outils du roman | 3, l’action est une brève folie

découper un timbre-poste de réel et le développer en un paragraphe d’action brute – ou bien : toute action est un paragraphe


- les textes reçus, à mesure de leur réception par mail : les nouvelles propositions sont mises ligne chaque semaine, mais chacun va à son rythme et selon son ordre

- inscription et participation, accès aux documents complémentaires ;

 

« L’action est une brève folie. »

Quelle surprise ç’avait été de retrouver cette phrase de Paul Valéry dans le Creative writing no-guide de Malt Olbren.

Du coup je voulais vous inviter à prendre au sérieux sa proposition. Dans sa propre méthode, il s’agit seulement d’un paragraphe de Dos Passos, scène de rue banale prise au Manhattan Transfer.

Et ma propre contribution sera l’axiome suivant : « toute action est un paragraphe ». On va écrire un de ces paragraphes, mais on va s’y reprendre en quatre fois pour l’écrire.

Pour se retrouver nous dans une phase d’écriture commune, avec confrontation et partage, et cette magie spécifique à l’atelier d’écriture que l’imaginaire de tous les possibles littéraires liés à notre propre texte se fabrique par relier à l’écoute des textes des autres, je vous propose moins le thème (un paragraphe compact centré sur une action précise), que d’en respecter justement la méthode, c’est-à-dire qu’on va penser globalement le paragraphe, mais l’écrire couche par couche qui vont s’y superposer au lieu de le concevoir par écriture linéaire.

Ceci dit, on peut tricher, avoir toujours en tête la magnifique méthode d’écriture d’Edgar Poe pour son Corbeau, que jamais personne n’a considéré comme système de contrainte, mais bien comme construction rétrospective, une fois le poème sous les yeux.

En lien donc le plus étroit possible avec la proposition Malt Olbren sur cette scène de rue à l’ouverture de Manhattan Transfer, voici quelle serait la suite précise, tout repose sur le séquençage précis et non-linéaire de quatre écritures successives :

 

1, du choix et de la méthode

Et là personne ne peut vous aider, choisir une scène d’action. Donc déterminer : lieu public/lieu privé, nombre de personnages (action passant avant dialogue), souvenir réel/scène reconstituée (l’actualité n’en manque pas) ; rapport de cette scène à votre projet d’écriture pris globalement.

On procède par couches d’écriture successives ; ça peut même être réellement le cas : un fichier texte avec 4 interventions successives, un fichier texte dans lequel on va recopier quatre fois à la suite l’une de l’autre les différentes versions de ce même paragraphe (et vous pouvez très bien envoyer par mail ces 4 versions, c’est la progression qu’on mettra ici en ligne) ; idem si vous écrivez à la main : une première rédaction dans laquelle vous laissez largement des coupes, des blancs, presque une mise en place graphique, puis chacune des couches va venir s’inscrire dans les blancs, à moins que vous ne préfériez recopier quatre fois (appelons ça la « stratégie Flaubert » !).

 

2, première couche, avec blancs et trous

L’important, c’est la posture mentale. Votre écart intérieur. Vous vous concentrez mentalement sur la scène d’action comme espace et durée. Vous ne vous immergez pas dans la rédaction. En considérant votre écran (ou votre cahier, ou quelque support que ce soit qui ait vos faveurs) comme surface, vous répartissez sur cette surface, également ou pas (choses écrites en petit, choses écrites en gros, zooms en une phrase, indication en un seul mot), tous les éléments signifiants qui vous restent de cette scène, froidement, descriptivement, mais de façon la plus exhaustive possible (début, fin, inflexions, modifications et ruptures, éléments visuels, éléments du décor passif, personnages, détails singuliers).

Le fait d’écrire sur une surface et non linéairement doit vous permettre de laisser la scène venir à la surface comme une photographie autrefois dans le révélateur : la précision gagne progressivement, et pour chaque nouvel élément que vous ajoutez, vous savez quelle va être sa place relative dans la surface globale. On peut aussi écrire brièvement le juste avant et le juste après (je pense à un des premiers travaux de Bruno Serralongue, lors d’un stage pour Nice Matin, et qui se rendait sur les lieux-mêmes de chaque fait divers, mais 24h plus tard...).

 

3, deuxième et troisième couches

La deuxième couche est la plus difficile et la plus décisive. On a procédé à une inscription presque objective. On a noté à plat toute une série d’éléments visuels, spatiaux et temporels. C’est le principe du narrateur omniscient, donc absent.

Ce que nous demande Malt Olbren, à partir de ce passage du Manhattan Transfer, c’est d’y insérer un point de vue. Qui parle ? Et pourquoi est-il là ? Et que voit-il ? Est-ce que de disposer d’un personnage à la fois spectateur et acteur change la narration ?

Ce qui se passe donc dans la deuxième couche, c’est de monter votre personnage dans le cadre installé. Où est-il, que fait-il, que voit-il. Intervient-il ? Est-ce que les protagonistes de la scène en sont affectés ? Est-ce qu’ils s’adressent à lui ? (dans Manhattan Transfer, de spectateur à spectateur...).

Et ce que je nomme troisième couche n’en est pas réellement une : est-ce que, ce personnage une fois immergé dans la scène, se révèlent des éléments absents de la première couche ? Des détails, un truc tombé sur le bitume, la couleur d’un ciel, un bruit à l’arrière-fond, les poils sur la main d’un personnage.

 

4, quatrième et dernière couche

Et on n’a plus qu’à finir. C’est juste trois phrases, quatre phrases. Si possible en italiques. Si possible réparties sur l’ensemble de la surface, puisqu’on travaille toujours par surface.

On s’accroche à notre narrateur, on lui colle un micro dans le fond de la tête, et on capte ce qu’il se dit à lui-même dans sa tête. Écho réflexif. Distorsion. Souvenir ou décalage.

