écrire avec... Nathalie Sarraute | l’oralité comme brique du récit

en retournant sur eux-mêmes les éléments oraux pris au quotidien, maîtriser la veine orale présente dans tout récit


Tous les mots sont adultes, le sommaire complet.

 

 

La subversion Sarraute, c’est la langue prise à elle-même.

En assignant à son texte, dès Martereau, mais surtout dans la grande suite de livres des années 68 à 80, de n’avoir comme objet et matière que la langue elle-même, en se saisissant de ces fragments devenus rigides de la langue et qui nous parviennent par la conversation, et les retournant sur eux-mêmes pour subvertir de l’intérieur cette rigidité et les réourvrir ainsi au monde, Nathalie Sarraute crée un univers dont la littérature ne disposait pas avant elle. On a encore aujourd’hui à vaincre et expliquer la déstabilisation majeure qu’induit sa lecture : parce que la langue devient sujet, nos habitudes d’identifier la parole à un personnage ne fonctionne plus, notre propre activité de lecteur pour reconnaître qui a proféré ce qui vient d’être dit devient le lieu même par quoi le texte se retourne subversivement sur le monde, via un univers de perceptions auditives, visuelles ou tactiles poussé à son incandescence langagière. Mais quel plaisir aussi de resituer pour un groupe, quel qu’il soit, l’étonnant parcours de vie de Nathalie Sarraute, le rapport à quatre langues dès l’enfance, les performances sportives de la vie étudiante, les combats des années 30 pour se faire reconnaître comme femme au barreau, et comment la fonction même d’avocat crée un autre rapport à la parole, la peine pouvant dépendre de cet engagement oral et comment on l’aura mené à son terme, et puis bien sûr la Résistance, l’écriture : ces livres qu’on utilise en atelier, « Disent les imbéciles… », Vous les entendez, L’Usage de la parole, des livres trop méconnus, d’une verdeur et d’une acidité incroyable, sont écrits par une septuagénaire. Écoutons-la ciseler notre langue, en osant ne parler que de la langue, et laissant notre imagination du monde se reconstituer mais au-delà, et d’après les mots qui nous y lient :

Le mot « amour » entouré d’un halo de lumière, tel l’ange annonciateur est entré… il est reçu avec la même soumission, la même résignation, la même humilité, la même joie timide et la même crainte.
Nathalie Sarraute, L’Usage de la parole, Gallimard, 1980.

L’usage de la parole (Gallimard, 1980) n’est pas un livre isolé dans la tradition française : on met devant soi un de ces fragments ouverts de phrase qui, n’appartenant à personne, se retrouvent dans le discours de tous, et on les fait eux-mêmes médiateurs des discours qu’ils ont organisés, et dont nous ne nous souviendrions pas sans eux. La forme sonore même dont nous savons les investir appelle à convoquer par l’oreille les voix qui les prononçaient, et donc ce qui se disait avec, ce qui se disait à côté, ce qui se disait par eux. Effet immédiat de diffraction, parce que ce qui se disait prend distance avec ce que la parole dit dessous, fait passer dans une profondeur inexprimée, qui contredit ou va au-delà. C’est justement à cause de ce décalage que la parole se saisissait de ces syntagmes, muets par eux-mêmes et qui ne valent que par la voix, que par le blanc ou le brouillage qu’ils imposent au sens qu’ils introduisent ou en apparence soutiennent.

