#ReLIRE : on sait enfin combien seront payés les auteurs

quand un truc est mal barré, ça sent la déconfiture à trois kilomètres et ils en rajoutent... avec une lettre exclusive de Claude Ponti à "Madame Béhenne"


En intro, cette lettre de Claude Ponti (vous connaissez ?) à la BNF, à propos de ReLIRE :
Madame Bé Henne,

Après le rapt de certains livres dont je suis l’auteur ou le coauteur auquel vous vous êtes livrée sans vergogne, vous m’avez mis dans l’obligation de prouver que je suis l’auteur de mon travail, ce que vous pouviez savoir en contactant vous-même les éditeurs concernés.

Obligation assortie d’une demande impérative de fournir une attestation sur l’honneur et une photocopie de ma carte d’identité. Ce que ne m’ont jamais demandé les éditeurs qui publient mes livres.

Cela, sans m’écrire, me mailer, me téléphoner ou déjeuner avec moi. Goujatement et rustrement vous m’avez traité avec une légèreté indigne, car si j’avais été dans un coma dépassé, ou en expédition spéléologique d’un lustre et sans amis, je n’aurais rien su de vos pratiques coupables.

Je tiens à vous préciser que je suis vacciné. Que j’ai tous mes points sur mon permis de conduire. Et que je suis assujetti à la sécurité sociale, dont je peux vous donner le numéro d’enregistrement si vous avez omis de me le réclamer sous peine de perdre mes droits sur mes livres.

Évidement, je paie mes impôts en France. Je suis poli avec la police, l’administration, la douane, et la boulangère de mon quartier. Qui suis-je donc pour mériter ce traitement ?

Tous mes livres sont chez vous avec un ISBN que vous lui avez attribué. Donc, encore une fois vous pouviez avoir toutes les informations nécessaires à votre forfait, sans me faire perdre du temps et me striduler disharmonieusement les nerfs de mon système inter-relationnel éthique.

Madame Béhenne, vous êtes une très vieille dame, qui a droit à un certain respect. Je pense que, malgré votre âge, l’estime, le respect, la politesse, entre nous doivent être réciproques. Comme ce n’est pas le cas en ce qui vous concerne, je vous dirais donc, et avec une certaine tristesse, que vous êtes une gougnafière imbue d’elle-même assistée de gros paresseux.

Claude Ponti

 

Lettre bien sûr rendue publique à la demande expresse de Claude – voir sa déclaration d’avril dernier, non suivie d’effet, d’où cette lettre : Je n’ai pas à prouver que ce qui m’appartient m’appartient.

 

Rappelons les faits :

- en mars dernier, publication d’une liste de milliers de livres – pour la plus grande part des textes que nous, auteurs, avons choisi de ne pas rééditer, ou des textes secondaires – réquisitionnés par l’État pour être numérisés et commercialisés par la BNF

- obligation pour les auteurs qui refusent ce détournement de solliciter un opt-out, ce principe en complète contradiction avec le droit moral de l’auteur à disposer de son oeuvre, via un dispositif compliqué (alors qu’on recense dans la liste des auteurs majeurs et prestigieux qui ont passé les 90 ans, qui n’auraient jamais accepté une telle cession, mais qu’on voit mal s’escrimer sur un clavier pour l’opt-out...) et vaguement insultant (déclaration sur l’honneur, copie de carte d’identité, à quoi on vous répond que votre demande sera examinée d’ici 3 mois et que la Sofia est seule décisionnaire)...

- un système inepte au point qu’on apprenait la semaine dernière que la BNF était contrainte de remettre au pot de 600 000 euros – rien que ça... – pour refaire faire à Bull le dispositif informatique... Vous imaginez ce qu’on pourrait faire, avec cet argent-là, pour librairies, création et réflexion numérique, bibliothèques, soutien aux auteurs ?

- des failles juridiques lamentables (action en cours de Yal Ayerdhal et du collectif Le droit du Serf qui ont engagé une requête pour excès de pouvoir).

