proposition 2 | si par une nuit d’hiver un voyageur

autour des lieux proposés, rassembler et ancrer le socle


Une convergence de mouvements, personnages dont on ne se préoccupe pas de savoir qui ils sont ni d’où ils viennent et pourquoi, mais qu’on suit brièvement dans leur trajet vers le lieu construit lors de la première séance, quelle qu’en soit l’époque, et quelle que soit la diversité de ces personnages. Chaque participant créant, cinq paragraphes, un par personnage, comme un faisceau d’arrivées distinctes, posant le lieu initial dans sa carte, dans ses variations d’heure et dans l’éclatement du rapport aux personnages qui le rejoignent ou le traversent... La certitude, pour avancer, qu’il n’est pas temps de proposer un ou deux ou trois personnages à rôle central, mais plutôt comme une foule en mouvement, silencieuse, qui peuple le lieu.

« Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides. »

Les premières lignes du Château de Kafka, l’arrivée de l’arpenteur au village, sont une des plus troublantes « arrivées » de la littérature, en même temps que tout le roman se joue dans ces lignes. Le silence de la neige qui recouvre (le village est donc presque invisible, et aucune lumière), la variation du temps (l’instant précis du « il était tard », puis l’immobilisation sans durée « resta longtemps »). Les familiers du Journal ou des récits de Kafka savent que c’est un motif récurrent chez lui pour lancer une histoire. Mais prenez quelques minutes, mentalement, pour vous remémorer, dans les livres qui comptent, ces scènes d’arrivée. Relire par exemple le tout début du Grand Meaulnes (le narrateur revient du village à chez lui au crépuscule) ou l’arrivée de Meaulnes à la maison de la fête. À vous de retrouver les autres, celles qui vous concernent (suis sûr que si chacun en propose quatre, ce ne serait jamais les mêmes). Relisez donc, chez Poe, l’arrivée à la Maison Usher, et bien sûr le magnifique livre auquel j’ai pris le titre de ce billet – titre qui va nous servir de thème.

Ça y est, j’ai exposé le thème de cette deuxième consigne, ça pourrait suffire ! Développons quand même...

Mais je voudrais que ce soit plutôt comme on marche à reculons, qu’on se contraigne à quelque chose de rêveur. Qu’écrire ne soit pas répondre à un exercice, mais ce retour amont dont parle Char.

Les textes reçus sont magnifiquement différents, dans la forme, dans la convocation des temps, dans la reconstruction d’une illusion de réel. Mais la contrainte fonctionne (je n’en doutais pas, même si on a attaqué difficile !), l’éclatement en quatre occurrences temporelles déplie le lieu choisi, quel qu’il soit, le fait exister dans son relief spatial comme dans la superposition des temps.

Chez Balzac, on ne sort plus du lieu, pour que le roman commence. Chez lui, une fois la maison décrite (je pense à Beatrix ou au Cabinet des Antiques mais ça vaut pour bien d’autres), les personnages surgissent du soir et de la nuit, et l’action commence.

J’avais comme idée préalable, pour cette deuxième proposition, avant de lire vos textes, une idée simple – partir du trajet qui mène à ce lieu, le replacer dans sa réalité comme une épingle sur une carte, et décrire les routes, chemins, seuils qui y mènent. Dans ma boîte à outils, j’ai de quoi alimenter ce travail : dans Dire I/II de Danielle Collobert, avec sa manière d’avancer par infinitifs et phrases nominales (idée à retenir pour cet exercice, au moins pour une des variantes) – deux personnages traversent Venise déserte, et se recompose en filigrane la traversée d’un village breton, voir PDF ci-dessous. Dans Les eaux étroites Julien Gracq décompose la remontée d’un bref cours d’eau séparé de la Loire en paragraphes qui sont chacun la diapositive d’un moment précis de cette brève remontée – mais, en chacun, la superposition de tous les âges et les temps rassemblés pour son souvenir du lieu. À partir de ces 2 textes, j’ai souvent proposé l’idée suivante : isoler un trajet, long ou court, partie intégrante du quotidien ou venu de loin dans la mémoire, mais pour seule contrainte qu’on l’ait fait extrêmement souvent. Dans ce dépli du trajet mille fois fait, lin ou bref, lointain ou présent, isoler six images fixes, différentes focales, différents grossissements. Et avoir comme principe que chacune ignore la précédente et la suivante. Effet incroyable d’avancée du texte quand on lit, parce que c’est la discontinuité même qui crée l’impression de mouvement du récit.