Mais insistons : l’exercice sera complet, et la scène d’action devenue parfaitement autonome, si et seulement si on est arrivé jusqu’ici. Ce n’est pas beaucoup, c’est précisément dans les proportions et l’harmonie que va surgir la musique, mais cette phase de retour sur soi est nécessaire. Et le pari de Malt Olbren est ici : si on l’écrit à la fin, on ne va pas du dedans vers le dehors, on écrit ce qui du dedans est modifié ou affecté ou bousculé par le dehors.

 

5, comment s’y prendre

Mais, précisément, on est déjà pris.

Tout le temps de la lecture, vous avez brassé de vagues idées, qui pouvaient être des sources potentielles. Quelles sont-elles ? Y compris si, précisément, elles vous semblent une source insuffisante pour le démarrage.

Et si on procédait par simulation ? Prendre un fait divers, même le plus atroce qui se baladait dans les journaux et sur le web ces 2 jours. Sans rien écrire, mentalement, examiner comment on s’y prendrait pour écrire ce fait divers avec la technique en quatre temps décrite ci-dessus. Et que ça peut donner un bouquin aussi génial que le In a cold blood de Truman Capote.

Mais si vous avez fait mentalement cet exercice pour une scène prise à l’écume sociale, est-ce que ça ne vous met pas plus fort et plus près pour revenir à ces scènes vaguement ébauchées comme sources potentielles ?

Il suffit de si peu. Toute la ville est à vous.

 

les textes

Dominique Hasselmann | poignée des gaz


La main droite sur la poignée des gaz, la main gauche sur l’embrayage.
La moto répond à la moindre sollicitation. Le râle, le feulement, le lion, la savane, de zéro à cent à l’heure, mur traversé du temps.
Enchaîner les rapports en rythme.
Les cylindres brûlants renvoient des éclats de soleil dans les vitrines.

Je drive mon cheval métallique.
Je domine la situation et la circulation.
Aucun automobiliste ne peut rivaliser avec moi au démarrage.
Sur autoroute, je ne peux pourtant maintenir les 180 trop longtemps, le vent est une paroi d’escalade.

Nous sommes postés (stationnement livraison) juste à côté du couloir du bus.
On sait que c’est là qu’on attrape le plus de poissons.
Surtout les deux-roues, qui se prennent pour des taxis (certains jouent même leur rôle).
Le chef a dit qu’il fallait qu’on en aligne au moins une vingtaine ce matin.

Il s’est mis à pleuvoir : faire gaffe aux plaques glissantes et à leurs passages "protégés".
La pluie gêne la visière du casque (toujours pas d’essuie-glaces ?), le gant passe devant les yeux.
Au loin, la colonne de Juillet, Bastille, le marquis de Sade.
Attention à droite, là, oui, oui, mince, l’abruti !

 

gabriels f. | vendredi


 

[1— recherche, vrac]

le monde debout toute une compression de visages les membres des autres contre soi ou les sacs 

indifférence feinte mains occupées les regards 

trouver un point d’accroche dans ce qu’on tient dans ce qui nous tient 

la paroi le téléphone ou le livre 

(je regarde si je suis en retard ou j’envoie une phrase (aux inconnus plus ou moins – mais le texte que je lis est plus fort et il parle déjà de ce qui va bientôt se passer)

combien de stations

sortir d’ici par une fenêtre un écran ou des yeux d’ailleurs ou livres 

c’est le premier soir de l’été

et on n’entend pas les autres

sauf si, sauf si, s’entrochoquant 

une pénétration une embrasure une embardée 

les choses et les gens se remplacent, se disputent les coins 

parfois le soleil entre quand on remonte à la surface, 

et le réseau revient : 

des choses diverses pour se raccrocher ou pour s’enfuir

pour faire exister le temps 

et pourtant on regarde quand même, les autres et la scène

la lumière a quelque chose d’ultranet 

c’est bien éclairé j’aime cette lumière unificatrice

c’est une scène inédite toujours ou jamais la même ?

une représentation de visages qu’on peut regarder, ou pas 

se mélanger ou pas

une voix un peu plus forte qui ressort à peine

d’abord elle s’aligne aux bruits du métro

mais elle s’élève et devient intelligible

l’homme s’exprime fort là-bas il est debout

on ne voit pas son interlocuteur il est assis

espace vital 

il y a du monde vous devez vous lever 

c’est écrit là-bas

vous vous prenez pour qui ? 

vous êtes journaliste !, et alors, ça m’avance à quoi ? 

la politesse, la moindre des choses, non

laisse tomber on l’aura oublié dès qu’on sera sorti du métro

si vous ne savez pas, alors taisez-vous

vous êtes grossier etc

personne ne veut lâcher

on comprend l’enjeu en un instant - banal, le quotidien des frictions 

le mélange de drame d’absurde, un comique involontaire, qu’un rien suffit à infléchir

 

[2— paragraphe de texte]