Sur ce site, voir Auteurs, contre l’État voleur, réclamez vos droits et Les éditeurs entrent dans la danse.

Évidemment, en avril, réaction éberluée de l’immense majorité des auteurs, ne s’étant pas préoccupés de ça plus tôt, ou considérant comme normal que ce soit une fois de plus les excités du web qui réagissent à leur place... Des tas de collègues qui soudain se souviennent de votre adresse mail, alors qu’ils n’ont jamais levé le petit doigt pour soutenir notre labo numérique.

Néanmoins, à mesure qu’ils prenaient conscience de l’appropriation, on a vu la SGDL et la SACD, sinon faire marche arrière (ils sont mouillés jusqu’au cou dans cette usine à gaz), du moins ne cesser d’appeler leurs auteurs membres à la vigilance quant à ce qu’ils avaient eux-mêmes initié....

Restait une inconnue : cette commercialisation, elle serait faite comment, et à quelles conditions ? Et rien moyen de savoir, sinon que dès qu’on en parlait on voyait se dresser sur leurs ergots le Syndicat National des Éditeurs, et se faire traiter une fois de plus de tous les noms d’oiseaux...

Non, mais imaginez que, pour n’importe quelle opération commerciale, vous débarquiez chez un marchand de voitures de la rocade, partiez au volant du véhicule, et puis six mois plus tard vous informiez par courriel le garagiste que vous avez revendu la voiture et de la commission que vous comptez lui accorder... Le boulanger est considéré pour ce qu’il produit, l’auteur non.

C’est pourtant bien ce qui se passe ce soir : exactement six mois après la publication de la liste (on doit quand même être au moins 2000 à avoir demandé notre retrait), voilà enfin la SGDL qui informe par courrier ses membres, le plus patelinement possible, des conditions de cette commercialisation. Et tant pis pour vous si vous n’êtes pas sorti du dispositif à temps.

Rappelons qu’on est quand même en temps de grand brouillard. Un (très) grand groupe d’édition continue de proposer à ses auteurs un avenant numérique au même taux que le papier. Un autre éditeur respectable, qui vous propose la même chose (11%), lorsque vous protestez, vous demande immédiatement si 23% ça vous irait, et tant pis pour les auteurs qui n’ont pas sollicité. Antoine Gallimard a récemment déclaré que 24% lui semblait le taux normal, et des éditeurs respectueux comme Minuit proposent aussi des avenants dans cette zone.

Voilà la proposition SGDL, qui doit être avalisée par le conseil d’administration de la SOFIA – vous ne savez pas trop ce que c’est tout ça ? Moi non plus, rassurez-vous, mais dites-vous que c’est avec vos sous. La SOFIA est l’organisme chargé de collecter les taxes comme le droit de prêt en bibliothèque, la taxe sur les photocopies, celle sur les clés USB etc, de rémunérer avec ça son hôtel particulier, ses salaires de direction et d’exécution, et de rendre le reste aux éditeurs et auteurs, qui partageront. C’est eux qui vont encaisser l’argent de la commercialisation BNF, et c’est sans doute la clé de l’opération : peu importe qu’il se vende pichenette de chaque truc, c’est la masse qui compte...

Les prestataires auxquels la BNF aura accordé cette commercialisation reverseront à la SOFIA.... 15 % du prix de vente, sur quoi la SOFIA se payera, puis fera le partage entre éditeurs et auteurs (si le livre est encore sous droit pour l’édition papier, ou à l’auteur seul sinon). Ça vous convient, ô collègues auteurs qui trouvez ça très bien, l’État qui prend soin de vous comme ça ?

