écrire avec... Charles Juliet | le « tu » de Lambeaux

"Tous les mots sont adultes", méthode pour l’atelier d’écriture – reprise progressive en version numérique, révisée et augmentée


 

liens complémentaires

- éléments biographiques de Charles Juliet sur Wikipedia

- ses autres livres chez son éditeur POL

- Charles Juliet parlant du dernier tome de son Journal, Apaisement, chez POL, à Jean-Paul Hirsch (nombreuses autres vidéos de Charles et des autres auteurs POL)

- repris et développé dans les fiches atelier disponible via espace téléchargement du site.

intention
Une des grandes interrogations sur les ateliers d’écriture, et qui rend d’autant plus cruel, pour nous qui nous y sommes impliqués depuis tant d’années, le refus de tout lieu institutionnel de recherche et de thésaurisation, c’est la relative autonomie d’une bibliothèque d’outils pour l’atelier d’écriture.

Un nombre relativement restreint d’ouvrages, bien sûr qui ne parleront pas à chacun, et symétriquement chacun aura ses propres apports, qui permettent en eux-mêmes de rendre perceptibles un territoire et une forme d’écriture, et, plus que cela, en quoi à cet instant cette forme et ce territoire devenaient question vitale pour tel auteur.

Cela ne suppose pas de s’étaler sur la biographie de Charles Juliet, sinon de retracer les grandes étapes de sa biographie d’écriture. Le long parcours du Journal, et l’explosion qu’a été L’année de l’éveil.

Lambeaux n’est pas un livre de pédagogie. Il est âpre et d’accès austère comme le Vercors. Il parle de choses graves, et d’une expérience biographique qui, heureusement, n’a pas été pour nous lecteur aussi extrême.

Mais c’est aussi cette gravité même qui a conduit Charles Juliet à ce dépouillement et cette lumière, sa forme en distique, et la symétrie du tu. Donner une consigne basée sur l’emploi du pronom, pas besoin pour cela de Charles Juliet. Mais rendre perceptible l’enjeu de cet emploi via son emploi symétrique, dans l’autre partie du diptique, et ce sera gagné pour faire écrire.

Je considère cet exercice comme un classique parce que, à partir de cette contrainte formelle issue du pronom et du diptique, il brise deux tabous : on peut construire une vie par l’écriture, même si les éléments source dont on dispose sont extrêmement restreints, extrêmement lacunaires. L’autre : construire un récit de vie, ce n’est pas en suivre le déroulé temporel, mais écrire le chemin qu’on fait soi-même pour s’en approcher – et c’est le rôle du paragraphe, leur disjonction.

Croyez que j’en suis le premier surpris : depuis 15 ans que je promène Lambeaux dans mes cycles d’atelier, l’impression d’aller chaque fois plus loin, plus simple. J’ai souvent dû me racheter un exemplaire (en Folio, maintenant, et d’accès aisé). Le dernier est resté sur la table de mon hôte à la New York University, après cette séance de mai 2013. Doit-on se forcer à inventer de nouveaux exercices ? Oui, bien sûr, avec le sentiment de les accueillir et puis, comme une pièce de théâtre ou une partition de musique, d’avoir à la rôder, l’étoffer, la jouer mieux.

J’utilise cette proposition, pour construction de personnage, en alternance ou opposition à une autre portant sur le il, via Les Géorgiques de Claude Simon (lien à venir). Je suggère aussi que vous alliez lire quelques traces del’approche américaine, où la notion de personnage est infiniment plus déterminée qu’elle ne l’est pour nous, la normalisation des genres littéraires étant moins mise en cause.

Nota : pour aborder le dialogue, j’utilise souvent un autre texte de Charles Juliet, tout aussi magique dans l’effet et l’intensité : Rencontres avec Samuel Beckett (lien à venir) – il va de soi, dans un cycle, que si j’utilise l’un je n’utilise pas l’autre, et réciproquement. En formation avec des enseignants, si le cycle est bref, il peut m’arriver de présenter les deux ouvrages, les situer dans l’itinéraire et l’écriture de Charles, et demander aux participants de choisir l’une des deux propositions, Lambeaux ou Rencontre, personnage ou dialogue, mais faites ça avec des élèves ou étudiants et la séance est morte (l’énergie passée à choisir entre les deux propositions va épuiser toute la ressource intérieure).

Ultime remarque : dans l’admiration que j’ai pour de telles écritures, mais ce n’est pas le seul exemple ici (voir Espèces d’Espaces ou Vous qui habitez le temps), un des mystères est qu’on peut le proposer à des élèves d’école primaire ou collège, aussi bien qu’en formation master...

FB

Photo ci-dessus : Lecture Charles Juliet au Centre dramatique régional de Tours, 2005.

 

 

La grammaire mobile du « tu » : Charles Juliet


Il y a quelque outrage à se saisir d’un livre aussi intime et dense que Lambeaux de Charles Juliet, pour un atelier d’écriture.Mais ce qui nous le rend aussi utile, c’est sa construction en parfait diptyque, et que l’instance même de l’opposition des deux volets égaux du livre, quatre-vingt pages contre quatre-vingt pages, c’est le statut différent du même pronom, le rôle essentiel du « tu » entre le personnage, la mère (la mère que Charles Juliet perdra jeune dans la première partie, la mère adoptive dans la seconde) et le narrateur-auteur.

Tout simplement parce que, dans la première partie, le « tu » désigne l’autre, la mère, mais la désigne en dehors de sa relation avec le narrateur. Avant sa naissance, hors de la relation qu’il aura pu entretenir avec elle, sauf dans les ultimes pages de la première partie, celles de l’adieu et de la mort. Dans la seconde partie, le même « tu » désigne le narrateur, son texte renvoyant donc à lui-même, pour installer la relation à celle qui est maintenant sa mère, dans une relation évidemment tout aussi complexe et profonde que la première partie, d’autant que le narrateur traverse à chaque instant la catastrophe extrême, celle qu’a inscrite la fin de la première partie, pour se constituer dans cette relation.