Comme souvent, le monde était trop serré autour de moi. Mais de plus c’était le premier soir de l’été et il faisait déjà trop chaud depuis plusieurs semaines et les gens, ça se sentait, en avaient marre du boulot, du mois de juin, c’était vendredi, pas encore les vacances, ils étaient comme des insectes excités (par je ne sais quelles phéromones), et je sentais la paroi humide du métro qui collait tellement à ma chemise que je me demandais si j’allais pouvoir en sortir. Seuls mes yeux pouvaient bouger, j’étais tenté de regarder à nouveau ce spectacle de visages sans cesse renouvelé, sous cette lumière impavide et idéale de néons où nous étions tous égaux. J’avais deux ou trois passagers, bras, sacs, contre mes flancs, mon torse, je pouvais à peine bouger. Je lisais ma brochure, un truc sans intérêt que j’avais pris avant de sortir du travail, dans un réflexe, celui d’avoir quelque chose en main, mais à la place de quoi ? C’était un gratuit sur les activités culturelles d’une ville moyenne de la région parisienne, je ne savais même pas comment j’avais pu entrer en possession de ce truc. J’y lisais, entre autres, qu’on pourrait bientôt marcher "pieds nus, sur un parcours dédié et arboré, afin de retrouver des sensations depuis trop longtemps mises de côté". Cela me faisait beaucoup moins envie que le karting qui allait être inauguré le mois prochain "en présence des responsables municipaux", je les imaginais tous roulant à ras de terre et de poussière, avec un casque jaune sur la tête, et j’avais terriblement envie de faire moi aussi un tour de circuit et d’entendre les vrombissements recouvrir les discours des officiels. Dans le métro, je ne supportais pas d’avoir un casque sur les oreilles, j’avais besoin de pouvoir à tout moment entendre les autres, d’être prêt à leur répondre. J’en payais souvent le prix, car je me laissais, même en lisant, pénétrer par leurs discussions qui parfois allaient me poursuivre, pour les plus stupides d’entre elles, pendant des heures et des jours, à me demander ce qu’elle avait bien pu répondre à Madeleine, ou s’il avait finalement acheté la voiture de son collègue, choisi la formule complète ou bien demi-pension pour les vacances, s’il avait préféré du japonais ou du chinois pour le dîner, répondu enfin à la lettre de sa vieille mère, comme si ces questions sans réponses prenaient plus d’importance que mes propres atermoiements. Place d’Italie, milieu du trajet. Dans le boyau les lumières s’éteignent quelques secondes, grâce à la décharge momentanée de la voiture, c’est une respiration, le brouhaha baisse un peu. J’ai toujours envie que ça reste éteint plus longtemps, pour continuer le voyage dans le noir. J’imagine alors que dans le noir les corps et les désirs se relâchent, les gens s’embrassent et se caressent à leur guise, en suivant simplement le réseau des corps, ce serait comme un signal, un jeu. Station suivante, j’ai déjà parcouru deux fois ma brochure, je lis sans passion la série de sms qu’envoie la fille qui me comprime le thorax avec son coude, elle arrange un peu la réalité en affirmant qu’elle a deux stations d’avance, sans doute pour faire patienter l’autre, j’ai déjà fait ça aussi, j’ai l’impression en lisant ses brefs messages qu’elle déteste la personne à laquelle elle écrit, ou peut-être est-ce simplement l’effet d’exaspération qui a l’air de s’imposer sans mesure à tout le monde. Soudain une voix fait taire toutes les autres, une voix de coffre, un type qui gueule parce qu’un autre ne s’est pas levé du strapontin pour faire de la place, les deux copines à ma gauche se regardent et me jettent un coup d’œil, cela se passe à cinq ou six mètres de nous, au milieu de la voiture. Je remarque que les gens se sont écartés des deux antagonistes, malgré le monde et l’heure de pointe, comme si la notion instinctive de spectacle était plus importante que tout et qu’il fallait leur laisser la scène. Rien n’indique si cela va se calmer ou dégénérer, tout le monde se pose la question, l’un traite l’autre de "journaliste", vont-ils en venir aux mains, celle du dit journaliste sont occupées (par des journaux), mais l’autre porte un maillot de foot, sans doute un consommateur de football, peut-être un supporter, un supporter qui refuse de se lever. Je prends soudain conscience du comique amer de la scène, d’une scène vue cent fois, avec tristesse les quatre-vingt-dix-neuf fois précédentes, mais là. tout à coup. quelque chose s’est passé. Le grotesque a pris le dessus, injecté, peut-être, par nos regards accumulés et sceptiques. Plus personne ne les prend au sérieux, ils vont tous se mettre à rire, comme si tout était monté, préparé, ce spectacle, une caméra va probablement monter à la station suivante, j’en vois même certains se recoiffer ou se remaquiller, ils ont pensé la même chose que moi, et moi, silencieux depuis le début, je me sens me dilater, j’ai envie d’être à cent kilomètres d’ici, sur une piste de karting, sur une plage déserte, à marcher pieds nus, afin de retrouver des sensations depuis trop longtemps mises de côté, un dégoût monte à cause de l’odeur de macarons qui sort du sac graisseux d’une jeune Japonaise inquiète, la lumière s’éteint à nouveau, des rires et des applaudissements avortés éclatent à quelques mètres dans l’obscurité, et puis je sens un bras adroit, doux et articulé, subtil, qui s’est introduit entre mon dos et ma chemise, à travers la sueur, une main fraiche, s’accordant aux lèvres qui chuchotent sur les miennes des phrases incompréhensibles.

 