Une suite de syntagmes que Nathalie Sarraute commente donc un par un, avec un effet magistral de fiction par ces ébauches qui naissent soudain à un tour de phrase par une illusion de personnage ou d’ombre, parce que nous, lecteurs, sommes apostrophés et inclus dans le jeu, parce que ce génie de parole suscite autour de leur répétition toute l’idée d’un lieu ou de silhouettes, figures qui viennent tout au bord, nous laissent entrevoir des mondes tout entiers, lourds de tout un roman possible, dans une mécanique quasi infernale d’accent porté sur l’attaque des mots, quelquefois juste par le déport d’un guillemet d’une occurrence à l’autre :

Ah cette fois, il me semble que nous y sommes. Vous êtes avec moi cette fois, vous avez perçu comme moi... Je vois vos sourires complices... « Ton père » « ta sœur »... Quels mots, n’est-ce pas ? pour s’adresser à son propre enfant. Mais vos regards montrent de l’étonnement, vous hochez la tête, vous riez... Ah il ne s’agit pas de ça ?... Pas de « Ton père. Ta sœur » ?... Mais alors de quoi ? Pourquoi avez-vous eu l’air tout à coup d’acquiescer, de participer, vous paraissiez tout excités...
Nathalie Sarraute, L’Usage de la parole, Gallimard, 1980.

Quelque chose lève en deux lignes, en trois, qui est toute la puissance de la fiction plus traditionnelle. Mais, développé en fiction, le travail ici mené juste sur l’emploi anonyme du pronom ne nous piègerait pas si fort. Et parce qu’on est frustrés que cela, pris dans le rythme du livre, soit emporté loin de nous-mêmes, c’est cette instance insatisfaite de la fiction qui demeure, aussi puissante alors à ces fragments de deux lignes que dans ce qui nous reste de livres lus dans l’adolescence, qu’on relit régulièrement, comme Stendhal, juste pour retrouver ce seul mystère de la première lecture. Quelques-unes de ces expressions dont Nathalie Sarraute, née avec le siècle, vient jouer pour ses quatre-vingts ans : Un moment d’absence… je me le demande… rien de précis… Pourquoi pas ?… se paie sa tête… faire semblant… Ah oui vous pouvez le dire… et c’est partout pareil… Mon petit… Eh bien quoi… Ça ne tourne pas rond… Ne me parlez pas de ça…il suffit de quelques mots… Pour de bon… Je ne comprends pas.

La tentative de Nathalie Sarraute dans L’Usage de la parole, c’est un rêve de livre par quoi chacun on passe, un de ces livres qu’on lit en se disant à chaque ligne qu’on voudrait inventer soi-même l’équivalent. Et puis, le livre refermé, bien sûr ce n’est pas la peine de l’écrire, ce livre rêvé, puisque celui-ci existe déjà, qu’on ne saurait que refaire. Mais cette impression d’ouverture, voire d’incomplétude, est contenue dans son principe dialogique : s’il n’y avait pas, au bout de chaque phrase, cette possibilité d’étendre le livre, ou d’en rêver un autre, la petite musique de la phrase ne pourrait pas ainsi résonner après elle. Une petite cristallisation de dix chapitres brefs , là où chacun pourrait suggérer encore trente ou quatre-vingts locutions de cet ordre qui restent à explorer. On peut suggérer de reprendre à son compte la dissymétrie des deux registres du texte : il y a celui ou celle qui prononce la parole toute faite, organisée autour de cette locution qui la brouille, et la distord ou la vide ; et il y a celui ou celle qui analyse et répond. Le texte pourra se présenter d’une seule filée ininterrompue et sans marque de dialogue : on suggèrera plutôt qu’il reste monobloc, et s’ouvre par l’intérieur à l’éclatement des voix, par exemple en marquant juste par des italiques ou un soulignement les expressions toutes faites qui servent de base au dispositif.

Sans cesse de nouvelles paroles arrivent et aussitôt s’étiolent… Celui en qui elles se déposent a l’impression que son esprit est devenu une terre ingrate d’où des émanations asphyxiantes se dégagent, un champ jonché de paroles sans vie… Et nous qui étions auprès de lui, nous comme lui désolantes terres stériles, nous, dégageant des vapeurs mortelles.. nous tout couverts de paroles vides, nous comme lui plongés dans la nuit, sans bien comprendre ce qui nous arrive… serait-ce un décollement de la rétine ?… nous, perdant à chaque phrase l’équilibre, comme sur ces escaliers de foire dont les marches mouvantes se scindent et s’écartent… nous gardons obstinément, nous sommes tous ainsi faits, un peu d’espoir…

Et si celui à qui ces paroles sont envoyées allait tout à coup… il suffit de quelques mots… Mais va-t-il avoir le courage de les dire ?… On a envie de le pousser… qu’il le fasse donc, qu’il l’ose…

Nathalie Sarraute, L’Usage de la parole, Gallimard, 1980.

