écrire avec... Paul Valet | les « Je dis non »

comment un incipit qu’on répète graphiquement peut pousser l’écriture à se révéler dans le monde


 

Sur Paul Valet, lire présentation et quelques extraits supplémentaires ici sur Tiers Livre.

Figure dont la présentation est elle-même un défi à écrire, parce qu’elle dit le saut en avant qu’est la prise d’écriture.

Et surtout, sur un thème à forte charge politique, elle dit l’importance de prendre écart en amont de la rhétorique, de se confier à la liberté et la gratuité des images, et de leur donner valeur concrète.

Exercice qui se prête très bien aussi à l’écriture collective sur ordinateurs connectés, via dispositif Etherpad ou Framapad.

Je laisse la variante Moi tout seul qui figurait dans l’édition originale de Tous les mots sont adultes, même s’il y a bien longtemps que je ne l’ai pas utilisée. Grand souvenir néanmoins d’un groupe d’enfants en soutien scolaire accueillis par les éducateurs de Bagnolet, et avec lesquels nous avions organisé quelques séances d’écriture à la médiathèque. Ce petit bout de huit ans qui s’était absorbé dans son écran, et dans les 40 minutes où nous aidions ses camarades avait écrit, un mot par page, de façon répétitive, le simple mot MOI mais en augmentant chaque fois la taille de la police jusqu’à en produire un qui occupe tout l’écran.

FB

 

Paul Valet | Et je dis NON


Émouvant destin celui de cet émigré russe, né Georges Schwartz à Moscou en 105, vouant sa vie à la médecine dans un quartier populaire, et choisissant ce pseudonyme de Paul Valet pour n’en pas trouver de plus humble ou de plus anonyme. Dans l’énorme secousse du surréalisme il trouve un chemin qui lui est propre, d’une grande diversité formelle, mais gardant cette lisière d’un fantastique ou d’un onirisme des images héritée des surréalistes. Un chemin solitaire, mais qu’il porte jusqu’à sa mort en 1987 dans un écho subversif et critique à l’égard des transformations du monde. Rien que par ses titres, La parole qui me porte, ou ses Paroles d’assaut, Pas question on entrouvre avec lui que l’écriture ait une intention, que cette intention on la retourne sur le monde, mais que le travail s’en fasse à rebours, comme construction, démultiplication, intensification de la pure subjectivité, complexe, étoilée, là où cette intention heurte au monde sans qu’en rien transformer soit possible. C’est le dialogue de fond que Valet renvoie à Paul Éluard dans Sans muselière (1949), et la bascule qui nous intéresse : on ne heurte pas le poème au monde pour en faire un message, mais en se confrontant à la plaie vive, avec les beautés et le délire des mots, c’est soi-même qu’on agrandit, qu’on complexifie. Il s’agit donc à nouveau de progresser dans le texte non pas linéairement, en faisant qu’une phrase fasse suite à celle qui précède, mais en revenant soi à la fissure qu’on veut dire, celle qui traverse le monde, la ville, la planète, la relation à l’autre, partout où la générosité s’irrite, où même le don ne suffit pas, ne répare pas. Et chaque fois qu’on revient ainsi au lieu de la friction, c’est une nouvelle association subjective qu’on va tisser, extraire ou découvrir de soi-même, laquelle va en regrouper autour d’elle un bouquet, un enchaînement bref, mais on pourra toujours revenir à la situation initiale.

C’est un texte qui produit ce déclenchement d’écriture justement parce qu’il n’est pas raisonnable (plutôt dans l’héritage du « Silence au raisonneur » de Rimbaud, que le très grave y côtoie sans coupe le presque futile ou le carrément fou, que l’attaque sérieuse enchaîne avec la provocation la plus gratuite, juste alors en privilégiant l’accumulation, l’analogie, l’assonance. Et pourtant loin des rimes tellement régulières du rap, qui se revendique de la même fonction, de la même catharsis.

Et si, dans ce qui fait qu’un texte est déclencheur, tout tenait à ce que le titre que donne Paul Valet à ce poème est Et je dis non plutôt que seulement Je dis non ? A noter aussi la contrainte d’écrire en bloc, quitte à utiliser les majuscules pour rythmer visuellement l’intérieur du bloc :

Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements.

[…]

Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis NON aux duplicatas.

Je dis NON à l’État.

La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.

Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers. Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.
Poète maudit par le monde, je marche sur cette terre, sur ma terre, humiliée, estropiée, condamnée, et mes jambes tremblent d’effroi.

Paul Valet, « Soleil d’insoumission », éditions Jean-Michel Place, 2001.

Et quelques réponses venues du lycée professionnel Fernand-Léger d’Argenteuil, classe 1ère productique :

JE DIS NON
aux contrôles musclés que je vis presque tous les jours en descendant de chez moi

JE DIS NON
aux disputes avec mes potes pour des conneries

JE DIS NON
aux mendiants que je vois tous les dimanches au marché d’Argenteuil

JE DIS NON
à la vie que je suis en train de vivre et qui ne me plaît pas

JE DIS NON
aux gens qui sont dans leurs voitures et qui ferment leurs portes en nous voyant passer

JE DIS NON
à la misère que je vois en Algérie quand je vais là-bas en vacances

JE DIS NON
quand je vois des reportages sur les jeunes de banlieue où nous passons pour des voyous

 

Variation : « Moi tout seul »


Ce qui me différencie d’une collectivité de six milliards d’hommes et me rend parmi eux unique. Pousser cela tout au bout, quand ce serait aller jusqu’à l’usage d’une brosse à dents bleue usagée. Poète est pour nous celui qui rompt l’accoutumance (Saint-John Perse), elles sont donc quoi, ces habitudes qui nous font ?