Philippe Castelneau | La dernière photo


La voiture, une Blackhawk III de 1973, noire, intérieur rouge en cuir, est à l’arrêt, au point mort, devant le 3746 Elvis Presley Boulevard. Sur le trottoir de droite, il y a un policier en uniforme, et deux femmes qui s’avancent. Le policier porte une chemisette parce qu’on est en été. L’une des deux femmes, chemisier et foulard rose, un large chapeau sur la tête, se penche pour mieux voir les occupants du véhicule. Ils sont quatre à l’intérieur, une femme et trois hommes — la femme est assise à l’avant sur le siège passager —, mais de là où nous sommes, de l’autre côté du véhicule, en face de la femme en rose, seul le chauffeur est visible. La femme en rose porte des lunettes de soleil, comme l’homme qui conduit la voiture. Or, c’est la nuit. Vous auriez l’heure ? a demandé Nancy à une dame qui se tenait près d’elle. il est minuit passé de vingt-huit minutes, elle a répondu. La réponse peut paraître étonnamment précise, mais voilà, nous sommes en 1976, c’est le temps des premières montres à quartz à affichage digital. De la main droite, le chauffeur tient son volant. Il a levé la main gauche, comme pour faire un signe à quelqu’un, mais c’est un signe étrange, sa main est ouverte et ses doigts écartés. Il sourit, on peut dire qu’il sourit, et il doit sourire à la personne à qui il adresse un signe, pourtant son regard semble déjà tourné ailleurs. Il porte une chemise à jabots bleue, et par-dessus un blouson noir à rayures blanches. Tout près de sa vitre, il y a une femme qui porte une enfant dans ses bras. Elle a les cheveux bruns, longs, tirés en arrière. La petite fille est blonde, soquettes blanches et robe à frou-frou. Derrière elles, un homme, Robert Call, cheveux mi-longs, moustache tombante, chemise hawaïenne à fleurs, jean et baskets, tient à la main un appareil photo muni d’un flash, un Kodak Instamatic, qu’il a acheté 20,95 $ chez lui, à Pierceton, dans l’Indiana. Je n’oublierai jamais comment ça s’est passé : je tenais Abby dans mes bras, pratiquement collée à la vitre de la Blackhawk. Elle hurlait littéralement de joie, en faisant de grands signes de la main. Il a arrêté la voiture l’espace de quelques secondes, s’est tourné vers nous et a souri à la petite en lui faisant un signe de la main. Robert était derrière avec son appareil, c’est là qu’il a pris la photo. Le policier, bracelet-montre doré au poignet gauche, semble indifférent à l’agitation autour du véhicule. La scène, de toute façon, ne dure pas plus d’une minute. 12 h 28 quand je déclenche le flash. À 12 h 30, la voiture a disparu. Comme je suis le seul a avoir pris une photo, il y a ces deux femmes, elles s’appellent Sharon Reardon et Rose Finley — Rose me dit qu’elle est de Berkeley, Montana —, qui sont venues me demander de leur en envoyer une copie. Robert et Nancy ont quatre enfants, mais on ne connaît qu’Abby. On ne connaît qu’elle, parce ce que c’est à elle qu’il a souri, qu’elle a quatre ans et qu’elle souffre d’un cancer de la peau qu’on ne peut plus soigner. Pourtant, c’est lui qui meurt le premier, à peine quelques heures plus tard. On a appris la mort d’Elvis en rentrant, à la télévision. C’était terrible. Nous venions tout juste de voir cet homme, et il riait et nous faisait des signes de la main. Alors Abby a dit la chose la plus adorable qui soit. Elle a dit : je parie qu’il va devenir un ange.

 

Marlen Sauvage | En attendant Godot une énième fois


1

Fin de la pièce. Applaudissements.

Cinq acteurs en complet gris et chapeau melon sur scène encore dont le plus jeune, pantalon roulé aux pieds, au sexe qui dépasse de la chemise.

Lumière. Le rideau est tombé. Salle bondée, des mains se lèvent, saluent des connaissances. Dans l’allée centrale, une jetée pentue posée entre la scène et le chêne aux branches nues dressé au milieu des sièges bleu nuit. Derrière l’arbre, le dispositif de projection vidéo.

Sortie. Brouhaha. Bribes de commentaires sur En attendant Godot dans cette mise en scène de Marie Lamachère.

Cohue. Un couple prend un couloir sur la droite se faufilant entre les sièges gris. L’homme se retrouve face à une jeune femme avec laquelle il discute.

 

2

Après le noir complet, je cligne des yeux dans la lumière. J’ai encore dans la tête les dernières répliques hurlées par les comédiens. Et la toute dernière : Allons-y !

Mauro lace ses chaussures et reboucle son ceinturon. Je lui dis que je relirai En attendant Godot une énième fois. M’a-t-il entendu ? Il vient de se retourner. Il la cherche, je n’aurai jamais la paix.

Je reconnais Céline au loin, nous échangeons un signe de la main.

Cohue. Des pour, des contre. Mauro me demande ce que j’en ai pensé. Je ne peux encore me faire une idée précise. Je le lui dis. La scène finale où le comédien perd son pantalon est quand même incongrue, inutile, gratuite. Je lui dirai tout à l’heure.

Deux couples à quelques mètres devant nous, vers lesquels nos pas se dirigent. Encore cette grande bringue qui domine tout le monde.

On pousse derrière.

Nous passons tout près de l’arbre du décor. Je vois les feuilles vertes qui ont habillé les branches pendant la pièce quand changent les saisons.

Je n’imaginais pas la revoir ici. Je le dis à Mauro. C’est nul, pourquoi je dis ça, je les ai vus tout à l’heure à l’entracte, se parler à l’oreille, rire ensemble.

Je propose d’éviter la cohue, de prendre à droite. Par terre, une boucle d’oreille est coincée dans la moquette d’une marche. J’ai perdu Mauro l’espace de cet instant où j’ai baissé les yeux.

Elle sourit à Mauro. Son regard dans le sien. Je la trouverai sans arrêt sur ma route.

 

Brigitte Célérier | choc (par couches)


première couche

la courbe de la route et les voitures lancées, au delà du carrefour, le soleil qui sort derrière l’arbre, le cendrier repoussé, carrefour, entrée dans flux, voiture en face brusquement traversant, irruption, le choc, et la voiture qui arrivait derrière, heurt – douleur rouge, plus rien

 

deuxième couche

est ce que c’était ainsi ? C’est ce qu’on se passe de mots en mots, pour s’annoncer ce qui est là arrivé, qu’on ne peut encore concevoir, puisque elle, bien entendu, elle ne peut plus rien dire, puisque les autres sont encore sous le choc, emportés vers des hôpitaux, allongés ou tenant la main des allongés