Je ne cesse d’être surpris par le fait que des noms aussi « installés » dans notre histoire littéraire contemporaine puissent être de fait aussi peu lus, faute des clés toutes simples qui nous rendent pourtant ces lectures nécessaires. Tout pèse pour nous éloigner de Sarraute : l’image « nouveau roman », laboratoire ingrat et daté dans le cliché qui s’en fait, loin pourtant de la somptuosité des pages de Claude Simon ou de la précision immensément simple de Beckett. L’effet « tropismes », comme si ce – isme était encore une sorte de manipulation bizarre. L’image même de la vieille dame légendaire. Ne cesse de me surprendre, côté Sarraute, que son texte théorique le plus essentiel, L’Ère du soupçon ait été écrit non pas pour commenter l’œuvre, mais alors même qu’elle débute. Nathalie Sarraute énonce avec clarté ce qui est pour elle le premier des enjeux : en rendant indifférenciés les locuteurs, appeler à l’activité du lecteur, le convoquer lui comme personnage pour que la polyphonie installée par l’écriture trouve son relief. Ce déplacement dans la conception du personnage, du sujet, dans le statut de la voix, nous l’avons en partie désormais intériorisé. Les livres de Nathalie Sarraute sont susceptibles d’immenses plaisirs de lecture : mais à la condition de ce déplacement théorique qui reste encore à l’encontre des usages dominants, des livres consacrés par les prix littéraires ou qui nous encombrent en général. Lorsqu’on arrive en atelier avec les livres de Nathalie Sarraute, il ne s’agit pas seulement de faire écrire des textes : on inocule vraiment un venin. On a plaisir à le faire.

 

 

Autour de, ou après Sarraute


Le livre très singulier de Camille Laurens, Quelques-uns (POL, 1998), reprend la même haute tradition du langage appliqué à se décrypter lui-même, pour appliquer le même principe de creusement et d’exploration non pas aux expressions toutes faites, mais aux mots les plus courants eux-mêmes, ceux qui peuvent, constituer une phrase à eux seuls.

Les mots ont un grain — comme on dit le grain de la voix, le grain de la peau, bien sûr, mais aussi, au fond, comme on parle des fous, des marginaux : chacun d’entre eux est un original, une pièce unique. D’avoir été prononcés tant de fois, déformés par les lèvres ou polis par les livres, de nous avoir émus dans la beauté des œuvres ou la bouche d’autrui, ils ont acquis la densité et la profondeur merveilleuse d’une terre dont nous rêvons d’être un jour les archéologues : les mots sont faits de notre vie qui sédimente.
Camille Laurens, Quelques-uns, POL, 1998.

Ce qui est le cas de oui le tout premier, et ce que devient ce mot de trois lettres pris, malaxé et lavé, sans jamais cesser pourtant d’être lui-même, dans la machine Littré, avec vingt-deux occurrences avant même d’être au bout du premier article m’a toujours semblé singulier au plus haut point. C’est le plaisir qu’on prend toujours aux grands dictionnaires, de pouvoir voyager, même si c’est sans la distorsion dialogique de Nathalie Sarraute, à l’intérieur d’un mot. Parce que l’exercice est difficile, une fois rapidement présentés les trois livres de Léon Bloy, Nathalie Sarraute et Camille Laurens, c’est sur le ton et à la mode du dictionnaire, chargé d’exemples concrets, que je propose aux participants de se saisir d’une suite de mots ou d’expressions pour eux emblématiques :

