle.

ALICE SCALIGER

 

8

— Je me demande toujours où vont les gens ? Quelle vie les attend une fois arrivés à destination ? La même que la nôtre tu crois ? »

Le passé surgit toujours dans un nouvel espace du quotidien, leur vie est de retrouvailles, réfractaire qui refuse de se laisser écrire. Les entourent juste les battements d’un monde qui bruisse, grince, se froisse, et gronde en bordure de la voie rapide qui draine vers la capitale le flux des véhicules de retour de week-end. Tout à l’heure il la regardait encore en lisière des vagues, la tête enfoncée dans ce manteau rouge dont elle a tout de suite aimé la couleur, celle d’un pigment qu’on obtient en broyant une pierre dure qui a tendance à virer au noir. Un été glacial qui n’arrive pas à ressembler à un été, comme s’il n’était pas taillé pour le rôle. Comme elle, dont il n’arrive pas toujours à discerner avec certitude la petite fille fourvoyée sur la plage de l’amante sans pudeur au front couvert de sueur qui lui murmure ces mots dont il garde en mémoire la fulgurance.

— Te vexe pas, mais habillée comme ça tu vas finir par provoquer un carambolage ! Les conducteurs ne regardent plus la route et je ne te parle pas des passagers du car un peu plus loin qui ont l’air en pleine agitation…S’ils ne sont pas fauchés par un camion, ils vont claquer d’une crise de tachycardie…

— Les vieux croulants british ? Ils ont bien mérité un petit bonus avant de retourner dans leurs maisons de retraite. La dernière fois qu’ils sont venus, le comité d’accueil avait de moins jolies jambes ! glousse-t-elle. Et puis ça va les réchauffer parce que leur pique-nique froid a l’air dégueulasse vu d’ici !

— Pas qu’eux qui sont gelés, moi aussi ! Je me demande ce qui nous a pris de venir dans un coin pareil à cette saison ! En fait de romantisme on se retrouve en plein remake du « Jour le plus long » avec lâcher d’anciens combattants et fanfares à tous les coins de rue, et question météo on se croirait à Bergen ! En plus, tous les restaus complets à deux cents kilomètres à la ronde !

— Oui mais des sandwichs préparés avec tout ce qu’on a détourné au buffet de l’hôtel ce matin, ça me rappelle la colo !

— Tu es allé en colo toi ? je n’aurais jamais cru dit-il, tout en en essayant d’éviter la dispersion et l’écrasement au sol d’un édifice improbable -résultat de l’empilement de plusieurs couches de pain, pastrami et fromages divers, généreusement beurrés et garnis de mayonnaise.

— Pas plus que toi ! Mais je suis sure que ça doit ressembler à ça !

— Une raison supplémentaire de préférer la salle du Grand hôtel. On aurait peut-être croisé Marcel ou Albertine… »

Le pâle soleil normand a fait ressortir ses taches de rousseur et la sauce curry qui lui dessine le coin des lèvres la fait ressembler à une gamine descendue de la voiture familiale pour un pique-nique au bord de la route avant de retrouver l’appartement familial et les devoirs du dimanche soir. Des souvenirs de gouters, de repas, tout cela éclate comme une bulle qui exhale des parfums d’enfance vite submergés par les odeurs de terre meuble et de gas-oil mal brulé sortant des pots d’échappements des poids lourds peinant déjà au bas de la rampe et qui saturent leur odorat.

Une ombre passe sur ces moments volés. Retrouver ses enfants et ce mari qu’elle n’arrive pas à quitter.

— Je me dépêche de terminer. De toute façon, nos sandwichs à nous aussi on dirait du buvard décongelé ! dit-il comme pour lui-même.

— Je me sens parfois comme une passagère clandestine quand je suis avec toi ; c’est drôle non ?

— …

— Moi aussi ça m’arrive souvent de marmonner dans mon coin, il faut se sentir drôlement seul. il ne l’a pas entendu s’approcher, il est juste derrière lui.

On ne peut s’empêcher de se croire devant une vitrine d’un des musées de la côte dont on aurait laissé par mégarde la porte ouverte. La taille serrée dans un spencer vert olive avec des galons sur la manche et une cascade de médailles sur la poitrine lui servant de lest dans les bourrasques, se tient maintenant à côté de lui un vétéran, un vrai ou ce qu’il en reste soixante ans après. Dans un papier journal gras, un mélange de ce qui un jour a dû être une double part de fish’n chips généreusement salée et arrosée d’huile et de vinaigre, refroidie depuis longtemps comme tous les gars de son unité dont il n’a même pas été foutu de retrouver les tombes aujourd’hui. Pas étonnant, ni étonné, ils s’étaient déjà tous paumés en débarquant et rien n’a changé dans ce foutu bocage ! Ca ne lui coupe pas l’appétit et il picore de ses doigts bien gras des frites à l’anglaise et des morceaux de poisson.

— Je vous vous proposerais bien d’échanger votre ration avec la mienne, poursuit-il dans un français un peu trainant dans lequel subsiste un peu d’accent gallois, mais je crois que nous ne sommes pas mieux lotis l’un que l’autre par l’intendance.

— Oui c’est un affront à la cuisine française, vous n’avez pas mérité ça. ce qui ne l’empêche pas de d’arracher une pleine bouchée de son pseudo sandwich club.