 

troisième et quatrième couches

« comment c’est arrivé ? Tu vois la route, elle revenait du hameau, elle avait déposé Isa - elle fait du cheval maintenant, la dernière passion – elle s’est engagée juste après la courbe de la route de Kermeur , là tu sais où les voiture lancées freinent à peine, et je n’en sais pas plus, quelle importance ? » – bien sûr quelle importance ? Et le silence retombe, nous ne savons que nous dire, je t’entends pleurer, mais je ne sais pas, je prends le temps d’accepter l’horreur, j’imagine, je me souviens un après-midi la petite route, le soleil qui sort derrière l’arbre, le cendrier repoussé, j’entends ta voix, coupée par la presse, la gorge qui se noue, et puis parce que je refuse encore – « carrefour... entrée dans flux... voiture en face brusquement traversant – comment ? on n’est pas encore sûr, ils ont dit pneu éclaté, mais pas sûr... il le chauffeur est en très mauvais état disait le gendarme, et c’est pas sa faute il semble... qu’est-ce que ça change ? » irruption, le choc – « elle serait morte sur le coup, morte, sur le coup, ou tout de suite après, avant l’arrivée des secours... et puis » la voiture qui arrivait derrière, heurt, « un second choc, presque rien, enfin presque... mais le chauffeur est blessé, légèrement je crois, ils étaient deux, la femme n’a rien », tu es lancée, tu continues, parce que bien sûr c’est pas possible c’est pas concevable, mais c’est là c’est arrivé, ce qu’on ne peut encore concevoir « elle a souffert ? » tu as un petit rire.. « Mais comment veux-tu que je te le dise ? Elle est plus là, elle ne peux nous dire » et puis une voix et vite « je raccroche, je t’embrasse, il faut que je prévienne les autres, et puis là les Verdier arrivent pour le déjeuner... comment il va ?.. il erre, il est comme fasciné par les enfants.. tu viens ? » « je dois partir là, suis seule, un chantier, et puis faudra que je regarde, que je passe faire un sac, je vous appelle pour vous dire quel train » mais je ne sais pas où je suis comment vais faire.. oui le rendez-vous, peux pas prévenir, comment je vais faire moi.. dossier, les clés... sa douleur rouge, plus rien les larmes non ! Plus tard.

 

Jérôme S. | Jamais...


Jamais, jamais il n’aurait du s’y rendre. Jamais, jamais il n’aurait pu penser, imaginer, concevoir cette réalité, cette invraisemblance. Jamais. Bien qu’il sache, il doute. Tant la chose le dépasse..... S’’accroche, par tous les moyens, à une maigre portion de réalité fuyante, narquoise. Se dérobant aussitôt que se manifeste la voix cinématographique de sa mémoire. De la pointe de son couteau, il remue la chair blanche, inerte devant lui. Hésite un instant. Il devrait reprendre l’histoire au début. Cette histoire qu’il ne maitrise plus. N’a jamais maitrisée et qui pourtant ressemble à la sienne, plus fidèlement que son propre reflet dans le miroir de la bibliothèque paternelle, aujourd’hui dispersée aux quatre galaxies.

Il comprend : chacun des jours qui furent les siens travaillait à produire ce jour. Ce fameux jour....

Il porte un morceau de chair morte à sa bouche. Ses lèvres pas plus que son bras ne tremblent. Rien de son état ne transparaît. Il mâche, absorbé. Sent la fibre se liquéfier sous la double action de la salive et de la mastication. Une épaisse bouillie tiède, fade, glisse dans son gosier. Passe mal comme passe mal la journée d’hier, celle d’avant- hier et toutes les autres somme toute depuis. Jamais, jamais ’il n’aurait du acquérir cette ancienne demeure. Pas plus qu’il n’aurait du monter ces escaliers. Il sépare délicatement la peau de la chair avec le sentiment de s’attaquer à plus fort que lui. Pense à la découverte. Vingt-quatre, vingt-huit heures déjà. La même écriture, la même et tant de détails. La tête lui tourne. Lui prend l’envie de s’enfuir. De courir loin, vite, sans but. D’oublier hier, avant hier, les six derniers mois, les trois, dix, trente, cinquante dernières années. D’oublier sa mémoire, son nom, son présent, ce qu’il mange. D’effacer le jour d’avant. De le gommer non pas de sa mémoire mais le retrancher du nombre des jours alloués à l’univers. L’arracher au passé, à la mort du temps. L’expédier dans un néant si profond que jamais, jamais ce jour n’aura existé ni pourra exister bien qu’il fut pourtant. Par jeu, il déloge un œil de l’orbite, s’attaque aux joues. Aucun trouble, aucun signe extérieur ne signale la tempête qui ravage son esprit.

1666/1999. Trois cents trente-trois révolutions terrestres très exactement le séparent du grand incendie de Londres. Ces deux dates dans le cahier. Deux bornes. Comment pouvait-il savoir ? Comment pouvait-il savoir ? Et d’abord, qui savait ? Et cette écriture si semblable et tant de détails. L’incendie, la solution ! Foutu cahier. Le bruler. Le voir se tordre sous la morsure des flammes. Les voir lécher les marges, brunir les tranches, légèrement au début, puis grandir et s’emparer des lignes détestables. Les voir dévorer l’impossible et retourner enfin, sain et sauf, dans une trame spatio-temporelle linéaire. Dans un monde logique. Un monde dans lequel la cause précède l’effet. Un monde ordinaire où l’on ne trouve pas de cahier en abattant une cloison. Uchronie ? Univers parallèles ? Distorsion temporelle ? Passage ? Canal ? Comment est-ce possible ? Tant de détails ! Il termine sa bouchée, pose son couteau.. Aussi, pourquoi cette histoire commence-t-elle par le grand incendie de Londres ? Un jour avant très précisément et comment, comment savait-il qu’en mille neuf cents quatre vingt dix-neuf et qui a bien pu sceller ce récit en ces murs ? Et puis ces pages manquantes. Les trois dernières. Arrachées.

Disperser les cendres dans un lieu saint. Conjurer le sort. Il y pense. Tente de s’en persuader bien qu’il ne croit en rien pas plus qu’il ne se sent la force ou le courage de gratter une allumette, voire d’allumer un briquet.

