écrire avec... Jacques Roubaud | l’heure où

un formidable exercice tous âges tous publics, mais d’une importance essentielle pour l’écriture de la ville


Il y a bien longtemps que les 155 poèmes, écrits de 1991 à 1998, et publiés en 1999 par Jacques Roubaud sous le titre, détournant Baudelaire et petit pied de nez à Julien Gracq, La forme d’une ville, hélas, change plus vite que le coeur des humains, fait partie des classiques de notre boîte à outils pour l’atelier d’écriture.

Voir cette proposition sur un des textes les plus magnifiques de ce livre la rue, pour développement.

Le texte ci-dessous, simplement titré L’heure, est un de ces textes qui mystérieusement peuvent générer à leur tour, qu’on soit avec des élèves d’école primaire ou de collège, mais tout aussi bien en atelier étudiants ou adultes (ou : déclencheurs qu’on peut travailler pour soi en formation de formateurs, si on souhaite l’utiliser à son tour), sans qu’il soit besoin de rien modifier ou spécifier. Comme si un tel texte correspondait immédiatement à une perception sensible profonde et irrévélée, pourtant liée à l’immédiat du jour, au contexte de la ville pour chacun.

Et probablement même au-delà : qu’on repense, dans tout le cours du Grand Meaulnes, aux instants et professions séparées qu’on traverse dans le récit. Certainement, dans l’espace même du village, ce texte garderait sa pertinence.

Il fait aussi partie, avec les Quelque part quelqu’un de Michaux, et les Ceux qui de Saint-John Perse, de ces propositions auxquelles j’aime revenir parce que l’inducteur est graphiquement inclus dans la phrase : recopier le radical commun à chaque item, c’est déjà être en train d’écrire. L’idée, le contenu, sont alors juste une suite que la main trouvera depuis son propre rythme, ou que le mental va chercher dans le temps même que la main est occupée à écrire ce radical récurrent, ici ce simple L’heure où...

Un des premiers enjeux concerne la ville même. Dans le village du Grand Meaulnes, tout du village est perceptible à chacun de ses habitants. Dans la ville, non. La disjonction spatiale peut renverser le rapport au monde : voir cette Chose vue de Victor Hugo où il décrit la barricade de 1830 avec ses morts et la fusillade en cours, et la vie qui continue au calme dans la première rue voisine.

Le grand bousculement, c’est L’homme des foules d’Edgar Poe : il n’y a pas de raison apparente à la circulation dans la ville de l’homme inquiet que suit le narrateur. C’est au terme de ses déplacements dans les heures, au bout du soir et de la nuit, dans le recommencement du matin, que le narrateur comprend celui qu’il nomme l’homme des foules : il ne peut jamais être seul. Et l’endroit où on est avec d’autres, qui vous permettent d’être anonyme, de vous fondre dans le grouillement – même dans une grande ville comme Londres –, change de lieu selon les heures. La carte de l’activité humaine dans la ville dépend du déroulement du temps.

C’est ce principe que Jaques Roubaud applique à ce grand texte poétique.

D’abord, parce que si on accepte ce principe d’un déplacement mental (mais déplacement de fait du lecteur), ce sont tous ces micro-événements qui tissent notre rapport au monde, et accessoirement nous rendent la ville indispensable, comme ils la relient à autant de souvenirs, qui deviennent visibles. Le bruit des enfants dans la cour d’une école invisible. L’odeur d’une boulangerie qui ouvre. Le moment des embouteillages et la nervosité du soir.

Et bien noté – l’amitié de Roubaud et Perec c’est le souvenir ici de L’Infraordinaire (amitié explicitement convoquée par Roubaud dans ce livre, avec les accumulations de noms de rue en e) – : ce qui se dit de la communauté par le contenu social des éléments convoqués dit aussi l’état de la communauté et ses problèmes. La pollution par exemple (le mot asphyxie), la condition même de la vie (ici, passage du mot hôpital comme la scène d’hôpital ouvre cet immense livre qu’est le Malte Laurids Brigge de Rilke). Les métiers évoqués, éboueur, opticien, coiffeur, café, électricien, fleuriste, que nous disent-ils de la concentration hors ville des galeries commerciales et de la désertification des centre-villes ?

Enfin, et même si c’est à des collégiens qu’on propose l’exercice, l’onomastique des noms cités. Il faut rouvrir le livre lui-même, et si possible, lire ce qui s’y rapporte dans un des autres livres de référence de Jacques Roubaud, Poésie : : le chant ici des noms est une fonction d’abord lyrique, avec ses récurrences pour bourdon (rue, passage, boulevard, avenue, place, gare, ruelle), mais un voyage dans l’histoire (explicitement dit dans Poésie : : peut-on citer avec amitié le nom d’un personnage dont le rôle dans l’histoire ne soit pas estimable ? il y en a, mais pas ici). Par contre, ceux qui ont lu Poésie : sauront reconnaître dans la liste les lieux qui pour Roubaud ont valeur autobiographique forte (gare Saint-Lazare, Poterne des Peupliers). Le rôle aussi dans ce texte, même si discret et à la limite du visible, des « portes » comme s’il fallait punaiser à même le texte toutes les limites de la ville.