— Vous pouvez parler la bouche pleine, faites comme moi ne vous gênez pas ! Là-bas c’est une véritable horreur, on dirait mes petits fils à table… grince-t-il tout en mâchant et désignant d’un hochement de tête les autres passagers qui déjeunent debout à l’abri du bus.

— Vous voulez une bière ? J’en avais pris deux … On ne sait jamais…

— Si vous comptiez trinquer avec un fantôme, vous êtes servi avec moi !… Il y a longtemps qu’elle vous a quitté ?

— Cinq minutes ou peut-être un an, j’ai oublié. C’est le problème avec les gens qu’on a toujours connus.

Un été auquel personne n’a rien compris, en tous cas pas eux. Une histoire, comme un scénario de cinéma. Un homme et une femme. Plus tôt, plus loin, ils s’étaient immédiatement aimés d’un amour violent, sans direction comme les nuages, pendant que l’histoire s’accélérait, jetée sur les pages des quotidiens entre les courses hippiques et les éditos politiques. Le lendemain on voyait les pages des journaux s’envoler sur les trottoirs ou sous les étals, maculés de gras ou d’empreintes de doigts qui l’avaient laissé choir. Illisibles comme leurs vies. Une voiture abandonnée dans la précipitation, roues en équilibre sur le trottoir, comme un char éventré. Plus rien. Rien entre lui et un filigrane au loin, une ligne blanche comme tracée à la craie qu’il devine et d’où va arriver l’orage bientôt.

S’il n’était pas si attentif avant de s’élancer pour traverser Kingsway road, il pourrait presque le voir là-bas. Il se rappelle le gout amer de la bière brune partagée cet après-midi là au bord de la route. Mais tout ce qu’il entend c’est les piaillements autour de lui du maigre convoi de rescapés en provenance de la maison de retraite de Pines Care qui constitue une cible facile pour les 4×4 lancés à pleine vitesse sur la voie rapide en provenance de Brighton. L’épidémie de grippe de janvier a salement clairsemé la troupe qui n’a pas fière allure en équilibre sur le bord du trottoir avant de partir à l’assaut. Finalement Gordon se lance tout seul, au mépris des ordres de l’infirmière qui est censée les accompagner mais qui comme tous les gradés est planquée derrière, en train de fumer une clope à l’abri du vent en espérant gagner du temps. Et puis encore mieux finir sous les roues d’un tank allemand transportant une famille des beaux quartiers que de rester planté là en plein vent ; ça pue le vieux, la trouille de mourir, la merde et la pisse ! Elle peut s’époumoner, il a passé la première ligne et maintenant il progresse vers le rideau de cabines en toile blanche qui défendent la plage en remorquant derrière lui le reste de la troupe qui s’est décidé à y aller aussi ! L’impatience d’un seul homme passe souvent pour de l’héroïsme et peut faire basculer une situation. Surtout sur une plage. Mais il ne va pas encore leur raconter son histoire, il sait bien qu’il emmerde tout le monde avec ça. La pluie commence à tomber. Foutu climat. Brighton c’est pas Marbella, on lui avait bien dit.

Mais les coups de soleil, c’est comme les coups de cœur, il a passé l’âge…

JEAN-MARIE FLEUROT

 

8

— Tu fais du bruit avec ta bouche.

— Hm ?

— Tu fais du bruit avec ta bouche. Je n’aime pas les bruits de bouche.

— Va un peu plus loin alors, le parc est grand.

- - Et qui va garder la nappe ?

Voilà l’éternelle rengaine. Tout est sujet à partage de biens, divorce, régime de la communauté. Elle veut tout scinder, de manière équitable, jusqu’à l’ivresse.

Prends la nappe et casse-toi.

J’aurais voulu lui dire, avoir le courage de lui dire, avoir les couilles, oui les couilles, d’être vulgaire, discourtois, tranchant, et de l’envoyer paître à dix mètres. Qu’elle rumine sa bile au bord de l’étang, devant les canards. Va bouffer avec les canards sauvages. C’est ça que j’aurais dû lui dire. Mais j’ai eu peur de la chienlit, un vieux mot qui lui va si bien.

— J’ai fini, je ne vais plus t’importuner.

— Tu vas dormir. Je suis sûre que tu vas dormir.

Pendant que, pour lui donner raison, je somnole, elle en fait, elle, des bruits de bouche en finissant tout ce qu’il y a sur la nappe.

— Je n’aime pas gaspiller.

— Oui, mais bon, elle prévoit toujours trop, elle déborde, elle accumule, elle multiplie.

— Pour ce qui reste, autant le finir.

Elle a une formule pour chaque moment du repas. Je l’aperçois entre mes cils : elle engouffre les mini-brochettes de tomates cerises et billes de mozarrella « c’est chic ». Elle ne voit pas la sauce de son sandwich poulet-curry échouer sur son sein. Elle s’étrangle avec l’eau pétillante, s’essuie la bouche. Des plaques rouges apparaissent dans son cou.

— Et toi, tu ne réagis pas évidemment, je pourrais crever sur place que tu ronflerais encore comme une charrue électrique.

Déjeuner sur l’herbe avec Clotilde et mourir d’ennui.