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ce qui, traduit, donne sensiblement ceci :

— Chéri, dis-moi, qu’as-tu ? Tu n’as pas décroché un mot du repas. Des soucis ? Des problèmes avec les clones dans le centre de production ? La nostalgie ? Tu n’aimes pas l’humain ? Tu n’as même pas fini ta ta tête à l’étouffé. Je sais que tu préfères le poisson le vendredi mais la petite est rentré tard de la musique et j’ai du me rabattre sur de la viande.

— Non,non, j’aime bien l’humain, c’est bon. Surtout de la manière dont tu l’apprêtes mon ange, non ce n’est pas ça. Non....

— Alors ?

— Bah une histoire à dormir debout, rien de bien sérieux. Je n’y pense déjà plus. Il reste encore des doigts ?

 

Katell | Dans le fracas du soleil


La lumière est partout. Elle éclabousse et dilue les corps, les transperce et les fouaille. Les corps sont dans cette exultation de la lumière, dans l’éclat qui les lamine. Dépecés et radieux. Devant le café, le monde se presse. Il y a l’amas épars des tables, des chaises, le va et vient des serveurs, les verres qui circulent, la rumeur sourde des conversations. Il y a ce lent abandon des corps qui peu à peu marquent le territoire, prennent possession du brouhaha, s’inscrivent dans cette fugitive nacelle diaprée de soleil, aspirant à la totalité du moment. Corps alanguis, corps volatils, corps vagabonds. Des croisements possibles, dans les déplacements, avec une probabilité de rencontres qui croît au fil de la soirée, au rythme du soleil qui décline. Une vibration continue de l’air et l’incessante marée des voix, en sourdine.

Son corps à lui est dans la retenue, dans la tension même. Il y a eu cette place qu’on lui a vaguement désignée, et dont il ne bouge plus, indifférent à la nuée sonore qui l’entoure et l’absorbe, conscient des îlots de conversation qui se forment, mais résolu à maintenir sa posture de repli, dans un quant-à-soi un peu hautain et sauvage. Si je ne bouge pas rien ne m’arrivera je serai bien tranquille. Il observe ceux qui parlent et rient, ceux qui, comme lui, semblent absents de la mêlée, en retrait dans leur silence, et l’ennui qui exsude de leur regard, alors. Enfin, c’est ce qu’il croit.

Il l’a bien vue, l’autre, celle par qui la blessure. La blessure quelle blessure je ne suis pas touché. L’incompréhension, la colère tapies, la rancoeur étouffée. Je ne ferai pas le premier pas. Comme toujours, elle rayonne, délicieusement exubérante. Toute malice, grands sourires. Infiniment séduisante, virevoltante et gaie. Captant les regards, appelant le contact.

Les corps se déportent, le mouvement brouille les repères installés, c’est vibrionnant et décousu. La scène devient nocturne, ça louvoie, sinue, s’échappe, revient, c’est encore le plein de la fête. On se cherche, s’interpelle, s’invite dans la fiction de l’amour et de la fraternité. Elle, elle paraît si pleinement vivante, finalement si bienveillante et accessible. Solaire.

Il se sent papillon nocturne happé irrésistiblement par la lumière, éblouissante, ravageuse. Il n’a rien prémédité, il s’est retrouvé face à elle et les mots qui sont sortis de sa bouche, il ne sait plus, il a oublié depuis, mais il sait que c’était une prière, c’était demander l’aumône pour soigner la blessure, gentiment, plaisamment, presque avec innocence. Il a accompli ce qu’il avait décidé de ne pas faire, surtout pas c’est trop risqué ça ne sert à rien…

Après c’est la fuite, le corps en fuite, qui vient se lover contre le mur du café, dans l’entre-deux nauséeux où la lumière des néons achoppe sur l’obscurité larvée à l’abri des poubelles. Les hoquets qui déchirent le corps, le dégoût de soi, d’être passé à l’acte, pour cette humiliation ultime, ce non tranchant et méprisant qui ruine tout espoir de réconciliation, renvoie au néant, aux limbes, à l’absence. Ainsi je sais, je suis délivré.

 

Anne Kilppstiehl | ils frappent

— -
(nota : mise en page auteur pas reproductible, désolé)

 

1

chaud rouge sang         RIEN
son sang coule         Un soldat
P     P   
    I     personne
E C     COULEUR BLONDE
DO        trois         LUMIÈRE SANS OMBRE
S U         deux soldats
PIEDPIED P       un sac         froid du mal de l’hommev         
S        ils frappent         
PIEDS      S      COUP      PIED         PIED   les hommes FRAPPENT
FRAPPENT     
PIEDS Un soldat
PIED Une masse à terre S       PIEDS      de la terre
FRAPPENT       PIED       FRAPPENT !!!!

 

2

Un enfant regarde la scène derrière une rambarde en fer forgé. Est-ce d’une cour ? D’une fenêtre ? Les soldats ne le voient pas. Ils sont tellement occupés à donner des coups au sac qui roule sous leurs pieds. D’abord l’un y va, donne un coup, le remet un place, un autre, puis l’autre. Ils sont si concentrés. Le temps n’a pas de prise sur eux. Leur énergie semble intarissable. Quand s’arrêteront-ils ?

L’enfant regarde. Il regarde sans se cacher, il est face à eux. Et son regard ne change rien. Comme s’il était de l’autre côté d’un miroir sans tain. Ils ne sentent pas sa présence. Ils ne ressentent pas son regard. Est-ce qu’il cherche à passer inaperçu, se faisant petit, du haut d’un corps transparent, s’étant oublié dans la sidération ? Ou est-ce une présence qui demande par la force de son être-là l’interruption de ce massacre, et l’attraction vers lui, l’enfant, qui saura déguerpir dès qu’il le faudra ?