Les spécialistes iront décortiquer tout ça, l’opacité des « frais de gestion » retranchés aux auteurs (évidemment), et cette rémunération incompressible à 1 euro qui veut dire que les fichiers seront commercialisés au minimum entre 8 et 10 euros (pas forcément tout pour l’éditeur concessionnaire, même si c’est là qu’on va voir les vautours se précipiter, sans que nous ayons – c’est un des points les plus aigus du scandale – sur quels seront les prestataires retenus sous le nom d’éditeurs et sur quelle base... – le moindre droit de regard : enlevés les 36% ou 40% libraire, puisque apparemment la BNF ne revend pas pour son propre compte, mais confiera le marché à quelques vautours qui passeront par Amazon, iTunes et les autres pour revendre, reste quand même belle marge nette). J’imagine le nombre de réunions, de rapports, de gens sérieux à cravate pour allez entortiller tous ces trucs d’exclusifs et non exclusifs, qui ne précisent d’ailleurs pas si c’est à l’échelon du soi-disant éditeur ou du revendeur : si c’est Amazon qui traite directement avec la Sofia, l’auteur touche 30%, mais si c’est le ramasse-marché qui revend sur Amazon l’auteur n’a que 20% ? Qu’est-ce qu’un format propriétaire, sachant que le japono-canadien Kobo installe ses DRM à la revente tout comme iTunes ou KindleStore ? Et comme pour l’essentiel de ces titres il s’agit de livres indisponibles à la vente mais sur lesquels le contrat papier vaut pour toute la durée de propriété intellectuelle, ce sera reversé à un éditeur avec qui vous n’avez plus de rapport depuis des années, et qui sera censé vous le redistribuer fifty-fifty ? – ça promet.

Résolument, à nous plutôt d’inventer de nouvelles formes de diffusion et de vie pour notre travail, de limiter à 10 ans les contrats d’édition papier avec nos éditeurs, de réserver soigneusement nos avenants numériques ou de n’accorder ces droits que pour des périodes de 3 ans renouvelables par consentement mutuel, etc. Les auteurs disposant d’agents ont compris le truc depuis longtemps. Le dispositif #ReLIRE, qui récupère nos fonds de tiroir sans nous demander notre avis, nous fait concurrence à nous-mêmes et parasite notre travail au présent.

Citation du mail d’info de la SGDL à ses membres :

Dans le cadre des licences accordées en exclusivité, le montant de la licence versée par l’éditeur à Sofia sera de 15 % du prix public de vente, avec un minimum garanti de 1€ par vente quel que soit le prix de vente.

Ce montant est reversé à l’auteur une fois déduits les frais de gestion.

Pour les licences non exclusives, le montant de la licence sera de 20 %, avec un minimum garanti de 1€ par vente. Cette rémunération est partagée à parité entre l’auteur et l’éditeur, sachant que le minimum garanti pour l’auteur est alors de 0,75€. Si l’auteur a repris ses droits, la rémunération lui reviendra intégralement.

Enfin, si certains diffuseurs souhaitaient acquérir une licence non exclusive dans un format propriétaire et/ou avec un seul canal de diffusion, la rémunération serait de 30 % et le minimum garanti par vente de 1,5€ à partager dans les mêmes conditions entre auteurs et éditeurs (15 % et 1,15 € de minimum garanti pour l’auteur). Les 30 % iraient intégralement à l’auteur qui a repris ses droits.

Et si on leur disait carrément d’arrêter le massacre ? De cesser de nous prendre pour des pigeons, en bradant notre propre travail ?

Au printemps dernier, j’ai décidé de me mettre à l’abri – tout ça n’a pas une grande importance, ce qui compte c’est ce qu’on fait maintenant, notre travail à venir, et, surtout des surtout, que le livre compte de moins en moins là-dedans, et le web de plus en plus. Je me concentre sur mon activité web, and the hell of the rest. Mais quand même, quand on assiste à ça, et qu’on reçoit ce type de courrier, quelle pitié...

Je vous renvoie sur ActuaLitté pour une analyse plus compétente et plus détaillée (merci à Nico Gary pour tout le travail d’éclaircissement accompli depuis le printemps sur ce dossier).


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 septembre 2013
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