Qu’on mette en avant que l’écriture, pour un auteur d’aujourd’hui, puisse servir à affronter, porter, surmonter une déchirure aussi irrévocable, je l’assume avec les participants. Je ne leur demande pas, et j’y insiste, d’aller dans ces zones. Par contre, l’outil formel qu’on va manier, par le pronom, par la situation narrative, il est sur ce fond de gravité. Nous ne sommes pas dans les jeux d’écriture. La langue, pour d’aucuns, a cette nécessité, cette urgence vitale dans l’appel. C’est cela aussi qui justifie l’atelier, et ma présence parmi eux.

En opposant visuellement les deux récits (je montre les deux parties symétriques du livre, je montre aussi les deux dates tout à la fin, 1983-1995, douze ans pour cent soixante pages), je leur permets de s’ancrer dans le dispositif technique de la première partie, et de laisser à Charles Juliet la gravité de ce qu’il nous fait traverser : eux, je les en décharge.

On se concentrera donc sur le choix d’un personnage. Plusieurs fois, ces dernières années, j’ai utilisé cette proposition dans la même séance que les « Celui qui… » de Saint-John Perse. Se saisir d’un des personnages évoqués dans la liste, et pratiquer sur lui un zoom, une ampliation.

Mais ce personnage, on ne le développe, selon le dispositif de la première partie du diptyque de Charles Juliet, qu’en dehors, spatialement et temporellement, de tout rapport à soi-même, le narrateur. Nous nous servons de notre expérience personnelle, la part véritable de notre relation au personnage, que pour cette ampliation d’un personnage, ne se servir de soi-même, l’auteur, que pour le plausible, le juste. En écrivant le personnage hors de nous, en s’interdisant de s’inscrire dans la relation que nous entretenons, au passé ou au présent, avec ce personnage, l’écriture convoque les outils de la fiction, de l’imaginaire, mais sait encore l’ancrer dans une mesure réelle, dans une présence véritable, les lieux, les noms, de lieux et de personne, les objets, l’histoire.

Alors tout sera fiction, et seule la fiction permettra la fabrique du personnage, sans dévoilement autobiographique, mais cette fiction s’enracinera sur une source réelle, qui en sera la contrainte, la mesure.

Au contraire de la tentative précédente, où chaque il tend à recomposer un portrait global, ici on va proposer de rester le plus près possible de ce qui est, en nous-mêmes, pensant et imaginant le personnage, une simultanéité d’images. Comme dans l’exercice précédent, le temps linéaire du texte suivra le temps en nous-mêmes de l’apparition ou de la quête des images, sans chercher à les restaurer dans leur suite chronologique réelle.

Dans cette première partie du livre de Charles Juliet, successivement, l’image d’une petite fille sur le seuil d’une porte, celle d’une jeune femme adulte dans un deuil, enfin celle d’un cahier d’école avec des notations de journal intime, et la lumière que porte le temps verbal sur une chronologie pourtant éclatée, qu’il contribue à rendre comme simultanée, et comme il renforce l’effet de coupure des paragraphes : la confiance dans le présent de l’indicatif est en atelier un des outils les plus urgents à reconstruire, tant l’identification narration / passé simple est devenue réflexe scolaire).

Ce recourt au présent de l’indicatif, alors que le référent temporel change à chaque paragraphe, est le troisième volet de la contrainte très stricte que j’impose pour cet exercice. Les résultats sont admirables.

Tu es l’aînée et c’est toi qui t’occupes d’elles. Le plus souvent, la mère est dehors, dans les champs, à travailler avec le père. Toi, rivée à la maison, très tôt astreinte aux soins du ménage, aux multiples tâches liées à la vie de la ferme.

L’hiver venu, dans la petite usine d’un village proche, la mère est employée à monter des horloges. Quatre kilomètres le matin, et le soir, autant pour le retour. À pied. Presque toujours dans le froid, le brouillard et la neige.

Le bruit et la lourde porte en bois massif, volontairement claquée, a charge de te tirer du sommeil. La chambre glaciale où règne encore la nuit. Tes yeux grands ouverts, et ta joie secrète à être seule, à écouter le silence, à jouir de ce repos avant que ne commence la lourde journée qui t’attend.

 

 

Ta soif de vivre et ta soif d’apprendre. Toutes deux violentes, insatiables. Mais tu es prisonnière de ta famille et tu ne possèdes qu’un seul livre. Dès que tu as le loisir de grimper dans ta chambre et l’assurance qu’on ne te découvrira pas, tu ouvres la bible et lis avidement. Parfois, dans un vieux cahier d’école précieusement conservé, tu notes à la hâte, craignant d’être surprise, un mot dont tu ignores la signification, ou bien encore une question qui t’a traversé l’esprit. Tu ne te doutes pas qu’un jour tu auras la joie d’acquérir un dictionnaire, et aussi bien d’autres livres, de ceux qui aident à mieux connaître les hommes et mieux connaître la vie.

Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995.

Une fois de plus, pas possible de court-circuiter le livre pour permettre l’atelier : réduit à sa technique, l’atelier ressemblera à ces procédés de manuel scolaire. Qu’on fasse vivre oralement ce dispositif technique sur son vrai fond d’abîme, les douze ans passés par Charles Juliet pour élaborer son diptyque, et cette même charge traversera la prise d’écriture.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 septembre 2013 et dernière modification le 21 février 2014
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