ISABELLE BALDAKIZ

 

9

La radio bourdonne. C’est France Inter. On n’y coupe pas, la litanie des infos accompagne le devoir de mastication quotidien. Il l’a imposée sans qu’elle manifeste d’opposition. Lui, il écoute. Elle s’échappe dans ses ruminations intérieures. La radio grésille, ça l’agace. Les sons dissonants et brouillés aspirent son énergie, la martèlent, l’écartèlent. Elle résiste. Elle pense qu’elle voudrait lancer le premier mot. Mais c’est lourd, coincé dans sa gorge. D’ailleurs elle mange. Il ne supporte pas que l’on parle la bouche pleine. Elle comprend. Elle se demande à quoi elle ressemble quand elle mange. Si c’est acceptable. Si son visage ne se distord pas, soumis à une veulerie ignorée d’elle. Elle se réfugie lâchement dans le bourdon de la radio. Les premiers mots qui viendraient, elle le sait, les ramèneraient vers du lourd, du compact, de l’indigeste. Suivre le fil des infos et réagir ? Elle a toujours un temps de retard dans la compréhension du flux sonore, c’est harassant, cette lutte pour revenir vers le monde, saisir le monde, le comprendre. Elle se tient sur le bord, à l’écart. Elle attend. La fin des infos, la fin du repas, la première parole.

La cuisine est sombre. Chacun se concentre sur sa tâche. Elle mâche ses pensées, les débris de ses pensées, qui s’agglutinent, s’effilochent, se dissolvent et se reforment, en une geste mécanique et sans saveur. Ou alors âcre, et rance aussi, c’est selon.

Il se tient bien droit, brut, sans hostilité notable, appliqué à déglutir les mets avec les infos. Elle le remercie en silence d’être civilisé, de manger proprement, de cette dignité dont s’enrobe le mouvement de sa bouche.

La première parole. Anodine, inepte, ou cuisante, corrosive, fielleuse, surgie de la lente macération des entrailles ? Continuer d’absorber le silence avec l’aliment ou déverser l’immonde bile ressassée ? Aujourd’hui, elle ne s’y résout pas, décide de refluer vers son ventre le clapotement de sa bouche.

C’est un repas ordinaire, somme toute, dont l’aspect si lisse laisse à peine soupçonner les sévères régurgitations à l’oeuvre.

KATELL

 

10

— Oh pardon.. excusez moi... j’oubliais.

Elle laisse la dernière phrase de cet homme, son voisin, tomber dans un silence, sera court le silence, on peut lui faire confiance, et elle aime autant ne pas en entendre davantage... elle ne peut laisser cela sans réagir, mais elle le doit.. pourquoi l’a-t-on mise à cette table ? Vrai qu’elle n’est pas facile à placer, mais tout de même... retrouver vite un peu de tendresse pour sa soeur, la maîtresse de maison, pour eux, refouler l’embryon de rancune – elle se penche, prend son appareil photo dans son sac, se lève, croise le regard de la belle, froide, impeccable, femme en face d’elle – elle est plus belle peut-être que sa soeur, mais lui manque ce pétillement doux de l’intelligence.. pourtant si, elle sourit, elle dit :

— Les enfants ?

Il faut que je l’aide à s’exfiltrer, nous allons au clash, là.. drôle qu’elle réagisse ainsi, bon il exagère un peu, cette sortie sur l’argent que coûte la culture... assez charmants ces gens mais un peu bornés tout de même, et puis même si ce n’est pas tout à fait faux, ça ne se dit pas... ce sont des amis parisiens je crois, ou versaillais, et Marie Claire dit que leur maison à Gordes est superbe, elle a du goût semble-t-il et ils ont de l’argent bien sûr.

— Claire, il faut... pour cet été.. je suis si étourdie, sûre que je partirai demain sans que nous... la phrase se perd pendant qu’elle tourne autour de la table voisine, se noie dans le bruissement des voix.

Cette pauvre Jeanne je la voyais bouillir, déjà elle a cru bon de le contredire tout à l’heure quand il parlait – il n’a pas tort pourtant, bon ça aussi ça ne se dit pas – de l’invasion des musulmans.. C’est vrai ce n’est pas le genre de choses qu’on entend dans cette famille, et puis je ne sais pas, je crois qu’elle a eu une histoire.. Bon il s’adresse au vieux beau par dessus la chaise vide.

Elle se tourne vers son voisin, lui sourit, agréable de se retrouver entre soi

— Bien regretté que vous n’ayez pu venir à la tour Royale l’autre nuit.. c’était très beau cette flûte et ce youd dans la nuit, devant la mer... mais tu as de bonnes nouvelles de Marie ?

— Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, m’a chargé de ses amitiés pour vous deux,.. oui elle a ouvert la maison, les Pierre et leurs enfants arrivent demain matin, la fille ensuite, il pleuvait..
Le mari, inclus dans la réponse, pose sa fourchette, plutôt bonnes ces coquilles, pas trop cuites, et puis le petit mélange fenouil, et.. sais pas ce que c’est, ça va bien ensemble, pas mauvais ce souper, mais que le service est lent.. je sens l’ennui nous engluer lentement s’adresse à son vis-à-vis.

— J’ai vu passer ta nomination.. pas eu le temps de te féliciter.. le mérite, mais tu ne vas pas t’amuser.