Rappeler enfin qu’à la sortie de ce livre Jacques Roubaud en présentait des performances orales en compagnie d’un pianiste. C’est ce chant très doux ou souple de la ville qui permet de subvertir même la violence qu’elle est.

Alors vous pourrez lancer vos participants, depuis le réveil du premier item à la disparition du dernier.

FB

Nota : j’avais évoqué très rapidement cet exercice dans l’édition 2005 de Tous les mots sont adultes, mais l’ai constamment pratiqué depuis lors, il est temps de l’insérer au même plan que les autres propositions.

 

Jacques Roubaud | l’heure


l’heure du réveil des habitants du passage de la reine de hongrie

l’heure de l’ouverture du café de la rue du moulin de la pointe

l’heure du ramassage des poubelles de la rue du sommet des alpes

l’heure de l’ouverture de la boulangerie de la rue du roi de Sicile

l’heure de l’extinction des réverbères de la rue du pot de fer

l’heure de l’ouverture de la boucherie de la rue du faubourg du temple

l’heure du lever des enfants de la rue de la poterne des peupliers

l’heure de l’ouverture de la charcuterie de la rue du moulin des prés

l’heure de la promenade des chiens de l’avenue de la porte de pantin

l’heure de l’ouverture de la maternelle de la rue de la pointe d’ivry

l’heure du nettoyage des caniveaux de la rue des nonnains d’hyères

l’heure de l’ouverture du garage de la rue du val de grâce

l’heure de la désinvolture des chats de la rue du père teilhard de chardin

l’heure de l’ouverture de l’auto-école du boulevard des filles du calvaire

l’heure du roucoulement des tourterelles de la rue du moulin de la vierge

l’heure de l’ouverture de la bonneterie de la galerie des marchands de la gare saint-lazare

l’heure de l’invasion des voitures de l’avenue de la porte d’orléans

l’heure de l’ouverture de l’école de l’avenue de la porte de champerret

l’heure du ronflement des moteurs de l’avenue de la porte d’italie

l’heure de l’ouverture de l’opticien de la rue du pas de la mule

l’heure de l’ouverture de la mission de la rue du pont de lodi

l’heure de l’ouverture des bibliothèques de la rue de l’école de médecine

l’heure de l’ouverture de la librairie de la rue du champ de mars

l’heure de l’ouverture de l’église de la place d’estienne d’orves

l’heure de l’ouverture de la brasserie de la rue du château d’eau

l’heure de l’ouverture de l’électricien de la rue patrice de la tour du pin

l’heure de l’ouverture du salon de coiffure de la rue des colonnes du trône

l’heure de l’ouverture du fleuriste de l’avenue de la porte de montrouge

l’heure de l’ouverture de la cordonnerie de la rue du dessous des berges

l’heure de l’ouverture de la bijouterie de la place de la porte de saint-cloud

l’heure de l’ouverture du restaurant de l’avenue de la porte de clichy

l’heure de l’ouverture de l’imprimerie de la rue de la cour des noues

l’heure de l’ouverture de l’héliport de l’avenue de la porte de sèvres

l’heure de l’ouverture de l’église de la rue du chevalier de la barre

l’heure de l’ouverture de l’hôpital de la rue de la porte d’aubervilliers

l’heure de l’ouverture des pompes funèbres de l’avenue de la porte de clignancourt

l’heure du bain des moineaux — de la ruelle du soleil d’or

l’heure de la récréation des écoliers de la rue du val de marne

l’heure de l’asphyxie des piétons de l’avenue de la porte de vitry

l’heure de l’asphyxie des chiens de l’avenue de la porte de choisy

l’heure de l’asphyxie des chats de l’avenue de la porte d’ivry

l’heure de l’asphyxie des moineaux de l’avenue de la porte de gentilly

l’heure de l’asphyxie des enfants de l’avenue de la porte de vanves

l’heure de l’asphyxie des laitues de l’avenue de la porte de la plaine

l’heure de l’asphyxie des marronniers de l’avenue de la porte d’issy

l’heure de l’asphyxie des automobilistes de l’avenue de la porte d’auteuil

l’heure de l’asphyxie des motards de l’avenue du parc de passy

l’heure de l’asphyxie des rugbymen de l’avenue du parc des princes

l’heure de l’asphyxie des cyclistes de l’avenue de la porte des ternes

l’heure de l’asphyxie des violettes en pot de l’avenue de la porte d’asnières

l’heure de l’asphyxie des géraniums de l’avenue de la porte de la chapelle

l’heure de l’asphyxie des lilas de l’avenue de la porte des filas

l’heure de l’allongement des ombres de l’avenue du maréchal franchet d’espérey

l’heure de la fermeture de la chapelle de l’avenue de la porte de vincennes

l’heure de l’envol des pigeons de la place de la porte de Versailles

l’heure de la fermeture du café de la rue du roi d’alger

l’heure de l’allumage des réverbères de la place de la porte de passy

l’heure de l’invisibilité des chats de la rue du bois de boulogne

l’heure du sommeil des habitants de la rue du parc de charonne

l’heure du souvenir de la disparition de la rue du moulin de beurre

 

© Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, Gallimard, 1999.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 mars 2014
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