OUI (oui ; ce mot a une demi-aspiration : ce oui ; des oui, dites : dê oui ; un oui, dites : un (sans liaison) oui ; le oui et le non ; eh mais oui, dites : eh mê oui ; je crois que oui, je dis que oui ; on dit cependant aussi et on écrit : je crois qu’oui, je dis qu’oui), adv. Il affirme et est opposé à non. J’y vois des bergères qui ne savent que oui et non, BALZAC, liv. IV, lett. 15. Ils rapportent les raisons de ceux qui disent que oui, PASC. Prov. XII. Et si l’on trouve que oui, vous aurez la gloire de l’avoir mieux entendu, ID. ib. XVII. M. de Montausier ne voulut apprendre d’autre langage que celui de l’Évangile : oui, oui, non, non, FLÉCH. duc de Mont. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d’être cru, LA BRUY. V. Pour moi, j’aime les gens dont l’âme se peut lire, Qui disent bonnement oui pour oui, non pour non, GRESSET, Méchant, I, 5.
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Hachette, 1877.

Ce petit livre de Camille Laurens vient après Philippe, cri d’écriture en réaction à la mort d’un enfant. Il s’agit pour elle d’une véritable reconstruction de son rapport à la langue, ce qu’affirme aussi la suite des titres : quelques-uns, oui, jamais, on, peut-être, il y a, je ne sais quoi, ça, chagrin, monde, rien… Mais avec le Grain des mots (POL, 2003), elle en reprendra le principe, dans un cercle bien plus large , avec des mots comme travail, être, déjà, amour, geste, identité, partir

Alors cet outil, bien sûr on peut l’utiliser comme tel, pour faire écrire sur la langue. Mais, bien souvent, il me donne la grammaire pour entrer avec les participants, pris isolément, parfois hors de ce que continue le groupe, sur un retravail bien particulier d’un texte existant.

Il y a sans doute une idée un peu simple du retravail : donner une suite, réécrire en amplifiant, distordre telle façon narrative concernant les pronoms, le narrateur, les temps. Le retravail, pour un auteur, c’est se construire progressivement spectateur de son propre texte. Ce que ce texte décale, ce qu’il le contraint à percevoir de façon neuve, ou qui le surprenne. En gros, ce que cela met en travail. Pour construire cet écart, il faut accepter que ce qui semble évident ne le soit pas.

En m’appuyant sur ces livres de Camille Laurens, voici un outil formidable : demander à chacun de poser devant soi le texte écrit la séance précédente, ou bien qui vient juste d’être écrit, et s’interroger sur les mots.

C’est un exercice que font les acteurs, pour s’approprier un texte, et que j’utilise souvent dans le moment de lecture à haute voix d’un atelier : ne lire que les quelques mots pivot, les mots charnière. Et quel que soit le texte, qu’on ne me fasse pas croire qu’ils seront plus nombreux que les doigts de la main. Ensuite, même exercice mais avec les bribes essentielles de phrases, qu’elles entourent et incluent ces mots, ou en soient indépendantes. Alors seulement on relira le texte en entier : et plus rien ne sera pareil dans les rythmes, les inflexions, l’architecture qu’on aura soi-même perçue de son propre travail.

Ainsi, ces quelques mots, nous allons prendre le temps de les ouvrir, d’en séparer les strates, d’en apercevoir les sous-sols. Comme s’il s’agissait de rédiger un lexique, ou comme on a besoin, si on lit un texte venu d’une couche très ancienne de civilisation, Gilgamesh ou Ossian, de disposer de notes. Mais ce lexique doit valoir en lui-même, et sur un mot essentiel, ou sur un bouquet de quelques mots qu’on aura identifiés avec le participant, devenir comme un dictionnaire inventé, ou l’unique fragment d’un dictionnaire retrouvé. Et quand bien même nous aurons choisi, avec le participant, pour la résonance prise dans son texte, un mots des plus communs, des plus simples.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2013
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