— Merci.

Agréable de penser qu’avec lui c’est sincère... la fin aussi d’ailleurs, il connaît, il avait ce commandement avant Bertier, et comme on ne parle pas service, à la femme

— Je suis passé hier avec Françoise X à la galerie, il y a plusieurs de tes petits ports qui m’ont bien tenté..

Une conversation entre les autres convives se croise avec leur phrase, regrettant les trombes d’eau qui s’abattent autour des tentes, regrettant qu’elles ne soient pas, comme pour les mariages précédents, dans le grand pré..

— Vraiment compliqué pour le service.. et puis un peu prétentieux et inefficace ce traiteur.

— Je crois que c’est la belle famille qui a choisi.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

11

(à lire sur son blog)

C’était toujours lui qui se levait pour ouvrir la porte. Nous mangions allongés devant notre télé dans des barquettes en plastique emballées dans du papier aluminium. Le traiteur de la rue Mazagran venait de nous livrer. Quelle heure était-il ? Je n’en sais rien. C’était peut-être un dimanche ou un autre jour de la semaine. Nous étions sans travail.

Le bruit de la radio sourdait de la cuisine. Il posa le plat sur la table en marmonnant quelque chose, sans doute un de ses commentaires sur les actualités. Il se mit à donner la becquée à notre fille. Je regardai mon poisson décongelé dans une casserole d’eau chaude, sans aucune saveur, ça passait pas. Je me mis à le regarder, lui, il avait decide de se laisser pousser les cheveux. Il les attachait avec des couettes. Pourquoi te laisses-tu pousser des couettes, à ton âge, alors que nous sommes enfin assis sur des chaises.

— Pourquoi t’intéresses-tu à l’intime, pourtant tu ne parles pas chez toi.

— Que veux-tu que je dise chez moi ?

Le serveur prit la commande, il avait la mine ahurie que donne l’alcool à ceux qui en boivent trop. Ahuri mais sympathique, enfin pas tout à fait désagréable. Mon patron s’autorisa donc à le tutoyer : “Est-ce que tu pourras nous amener une bouteille d’eau ?”

Il continua les questions, pourquoi l’intime. Je sais pas, je ne savais pas quoi lui répondre, mais je me revis le geste de ma main imitant le geste de l’écriture et je lui dis ceci : « écrire non, je peux pas, écrire dans ma famille, ce n’est pas un travail ».

Je me retrouvai donc assise en face de lui. Après 17 mois d’échange électronique, un an d’absence, je me retrouvai enfin assise face à celui que je n’avais jamais vu.

Je me souvenais d’une des ses dernières phrases : « Je suis à LAX, dans la soucoupe, je suis seul, toujours seul, je viens de commander une salade Caesar et un martini dry, je vous les déconseille ». Alors enfin assise face à lui, je me suis levée, pour commander au bar, deux oeufs mayonnaises accompagnés de deux martini dry, c’était une de mes excentricités, ou une de mes fantaisies comme il disait. Dans ce bar de l’avenue de Villeneuve, quartier Saint-Médard, Mont de Marsan, j’étais enfin assise face à lui et j’admirais sa laideur, je lui signalai que commander ça, ici, c’était sans doute la pire des condescendances.

— C’est ici que j’habitais, me dit-il, loin du centre, le maire est quand meme venu nous voir, avec des maillots de rugby

— Le maire habitait dans votre quartier, c’était un maire de gauche, vous ne pouvez pas savoir, vous n’êtes pas d’ici.

— Vous êtes une forcenée.

Pour me donner un peu de contenance, face à celui à qui j’avais écrit comme une forcenée, je pris un air désinvolte, à moitié avachie sur ma chaise, je repris mes gestes d’ancienne fumeuse et je me mis à taper la cendre dans un cendrier fictif.

— Je m’en fous de vous mon pauvre vieux, je m’en fous.

CHRISTINE BERNADET

 

12

Repas de famille classique et régulier. Nous sommes encore une fois tous réunis pour une occasion oubliée. Anniversaire, fête des mères, fête des pères, Pâques, Noël, nouvel an, baptême, mariage ou communion, nous les avons toutes traversées.

Mais ce raout aura un goût particulier.

La pièce tapissée de papier peint marron millésime 1983 est petite. Les meubles de style indéfini datent des années soixante. Nous sommes entassés et mal assis sur ces rembourrages recouverts de skaï bleu canard, dignes du dernier restaurant chinois de Provins. Chaque convive a revêtu ses plus beaux atours achetés à vil prix chez Prisunic, costume qui gratte en synthétique marron et cravate jaune pour les hommes, robe du soir en velours vert ou carmin pour les femmes. Les coiffures sentent encore la laque. Dans un nuage de fumée de cigarettes, les bons mots fusent. On compare les marques de voitures, les races de chien, les enfants. On s’engueule sur tout et sur rien, on se fâche sur la politique.

— Quoi que tu en dises les Fiat, ça vaut pas les Ford.

— Pouah, pauvre blaireau, mais tu l’as vu ta caisse, elle rouille en roulant, quand elle roule !

— Et je ne te parle pas de la consommation de l’Opel Kadett.

— Non mais arrête, avec un chien comme le tien on la ramène pas.

— Pauvre plouc, tu te trimbales une serpillière sur pattes et tu viens me parler de mon berger allemand ?