Commencer chaque phrase par moi tout seul c’est déjà affirmer la part de langage à nous réservée, on est déjà installé dans la phrase quand il s’agit de la continuer, et trouver ce qui la détermine. On fonctionne par listes.

Un des plus beaux exercices tout terrain, permettant chaque fois des textes d’une extraordinaire densité. Cortège d’Apollinaire n’obéit pas à ce strict principe, mais il en désigne bien l’enjeu, et j’en expose souvent l’idée au début de cet exercice.

Et moi aussi de près je suis sombre et terne
Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes
Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
Une voûte entre vous et toutes les lumières
Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres
Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés

Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis

Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
Les peuples s’entassaient et je parus moi-même
Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines

Guillaume Apollinaire, Alcools, Mercure de France, 1913.

Voici deux exemples (deux élèves de seconde à Clichy-sous-Bois, une élève de CAP à Paris, et on remarquera dans le premier la lente remontée de la première personne même à travers le filtre de la relative), parmi des dizaines, de ce qu’induit cette répétition du Moi tout seul :

1
Moi toute seule
Je fais le travail d’une mère de famille

Moi toute seule
Qui a une famille où il n’y a que des malheurs

Moi toute seule
Qui s’est réveillée un jour et qui a appris la mort d’un proche

Moi toute seule
Qui a aussi deux meilleures amies

Moi toute seule
Qui va avoir beaucoup de boulot pendant les vacances

Moi toute seule
Qui a regretté d’avoir agi ainsi

Moi toute seule
Qui déteste les sciences physiques

Moi toute seule
Qui a envie de repartir d’où je viens

Moi toute seule
Qui en a marre de tout

Moi toute seule
Qui a toujours les cheveux attachés

Moi toute seule
Qui suis dans une classe de seconde géniale

Moi toute seule
Je suis seule

Paris, théâtre de la Colline, avec une classe de seconde générale du lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, 1999.

 

2
Moi-même dans ma chambre seule avec le papier peint rose et les palmiers
Moi-même avec mon jean bleu ma chemise à carreaux et mon pull bleu
Moi-même avec mes parents dans l’album photo
Moi-même avec le visage sous un bonnet en hiver dans la neige
Moi-même les yeux ouverts, les yeux fermés, les yeux ouverts, les yeux fermés enfin je dors
Moi-même noire comme de l’ébène
Moi-même avec mon manteau noir mes chaussures noires
Moi-même sur mon fauteuil marron devant la télé
Moi-même parlant des Kabyles, des Algériens, des Haïtiens, des Pakistanais
Moi-même à l’hôpital en radiologie
Moi-même à la cantine avec une bouffe vraiment dégueulasse
Moi-même ayant l’eau à la bouche
Moi-même devant un drame
Moi-même devant ma mère
Moi-même devant un spectacle extrêmement horrible

Paris, théâtre de la Colline, avec une classe de seconde générale du lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, 1999.

3
Moi toute seule j’aime fumer des Marlboro Moi toute seule j’en ai marre de la vie Moi toute seule je suis déprimée Moi toute seule j’aime faire la fête Moi toute seule je déteste les flics Moi toute seule j’aime pas l’histoire Moi toute seule j’aime pas les hypocrites Moi toute seule j’aime pas entendre gueuler Moi toute seule j’aime la bonne ambiance Moi toute seule j’aime écouter de la musique Moi toute seule j’aime bien écrire Moi toute seule j’aime bien lire Moi toute seule j’aime bien téléphoner à mes amies Moi toute seule j’aime bien m’exprimer Moi toute seule j’aime bien dire ce que je pense Moi toute seule j’aime bien la franchise Moi toute seule j’aime les bonbons Moi toute seule j’aime aller en boîte avec mes amies Moi toute seule j’aime aller au cinéma Moi toute seule j’aime aller au pub Moi toute seule j’aime pas les bouffons Moi toute seule j’aime bien les soirées où on s’éclate Moi toute seule j’aime les films d’horreur Moi toute seule je dois supporter l’humeur de ma sœur Moi toute seule j’aime pas aller au médecin Moi toute seule j’aime pas les gens qui crachent par terre Moi toute seule j’aime bien de temps en temps le silence Moi toute seule j’aime bien de temps en temps me retrouver seule Moi toute seule j’aime bien les gens qui comprennent les choses et qui parlent sérieusement Moi toute seule quand je veux quelque chose je l’obtiens Moi toute seule j’aime pas les gens qui croient tout connaître sur la vie Moi toute seule j’écoute tout ce que les gens me disent et je retiens les bonnes choses Moi toute seule j’aime pas les gens qui se vantent

Paris, théâtre de la Colline, avec une classe de CAP ménage et hygiène des locaux du lycée professionnel Edmond-Rostand, 1999.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 novembre 2013
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