les 2 PDF joints à la lettre

Mais, à la lecture des textes reçus, une impression différente. Pour chaque texte, je percevais le mouvement intérieur qui me faisait passer, dans la lecture, de l’un à l’autre. L’intuition est partie de là, et de ce remarquable début du Cabinet des Antiques avec ces personnages qui surgissent de la nuit, convergeant vers le lieu dont on vient de découvrir et l’intérieur, et la durée, et le vieillissement (lire Quant à moi, dit Émile Blondet) les figures qui vont peupler l’histoire.

Dans les textes reçus, des personnages sont prêts, on entend déjà quelques voix chez certains (ce n’était pas la demande – plutôt le sentiment que pour aller vers des récits complets et structurés on doit progresser lentement, prendre le temps du socle.

Pour la musique, je me permets de vous renvoyer aussi à l’ensemble de citations prises à Proust, avec le mot voyageur et ce personnage qui traverse 28 fois la Recherche (plus 5 autres occurrences pour chercheur et au moins 2 pour explorateur). C’est dans cette dispersion méditative que je souhaiterais que nous entrions.

La proposition :

  • chacun dispose du premier texte, un seul lieu, quatre occurrences de temps ;
  • pour le deuxième texte, j’aimerais qu’on soit sur l’impair, mais qu’on garde l’idée de paragraphes monoblocs, un texte fractionné : cinq personnages (si vous avez du mal, tentez avec trois, mais rien n’empêche de construire un des brefs paragraphes avec un personnage égaré, un personnage secondaire, voire même le facteur ou un observateur anonyme), et, pour chaque personnage qui arrive ici dans le lieu défini, savoir d’où il vient et comment il vient. Et ça peut être des années ou des siècles plus tôt. Ou bien le même personnage cinq fois de suite dans des époques différentes, correspondant aux différents moments du texte. Ou bien des personnages ayant eu partie liée à ce lieu, à un moment, dans une circonstance précise.
  • l’importance des occurrences du mot voyageur tel qu’évoqué par Proust : on suggère, on ne s’étend pas. Je préfère (et demande humblement) plutôt 5 paragraphes condensés disant chacun un peu du personnage, suggérant le reste ou l’abandonnant à la nuit, qu’un long développement sur 2 personnages – on a le temps d’arriver aux histoires, aux situations.
  • dans les 5 personnages, et pas plus long ni plus développé que les autres, j’aimerais que le dernier parle au je et au présent de l’indicatif (vous pouvez être ce narrateur, c’est aussi bien le narrateur qui dit je).

J’insiste à nouveau : on est encore dans les étapes préparatoires. On crée le fond de toile. On installe les musiques. Reprenez L’été 80 de Duras : a priori, un personnage central, la narratrice (l’auteur elle-même), qui soliloque. Mais faites le compte de tous ces personnages évoqués, silhouettés, même dans le téléviseur, ou au téléphone, ou aperçus par la fenêtre, ou liés à la commande du texte (elle cite à la fois July et Lindon) – une foule, un bruissement. C’est cet effet d’un bruissement de foule, éclaté dans le temps, surgis de lieux différents de l’espace, dont je souhaite que nous réussissions à environner chaque texte, sans se poser des problèmes de situation, d’action, de discours. Presque, par rapport au lieu évoqué, comme ces silhouettes que dessine Breughel en chaque recoin de ses toiles.

C’est ainsi que je rêvais, hier, lisant les 40 textes. Pour chacun, comme 5 filées surgies de la nuit, ou de l’inconnu du monde, et convergeant arbitrairement vers ce lieu. Peut-être d’ailleurs qu’on ne les reverra pas, vous n’aurez pas forcément à les réutiliser (le lieu, si). Et si c’est le même personnage dans 5 occurrences différentes de son arrivée, c’est pareil – il n’y a pas de point d’origine, de point de départ à son trajet, il y a juste le travet, ce qu’il traverse et voit, et comment il est, et quand et pourquoi il vient.

Retour à mon propre point de départ, avec la Château de Kafka : pour le rêve du lecteur, il y a ce formidable scandale de l’arrivée sans point de départ.

 

Photo haut de page : allée d’arbres, Combray, côté de Guermantes.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 juillet 2013
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