— Ouais ben, moi mon gosse il retape pas deux fois sa sixième.

— Ouais ben moi le mien il pisse pas au lit à 14 ans.

— Fallait pas voter Mitterand.

La vieille interrompra le débat en se tournant vers ma mère.

— Et vous si votre fils était de la pédale, ça vous ferait quoi ?

CHRISTOPHE POUSSIÈRE

 

12

Femme ! Va chercher de la bière pour ce garçon. Assieds-toi. Il prend l’énorme pièce de bœuf sur la table du jardin et en arrache un morceau, tout en se rasseyant. Assied-toi… Mais assieds-toi donc ! Il crie. C’est délicieux ! Je t’attendais. Le jeune homme s’assied au bord de la chaise, les mains entre ses jambes, intimidé. Il semble si jeune, avec ses cheveux noirs épais dont la frange lui couvre presque les yeux. Sur la table, il y a des poulets entiers, des côtes de bœuf, des saucisses. Sur le barbecue, des pièces de ventrèche cuisent, dont l’odeur envahit le jardin. Devant lui, un bouquet de roses est posé, de celles qui sont très odorantes. Il en a la tête qui tourne, de tous ces excès d’odeur. Alors, que me racontes-tu ? Je vais te dire… la femme arrive avec une chope de bière d’un litre qu’elle pose devant le jeune homme et s’assied tout contre son mari : : on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il ne laisse plus une miette du repas que sa femme lui a préparé avec amour. Il embrasse sa femme d’un long baiser sur la bouche, qu’il clôt d’un claquement sonore. Tu comprends ? Bois ! Tu n’aimes pas la bière ? Il fait un clin d’œil à sa femme, lui dit à l’oreille, on dirait ce tableau de Cézanne, tu sais, Le jeune homme au gilet rouge. Bien sûr tu vas tout boire, et tu pourras te reposer après, si tu en ressens le besoin. Un corps plongé dans un liquide… c’est de qui déjà ? Archimède. Il fixe son jeune invité au fond des yeux et arrache avec voracité une cuisse de poulet qu’il engloutit tout en parlant. Remonte ! c’est ça tout corps plongé dans un liquide remonte ! Il rote. La bière… tout un symbole… Aimes-tu mon jardin ? Entends-tu tous ces oiseaux ? La femme se lève, imite leur chant et va à leur rencontre. On l’entends : « petit, petit » crou crou » etc. Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! Et je savais que tu viendrais. J’ai gardé mon costume. Elle était importante cette réunion tout à l’heure, tu le sais. Mais bois donc. Cette bière est fabriquée par ma femme. Oh ! Mais la voilà qui cueille des fleurs... Regarde comme ce costume, il soulève l’énorme serviette qu’il porte autour de son cou, me met à mon avantage. Ce gris clair, élégant, raffiné, assorti à mes yeux, qu’en penses-tu ? Femme ! La ventrèche ! Tu n’es pas fatigué ? Parlons ! Ton père…

ANNE KLIPPSTIEHL

 

13

— Pour finir, t’es contente ou pas ? C’est bien pour toi d’avoir un poste fixe ? me demanda-t-il en haussant la voix - les musiciens attaquaient un tonitruant C’est une maison bleue, adossée à la colline... Je tournai les yeux vers la chanteuse tout en vérifiant du bout de la langue qu’aucun bout de salade ne se soit incrusté entre les dents.

— Je ne sais pas, c’est la fin d’une période...

— Et le début d’une autre, sûr, mais comment tu le ressens ? Il saisit son verre, avala une gorgée, et grimaça en faisant claquer d’un coup sec la langue contre le palais.

— Il n’est pas bon ? Pourtant c’est du vin bio.

— Comme quoi...

— Le blanc est bon. Tu veux goûter ? J’attrapai la carafe mais il refusa d’un geste. Je ne savais pas répondre à sa question. À plus de cinquante balais, la vie offrait encore de ces surprises. Pourtant j’avais presque pris la décision de quitter ce boulot. Ceux qui vivent là ont jeté la clé... La porte ouverte à la rêverie nostalgique, je me retrouvais à l’époque où il y avait toujours un garçon avec une guitare pour jouer du Maxime Leforestier, où l’on rêvait d’une Californie de rêve... Et d’un coup, tous ces rêves vous apparaissaient comme la partie la plus vraie de votre vie. Et lui qui me posait une vraie question et à laquelle je ne savais pas répondre.

— ... ça ne nous rajeunit pas tout ça. Ils commencent à me gonfler, eux. On aimerait manger tranquilles. Sa voix avait monté crescendo sans pour autant couvrir celle de la chanteuse et la guitare amplifiées par les micros. Je lui souris. ... si San Francisco s’effondre...

— Je reprendrai bien un peu de salade de fruits, et toi ? Profite, c’est buffet à volonté ici !

— Ce que t’es gourmande !

CHRISTINE ZOTTELE

 

14

Pas grand monde à la terrasse, mais cette longue tablée qui s’installe. On les a vus venir de loin, sur l’avenue presque déserte, on les a remarqués très vite parce que le groupe s’est défait tout à coup, et surtout à cause de cette vieille femme restée sur le terre-plein et qui n’en bougeait plus — comme quelqu’un qui a raté un bateau et reste, impuissant, à le regarder s’éloigner— et qui s’est mise alors à hurler « Benjamin ! », plusieurs fois, avec une voix d’angoisse et de colère. On a vu un homme se retourner, lui faire un signe impatient de la main, mais elle continuait à crier, il a fallu aller la chercher, une femme qui l’a ramenée avec elle sur le trottoir.