 

3

Mais que font-ils ? Ils frappent un sac ? Ils ne se rendent même pas compte de moi ! Eh ! Je suis là ! Vous m’attrapez, ou quoi ? Non non, vous ne m’attraperez pas ! Qu’y a-t-il dans ce sac ? On dirait un ballot… un ballot sale avec des tâches rouge-brunes. Ils frappent ! Ils frappent ! Ils frappent ! Ils frappent ! Ils ne s’arrêtent pas. La lumière m’aveugle ! Il est midi. Et pourtant j’ai froid. Je tremble. Il y a quelqu’un dans le sac ! Ils frappent quelqu’un !

 

Laurent S. | des soucis ?


Jamais, jamais il n’aurait du s’y rendre. Jamais, jamais il n’aurait pu penser, imaginer, concevoir cette réalité, cette invraisemblance. Jamais. Bien qu’il sache, il doute. Tant la chose le dépasse..... S’’accroche, par tous les moyens, à une maigre portion de réalité fuyante, narquoise. Se dérobant aussitôt que se manifeste la voix cinématographique de sa mémoire. De la pointe de son couteau, il remue la chair blanche, inerte devant lui. Hésite un instant. Il devrait reprendre l’histoire au début. Cette histoire qu’il ne maitrise plus. N’a jamais maitrisée et qui pourtant ressemble à la sienne, plus fidèlement que son propre reflet dans le miroir de la bibliothèque paternelle, aujourd’hui dispersée aux quatre galaxies.

Il comprend : chacun des jours qui furent les siens travaillait à produire ce jour. Ce fameux jour...

Il porte un morceau de chair morte à sa bouche. Ses lèvres pas plus que son bras ne tremblent. Rien de son état ne transparaît. Il mâche, absorbé. Sent la fibre se liquéfier sous la double action de la salive et de la mastication. Une épaisse bouillie tiède, fade, glisse dans son gosier. Passe mal comme passe mal la journée d’hier, celle d’avant- hier et toutes les autres somme toute depuis. Jamais, jamais ’il n’aurait du acquérir cette ancienne demeure. Pas plus qu’il n’aurait du monter ces escaliers. Il sépare délicatement la peau de la chair avec le sentiment de s’attaquer à plus fort que lui. Pense à la découverte. Vingt-quatre, vingt-huit heures déjà. La même écriture, la même et tant de détails. La tête lui tourne. Lui prend l’envie de s’enfuir. De courir loin, vite, sans but. D’oublier hier, avant hier, les six derniers mois, les trois, dix, trente, cinquante dernières années. D’oublier sa mémoire, son nom, son présent, ce qu’il mange. D’effacer le jour d’avant. De le gommer non pas de sa mémoire mais le retrancher du nombre des jours alloués à l’univers. L’arracher au passé, à la mort du temps. L’expédier dans un néant si profond que jamais, jamais ce jour n’aura existé ni pourra exister bien qu’il fut pourtant. Par jeu, il déloge un œil de l’orbite, s’attaque aux joues. Aucun trouble, aucun signe extérieur ne signale la tempête qui ravage son esprit.

1666/1999. Trois cents trente-trois révolutions terrestres très exactement le séparent du grand incendie de Londres. Ces deux dates dans le cahier. Deux bornes. Comment pouvait-il savoir ? Comment pouvait-il savoir ? Et d’abord, qui savait ? Et cette écriture si semblable et tant de détails. L’incendie, la solution ! Foutu cahier. Le bruler. Le voir se tordre sous la morsure des flammes. Les voir lécher les marges, brunir les tranches, légèrement au début, puis grandir et s’emparer des lignes détestables. Les voir dévorer l’impossible et retourner enfin, sain et sauf, dans une trame spatio-temporelle linéaire. Dans un monde logique. Un monde dans lequel la cause précède l’effet. Un monde ordinaire où l’on ne trouve pas de cahier en abattant une cloison. Uchronie ? Univers parallèles ? Distorsion temporelle ? Passage ? Canal ? Comment est-ce possible ? Tant de détails ! Il termine sa bouchée, pose son couteau.. Aussi, pourquoi cette histoire commence-t-elle par le grand incendie de Londres ? Un jour avant très précisément et comment, comment savait-il qu’en mille neuf cents quatre vingt dix-neuf et qui a bien pu sceller ce récit en ces murs ? Et puis ces pages manquantes. Les trois dernières. Arrachées.

Disperser les cendres dans un lieu saint. Conjurer le sort. Il y pense. Tente de s’en persuader bien qu’il ne croit en rien pas plus qu’il ne se sent la force ou le courage de gratter une allumette, voire d’allumer un briquet.

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ce qui, traduit, donne sensiblement ceci :

« Chéri, dis-moi, qu’as-tu ? Tu n’as pas décroché un mot du repas. Des soucis ? Des problèmes avec les clones dans le centre de production ? La nostalgie ? Tu n’aimes pas l’humain ? Tu n’as même pas fini ta ta tête à l’étouffé. Je sais que tu préfères le poisson le vendredi mais la petite est rentré tard de la musique et j’ai du me rabattre sur de la viande.
— Non,non, j’aime bien l’humain, c’est bon. Surtout de la manière dont tu l’apprêtes mon ange, non ce n’est pas ça. Non....
— Alors ?
— Bah une histoire à dormir debout, rien de bien sérieux. Je n’y pense déjà plus. Il reste encore des doigts ? »

 

Alice Scaliger | l’action est folie


La retrouver sur son blog Lettrée.

J’ai rencontré un vagabond. C’était près du grand arbre d’automne, au feuillage roux et blond. Un grand marronnier. Le vagabond était discret, furtif. Mais mon regard a rencontré le sien.

*

Juste avant : sous l’arbre, je remettai en place mon attelle, et massai doucement la cheville victime d’une entorse récemment. Juste avant : le vagabond guettait, à l’affût de qui aurait pu mettre la sécurité que lui offre la marge des villes en péril.

