écrire avec... Georges Perec | Je me souviens des je me souviens

Georges Perec est une planète complète, et nous l’agrandissons à chaque usage


Tous les mots sont adultes, le sommaire complet.

 

Pendant des années, j’ai laissé Je me souviens sur mes étagères sans jamais l’emporter en atelier.

Il faut dire que le contexte était chargé : combien d’auteurs ou d’animateurs tout fiers de vous dire qu’ils avaient mené leur premier atelier, et quand vous leur demandiez ce qu’ils avaient proposé : « J’ai fait les Je me souviens. » Ou, à l’inverse, chaque fois qu’on s’en prenait plein la figure dans les journaux (Le Figaro en 1993 : « Prétendent-ils en faire tous des écrivains ? ») et qui nous classifiaient comme « Eux et leurs Je me souviens. »

Donc je n’ai jamais fait d’atelier d’écriture à partir du livre de Perec, depuis quasiment 20 ans... Je l’ai emporté à Marrakech avec moi, le rajoutant au dernier moment dans la valise, et ce matin ce sont les forts de l’École d’arts Cergy que j’y attelle...

Ce qui m’a fait réviser mon point de vue :

- cet été, à Écrivains en bord de mer, la projection du film de Ron Padgett consacré à Joe Brainard, l’auteur des I remember. Remise des pendules à l’heure : Brainard est un plasticien d’importance, mais certainement occulté par ce qui s’est passé autour d’Andy Warhol. C’est depuis son travail plastique, et la maladie, qu’il aborde l’écriture des I remember. Il publie le livre quand il a 28 ans : la mémoire n’est pas une recollection depuis le lointain. D’autre part, il ne laisse pas le livre dériver vers les souvenirs d’enfance, mais définit une double barre : de ses 10 à ses 25 ans.

- de même, cet été, ce que deux Oulipiens notoires, les sieurs Roubaud et Harry Matthews, racontent de comment Harry a été le premier à rapporter à Paris le I remember de Joe Brainard, juste paru, et d’en souligner l’importance. La réaction de Perec, qui prend 4 ans pour accumuler ses propres 480 fragments, est à considérer en tant que telle : je ne traduis pas le livre, je me saisis de son territoire, et je le reconstitue avec mes propres éléments.

C’est ce transfert qui compte. Il se reconduit lorsque nous nous saisissons aujourd’hui des Je me souviens. Ainsi, à entrer PEREC JE ME SOUVIENS sur Google, le premier lien proposé est celui de la reprise de Philippe De Jonckheere qui pourtant garde secrète l’adresse de son recopiage intégral et n’en présente qu’une suite d’extraits, mais propose sa propre variation (ou lire Cinquante Je me souviens), ou ces extraits du I remember de Brainard.

En proposant au groupe de se saisir à son tour des Je me souviens de Perec, il s’agit donc de pousser à tout autre chose qu’une collection nostalgique de choses vécues et traversées, cocasses ou affectives :

- dans les années 60 et 70, c’est le périmètre du fait culturel qui change. Appareils de reproduction sonore ou visuelle, publicités et signes, mais un enracinement dans la dimension artistique héritée (ce fragment sur les cinémas parisiens, et celui qui proposait des fauteuils à deux places...). Conceptuellement, change le périmètre de ce que nous identifions comme nous constituant dans le monde, et qui jusqu’ici n’a pas été nommé comme tel.

- construire ce périmètre n’est pas un geste d’écriture anodin, sous prétexte que sont anodins les éléments collectés : les écritures qui nous permettent de constituer le quotidien comme histoire apparaissent à cette époque, notamment Histoire du quotidien de Michel de Certeau et bien sûr tout le travail effectué par Perec lui-même (voir la préface de L’Infra-ordinaire). C’est dans cette visée conceptuelle, comme on utiliserait un éclairage à infra-rouge, ou stroboscopique, qu’on doit aller chercher intentionnellement ces objets ou faits non écrits, et que – pour notre époque immédiate comme alors – que les dispositifs habituels ou dominants de représentation occultent.

Parler aussi de la technique d’écriture : période riche pour Perec, accaparé par des travaux parallèles. Il met 4 ans pour réunir les 480 fragments. Une chemise de carton, des bouts d’enveloppe, des notes de service, des gribouillages sur des dessous de verre à bière, un livre peut s’écrire comme ce que Stendhal nommait le miroir qu’on promène au bord de la route. L’ordre de publication des 480 fragments est arbitrairement celui de leur collecte.