Ça y est, ils sont à table, quatre femmes, deux hommes, il n’y a pas d’enfant. Sur la place, les tilleuls absorbent le reste de lumière et la chaleur enfin fléchit. Un des hommes, une quarantaine d’années, avec un sourire apaisant qu’il gardera pendant tout le repas, se penche au-dessus de la table :

— Qu’est-ce que tu veux boire, ma chère tante ?

— N’importe quoi mais fort ! répond Louise, le visage rouge, les traits tirés. Tiens, un whisky !

Dix minutes plus tard, elle a commandé aussi un Martini, puis a voulu du vin blanc qui était sur la table. Sa fille s’est mise à rire en voyant les trois verres devant l’assiette. Benjamin a souri, a enfin regardé sa mère : « D’habitude, tu manges comme quatre, ce soir tu bois pour trois ! ». Louise, vexée, a failli le prendre mal, mais comme elle a vite effacé la crispation de son visage, comme elle a ri, ensuite, et tous les autres avec elle ! Pourtant, on a bien compris que ces dîneurs venus d’ailleurs — ils ont demandé où se trouvait l’hôtel de la paroisse bleue — étaient à Perpignan pour la raison la moins drôle qui soit (on sait deviner ce genre de choses depuis toujours ).

— Surtout, Camille, pas de retard, demain, la crémation a lieu à huit heures !

Camille ne répond pas, regarde l’assiette parfaitement vide de sa mère, commande un autre café, puis se tourne vers le frère qui lui reste.

NATHALIE FRAIGNÉ

 

14

— J’irai voir s’il y a encore des écrevisses dans le trou là-bas.

— Il n’y en a pas eu aujourd’hui…

— Hier non plus !

Leurs yeux fouillent le fond de l’eau. Les mots rebondissent. En écho. D’une voix. D’une seule. Diffractée. Divisée. Se promenant dans les herbes. Renvoyant le monde.

Dans ses tourbillons.

Des écrevisses. De l’eau. Douce. Limpide. Cuticule. Grise. Transparente. Bouillons grouillants. Crustacés invisibles.

Ils se sont arrêtés de chercher. Un peu de repos. Enfin. C’était le milieu de matinée.
Elle avait ramassé les nasses. Petites caudrettes en filets. Vides encore. Rondes au fond de l’eau qui aspire le regard. C’est toujours elle qui ramasse les nasses. Lui est debout et racle le sol de la rivière. Vues de l’extérieur, les pierres semblent dures. Mais quand le râteau les touche, il a ce matin, une étrange sensation. Elles se rétractaient comme des anémones effarouchées. Il en sortait un jus visqueux. Il se disait que ce n’était vraiment pas possible, cette étrange perception, venue des pierres. Eau jaillie dans l’eau.

Comment être sûr de cette sensation ? Un monde s’échappait des dents du râteau.

Anguilles, algues, alluvions. Silhouettes d’ombre, venues comme d’avant la matière.

Rugosité cauchemar qui venait déciller ses yeux aveugles.

Réveil.

Etalé devant eux. Le déjeuner. Enfin un peu de repos. Les mains ne sont plus aux affaires. C’est la pause de la matinée. Ils mangent. En silence. Le seul bruit est cette mastication qui résonne dans leur tête. Les molaires broient. Pâtes. Légumes. Nasses. Noyade et oubli.

L’eau est noire, noire, noire, ébène, dure, profonde.

Puits de la mémoire. Des générations se sont mirées dans leurs gouttes d’eau et ont englouti leur âme. Dans les filets brillants, perlés sable rivière.

L’eau avait changé ces derniers mois. Couleurs imperceptibles. Dans les herbes. Le temps s’est infiltré. Puis soudain a viré au noir.

— Il n’y a plus d’écrevisses. Cela rapportait pourtant un peu d’argent. Et les poissons aussi ont disparu.

— Tu les vendais à combien ?

— Si le poisson est petit, je le rejette. Pas de vente… On nous les mesure.

Paroles au-dessus de l’eau. Sans écrevisses. Ni poissons.

LI-TRANH-HUE

 

14

— Hum

C’est presque silencieux. Il y a comme une petite douceur à la pointe du m . Comme si il allait rire. Il s’arrête avant. Il s’arrête pour sourire simplement.

— Oui ?

— C’est pour mieux respirer.

La table est large. La surface les tient à distance. Beaucoup de bruit autour d’eux. Ils sont dans une grande ville. Tous est allé très vite. Et c’est comme une évidence à cet instant précis.

Je me souviens encore de ce premier regard. C’est comme si il avait allumé la lumière dans ses yeux.

« Hum » c’est la premier mot qui est sorti de sa bouche. Je peux encore l’entendre si je me concentre un peu. Ça chuchote. Le visage s’est ouvert. Nous sommes calmes.
Nous nous rencontrons pour la première fois.

— Tu n’as pas l’air tendu pourtant ?

Elle maintient les deux baguettes bien serrées et porte le morceau de poisson cru à sa bouche.

— Tu sais on n’a pas forcément besoin de se parler. On peut manger en silence.

Décrypter.

On entre lentement.

Tu manges avec gourmandise.

J’ai proposé de garder le silence. Le bruit des bouches. Les baguettes de bois léger orchestrent nos mouvements. Nous devons un peu attendre pour commencer à parler de choses ordinaires.

La chair blanche découpée est fondante. Une larme de sauce soja, accompagnée d’une pointe de wasabi vert très clair, recouvert d’une lamelle de gingembre mariné …

— C’est délicieux

— Oui, on pourrait y gouter sans faim. C’est toujours un plaisir.

Le restaurant se vide. Il est tard. Ils ont osé les conversation ordinaires. Ils ont dit leur connaissance de la ville, des quartiers peu fréquentés par les touristes. Ici, le vacarme de la métropole à cette heure du jour encore.

Le repas n’est pas terminé.

On peut entendre des bribes de conversations. Saisir des impressions.

Il y a à peine une heure ils franchissaient l’entrée du restaurant, ils s’observaient. Choisir une table. Près de la tenture japonaise là-bas. Table haute. Entourés de part et d’autre. Ils se sont déjà parlés sur le banc, là où ils avaient convenus de se retrouver.

L’apercevoir soudain marchand au milieu de la foule, très droit, très fier à l’intérieur. Une lueur de malice mêlée de crainte. Il arrive enfin à sa hauteur. Il vient cueillir son visage à elle. Un éclat. Une surprise. Ils n’en finiront pas d’être étonnés.

Dans l’écrin à présent de cette salle bruyante il faut engager la conversation.

— J’aime cette ville, ses bruits, son mouvement …

— Je suis arrivée là par hasard. Je ne peux pas dire que j’y suis en harmonie pourtant ça fait bientôt 17 ans. J’habite ici puis ailleurs. J’ai souvent changé de vie.

Ils enchaînent. Souvenirs sur souvenirs. Impressions sur émotions. C’est comme du temps qui s ’étire. Elle se loge dans ses interstices. Elle capte. Regarde. Le regarde. Ose des questions. Observent leurs différences. Ils plaisantent. Tous est étrangement calme.

MAGALIE E.

 

15

Ce 32 octobre 2006, je m’en souviens comme si c’était hier.

« Goran, n’oublie pas, rendez-vous à 11.45 précises », m’a répété dix fois plutôt qu’une, Énora, ma tendre amoureuse.

J’étais à l’heure, même cinq minutes en avance, ce qui la fit se moquer gentiment de moi.

Une maison toute simple, dans ce quartier du sud de la ville de son enfance. La porte qui s’ouvre sur un grand sourire :

— Rentrez, content qu’Énora vous ait invité à partager cette journée. J’espère qu’il fera beau pour que nous puissions déjeuner dans le jardin, comme prévu. Tout est prêt.

Un peu dans mes petits souliers, dix jours que je fréquentais Énora et déjà accueilli comme un ami de vieille date chez ses parents.
Énora et moi, nous nous étions rencontrés, reconnus et étions sur une autre planète.

Aujourd’hui, repas sans chichis comme elle m’avait dit chez ses parents.

J’entrais, précédé par Énora qui avait déposé deux grosses bises sur les joues de cet homme, son père, tel qu’elle me l’avait décrit.

Un long couloir avec un radiateur et sa tablette imitation marbre, deux portes à gauche puis une première porte vitrée à ma droite s’ouvrant sur… je ne le saurais pas… la cuisine à traverser pour atteindre le jardin.

Mon regard fut attiré par une immense photo en noir et blanc sur le mur d’en face d’un salon. Je reconnais la Place Ducale de Charleville. Un point commun dont nous n’avons pas encore eu le temps de parler.

— Cette bonne odeur de tarte aux pommes, de tarte au sucre me rappelle mon enfance.

— Heureuse que cela vous fasse plaisir, me dit la mère d’Énora d’une voix très douce.

Elle regardait sa fille avec un regard plein de tendresse.

La porte, avec ses rideaux blancs en dentelle, s’ouvrait toute grande sur un jardin où s’épanouissaient un immense cerisier et des rosiers aux mille senteurs.

Une table recouverte d’une immense nappe blanche, qui descendait presque par terre, quatre assiettes décorées d’immenses coquelicots, les verres assortis et ce repas que j’appréhendais s’annonçait sous les meilleurs auspices.

DANIÈLE MASSON

 

15

C’était un truc nouveau.
Un café-restaurant avec des jeux pour enfants.
Une association qui avait reçu un prix d’économie solidaire.
Le garçon qui servait était un peu rond, gentil et facilement débordé.
Sur les étagères à droite en entrant, recouvrant tout un mur, on trouvait un nombre tout à fait incalculable de jeux de société.
A gauche, un jeu avec des billes.
Tout au fond, un jeune black jouait à la Wi affalé sur des poufs.
Entre les tables, un garçon frisé jouait avec un bus rouge de pompier.
On était mercredi, il était 13h, et je venais manger là, accompagné de Liam, mon frère et Max, 5 ans, son fils.
Un genre de Max et les Maximonstres, si adorable démon.
On retrouvait par hasard un couple de copain, Julia, secrétaire, enceinte, Simon, son mari écrivain, et Leo, leur fils, 4 ans.
Toute seule, errante depuis une semaine au milieu de questionnements artistiques inutiles, j’avais fini par me dire qu’il valait mieux sortir, parler avec des gens, plutôt que d’attendre d’avoir des choses à dire et que la vie fasse sens.
— On mange quoi, ici ?
Il nous reste des galettes de pomme de terre avec des courgettes, nous a dit le petit homme rond.
ça vaudra toujours mieux que l’infâme semoule que Léo mâche sans broncher.