Pour résumer :
- bien insister sur la notion de contrainte, les 480 fragments venant de Joe Brainard, et repris arbitrairement par Perec ;
- bien insister qu’il s’agit d’un exercice pour se saisir de données sociales, et non pas retournées sur soi, et que Brainard avait limité sa quête à une tranche d’âge (de ses 18 à ses 25 ans) excluant l’enfance ;
- bien insister sur le déplacement de la notion d’auteur, et que nous écrivons alors un gigantesque texte collectif fait de tous les textes des premiers auteurs, Brainard et Perec ;
- bien insister sur la nécessité d’accumuler, de laisser se faire les associations, et que le meilleur de l’exercice sera ce que nous n’avions pas prévu d’y écrire.

Enfin, en proposant de consacrer une pleine heure de creusement, fatigue, jouissance, errance à cette quête, Je ne mets pas d’extraits en ligne de quelques belles séances faites récemment, mais signalez-moi les liens des vôtres ?

FB

Photo ci-dessus : passage de relais et cigarettes, Harry Matthews avec Claro, La Baule, été 2013.

 

Georges Perec | Je me souviens, extrait


1
Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.

 

2
Je me souviens que mon oncle avait une 11 CV immatriculée 7070 RL 2.

 

3
Je me souviens du cinéma Les Agriculteurs, et des fauteuils club du Caméra, et des sièges à deux places du Panthéon.

 

4
Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain ; il portait un costume de soie bleu avec une doublure de soie rouge.

 

7
Je me souviens du tac-tac.

 

11
Je me souviens du Citoyen du Monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.

 

16
Je me souviens des vieux numéros de L’Illustration.

 

64
Je me souviens comme c’était agréable, à l’internat, d’être malade et d’aller à l’infirmerie.

 

144
Je me souviens que je n’aimais pas la choucroute.

 

145
Je me souviens que j’adorais le Bal des Sirènes avec Esther Williams et Red Skelton, mais que j’ai été horriblement déçu quand je l’ai revu.

 

228
Je me souviens de Dario Moreno.

 

232
Je me souviens du clown russe Popov et clown suisse Grock.

 

233
Je me souviens de quelques footballeurs : Ben Barek, Marche et Jonquet, et, plus tard, Just Fontaine.

 

234
Je me souviens que, vers le milieu des années cinquante, le chic consista, pendant quelque temps, à porter en place de cravate des lacets d’une finesse parfois extrême.

 

283
Je me souviens des plasticages dont à la fin de la guerre d’Algérie fut plusieurs fois victime un tailleur du boulevard Saint-Germain, Jack Romoli.

 

288
Je me souviens que « Caran d’Ache » est une transcription francisée du mot russe (Karandach ?) qui veut dire « crayon ».

 

335
Je me souviens que c’est dans un court-métrage de Nouvelle Vague intitulé Histoire d’eau que Jean-Claude Brialy prononce cette phrase grandiose : « Plus je pédale lentement, moins je vais vite. »

 

344
Je me souviens du Golf Drouot (je n’y suis jamais allé).

 

364
Je me souviens que j’étais abonné à un Club de Livre et que le premier livre que j’ai acheté était Bourlinguer de Blaise Cendrars.

 

357
Je me souviens du dentifrice « Émail Diamant » avec son toréador chantant.

 

362
Je me souviens des « combles » : – Quel est le comble de la peur ? – C’est reculer devant une pendule qui avance. – Quel est le comble pour un coiffeur ? – C’est friser le ridicule et raser les murs.

 

365
Je me souviens des publicités peintes sur les maisons.

 

370
Je me souviens de l’abbé Pierre.

 

371
Je me souviens de la myxomatose.

 

382
Je me souviens de la colombe de Picasso, et de son portrait par Staline.

 

394
Je me souviens des courses en sac.

 

413
Je me souviens de l’émission de radio du jeudi Les jeunes français sont musiciens.

 

421
Je me souviens que je rêvais d’arriver au « Meccano 6 ».

 

434
Je me souviens des bonnets de fourrure à la Davy Crockett.

 

437
Je me souviens d’avoir gagné un tournoi de canasta.

 

468
Je me souviens que les autobus étaient désignés par des lettres et pas par des chiffres (d’où le célèbre « S » des Exercices de style [de Raymond Queneau], devenu le 84).

 

474
Je me souviens de Caroline chérie (le livre et le film).


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 décembre 2013
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