Finaissant son entrée, Julia parle de son futur bébé .

— J’aurais voulu avoir une fille. Mais c’est un garçon, un deuxième. J’ai pleuré quand je l’ai appris pendant un mois. Mais je m’en suis remise.
— Il va s’appeler Géraldine, a dit Simon.
Il est sympa, marrant. Elle aussi est sympa, jolie, rigolote.
— Vous pouvez peut- être l’échanger à la maternité ? Il y a plein de femmes qui ont deux filles et qui voudraient avoir un garçon. Je ne vois pas pourquoi on se prend la tête avec ça, ai-je suggéré.

La galette de pomme de terre arrive bien cachée sous la ratatouille au fond de l’assiette.
Ça me fait penser aux repas préparés par ma mère, des souvenirs flotteux remontent.
Max mange un croque nutella, en me donnant des coups de pied sous la table.
Fallait il que je sois désespérée pour me retrouver là un mercredi midi.

— Moi aussi, a dit mon frère. J’aurais voulu avoir une fille. Toute sage et qui ne parle pas fort.

Pendant ce temps là, Max se met du nutella partout, et jette de petites figurines en bois informes par terre. Léo, lui, abdique. La semoule est infâme, il la jette discrètement dans un pot de fleur à côté.

Julia s’est finalement faite à l’idée d’avoir deux garçons, mais avoue – pendant que Simon est au toilettes – qu’elle va peut être en lancer un troisième, espérant que ça soit une fille.

Le jeu avec des billes fait vraiment un bruit assourdissant.
Julia raconte encore : sa mère a eu une fille et trois garçons. Elle a habillé le dernier en robe jusqu’à ses 4 ans. Jusqu’à ce qu’on lui dise. Ça craint ton truc.
En dessert, on peut avoir des croques bananes, des croques poires ou des croques nutellas, des glaces à la vanille et au malabar. Léo et Max sont sortis de table jouent à la poupée et préparent des gâteaux invisibles qu’on porte à la bouche de façon extatique.

Liam propose une révolution économique. On taxe les entreprises et on redistribue à tous un revenu minimum de 800 euros par mois + tout ce dont on a besoin.

Au sortir de la guerre, le Conseil National de la Résistance l’avait préconisé.
Pour qu’il n’y ait plus de guerre, on devait assurer à chacun ses besoins vitaux, un toit, de l’eau, un lit, à manger.
Je ne savais pas que le Conseil national de la Résistance avait voulu ça. Où en serait-on maintenant ?
— Et puis après, dit Liam, on exerce son droit à la paresse.
— Moi ça me fait peur, je dis. Rien faire, c’est l’angoisse. Le vide. Total. Moi, je voudrais qu’on me dise « fais- ci fais-ça. » Avec ce boulot, écrire, où tu dois toujours décidé de tout, je deviens dingue.
— Tu veux ton propre bourreau, quoi. me dit Liam.
— C’est un grand débat, ça, il paraît qu’on a besoin de souffrir pour écrire, a dit Simon.
— Non, j’ai besoin de servir à quelque chose, j’ai pensé. Ou dit. Je ne sais plus.

Je pense aux récits de la crise de 1929 que j’ai lus hier
à cet émigré qui dans un éclair revend toute son entreprise et avec ses dernières économies va racheter des choses que les gens abandonnent
à Stephan Sweig exilé en Amérique avec Lotte, sa femme
exilé forcé, juif autrichien
à ses amis qui lui demandent de l’aide
à lui qui ne peut plus les aider, les conditions pour envoyer ce genre de soutien étant devenues impossibles
à ses lettres d’Amérique un an avant qu’il ne choisisse de mourir
je pense à mon loyer que je n’arrive pas à payer
je pense que je voudrais écrire sur tout ce que ça a de compliqué de survivre
depuis que Giscard d’Estaing a détricoté les projets du Conseil National de la Résistance
ou depuis que la Gauche est passée à Droite
ou depuis toujours
à ce monde qui semble se rétrécir autour de nous
je me demande, dans ce petit café-jeu, en mangeant une glace au caramel, si le chômage endémique ne va pas entraîner une nouvelle guerre.
Max a un tablier à carreau, Léo zozote, ils se disputent pour un cintre rose et un cintre jaune, puis un bus blanc et un bus bleu, avant de rejoindre leurs copains devant une Wii géante.
C’est mal insonorisé ici.

Nous buvons les cafés.
Nous partons.
On demande à Max de faire la bise à Léo.
— C’est qui, Léo ?
demande-t-il.

JALIE BARCILLON

 

LES MOTS-CLÉS :
autres billets de cette rubrique
haut de page ou accueil du site

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 juin 2014
merci aux 6703 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page