Juste après : sous l’arbre, j’ai compris qu’un jour, ou dès à présent, j’appartiens à la tribu des gens du vagabondage. Sous l’arbre, j’ai compris qu’entorse ou pas, je suis de ceux qui marchent, voyagent, vont plus loin. Sous l’arbre, j’ai compris que mon dos allait chercher au contact de l’écorce sédentaire la confirmation qu’il était une échine faite pour voyager.

Juste après : le vagabond est allé un peu plus loin, et il n’avait plus peur. Il avait aidé quelqu’un.

*

La scène d’action est rapide : un vagabond m’aide à remettre mon attelle. Il était tapi dans les hautes herbes du bord de Loire, non loin de l’arbre où j’ai pour habitude de me reposer, mais ce jour-là j’ai une attelle, à cause d’une entorse survenue récemment. Je ne sais pas pourquoi il vit ainsi, en sauvage, en bordure de monde, dans un retour à la nature. Je ne l’avais jamais vu, seulement perçu parfois une présence. Humaine ou animale, je n’aurais su le deviner. Une sortie de prison, une rupture de vie, comme disent les sociologues, une folie, un touriste resté figé dans la beauté du paysage, qui en éprouve la dureté à présent. Je ne sais pas, mais il m’aide. Me prend la main, soulève ma jambe, masse la cheville et resserre l’attelle. J’avais besoin d’aide pour qu’on replace cette attelle de bric et de broc, ou plutôt de bois et de laine, par mes propres soins fabriquée. Il m’a souri, et a fait un signe encourageant de la main, comme on en fait aux oiseaux qu’on libère de leur cage, leur souhaitant un bon voyage.

Un geste emplit l’humanité.

 

Magali E. | à la hauteur de la scène


J’arrivai à la hauteur de la scène. Etendu sur le bitume chaud et humide de la ville. Ourlet décousu, jean usé par tant de marches, baskets blanches en toile. Est-ce qu’il dort ? On ne voyait que ses jambes. « Il est tombé, là, juste devant moi ». Un groupe affolé autour de lui. Cet homme jeune étendu sur le bitume chaud et humide de la ville respirait encore, faiblement. Des râles, les yeux révulsés. « Vous l’avez vu aussi ? ». « Non »
« Il est tombé. J’étais derrière lui » . Son corps soudain chiffon de peau et d’os ne le porte plus. Il s’écroule. Il sait dans ses veines l’irréparable.

Elle avait tout vu depuis la fenêtre de son appartement. Il avait descendu les escaliers, franchi la lourde porte qui donnait sur la rue. Il avait fait un pas, puis deux, puis plus rien.
Elle savait dans ses veines l’irréparable.

Je l’entends murmurer. On appelle les secours. On s’écarte. On laisse passer les infirmiers. Tout va très vite. Je les suis. Je connais ce jeune homme.

Moi, je l’ai vu tomber. Je l’ai vu quitter l’appartement, son visage d’orages. Je connais cette expression. Il abandonnait à ses démons la meilleur part de lui-même. Mon oreille contre la porte j’ai écouté ses pas, son souffle court. Je l’ai vu traverser l’avenue. Se diriger vers le quartier. Un pas, deux pas, je l’ai vu tomber.

Je n’ai pas réfléchi. J’ai cherché mes clés, j’ai ouvert la porte. Me suis précipitée dans le dehors violent de la rue. Le feu est rouge. Tant pis je traverse. Coup de klaxon furieux. Je suis aveugle. Je ne sens plus mes jambes. Je somme les gens étonnés de s’écarter. Un homme alerte déjà les secours. Je monte dans l’ambulance.

 

François Szeleveny |


Couche 1

Un camion déplie sa pince. Deux hommes pour le camion. Une cabine téléphonique, caoutchouc noir autour des vitres. Mécanique bruyante. Trottoirs sales, gris et frais. L’homme matelassé tourne en rond tête basse. Lumière acide du matin. Une femme, chignon, cabas, pose une main sur l’épaule, parle tout près de l’oreille. Un petit groupe à l’écart, remue les bras, yeux vers le ciel. 4 personnes. Au loin, brouhaha du marché, percé de notes aiguës. Rectangle de bitume découpé. Cabine en l’air, montants rouges, taguée, tangue, pleine comme un œuf. Camion déglingué. L’homme au sol, grossi d’un tas d’habit tourne en rond, tête baissée.

 

Couche 2 et 3

Elle n’entend pas ce qu’il dit. Elle voit les lèvres bouger et les dents qui manquent. Il tourne en rond. Elle voit la cabine découpée dans le rectangle de bitume s’élever dans l’air. Elle sent une main sur son épaule « ça dérange qui ? » Elle voit la cabine découpée dans le rectangle de bitume s’élever pleine comme un œuf : cartons livres couvertures boîtes. « Et pourquoi cette cabine, ils peuvent pas lui laisser ? »
Alors elle se retourne vers cette voix qui lui parle si près, voit une femme, chignon crotté sur la tête, aux yeux qui disent que c’est pas juste que c’est pas urgent qu’on n’a pas le droit.

« Mais laissez lui ! » elle gueule.

Elle voit les ouvriers veiller à l’équilibre. Ils disent rien, font leur boulot. Elle sent la honte dans tout ce fracas et cette pauvre mécanique rouillée.

A dix pas de là, ça s’indigne. Un petit groupe commente. Elle n’entend pas.

Elle s’approche de l’homme grossi d’un tas d’habit. Il lève la tête, la reconnaît, et baisse la tête et tourne en rond tourne en rond à côté de sa maison arrachée.

 

Couche 4

L’homme à la fenêtre, ses doigts comme des boudins, croisés : Il faudrait foutre le camp. Marre de ces cauchemars qui me collent au sol, toutes les nuits, affaires à mettre en sac. Chercher à ne pas oublier, à oublier ce qu’il faut chercher. Cloué. Jamais à temps, pour foutre le camp.

 

Jalie Barcilon | Ça me tue


New York émerge, dans un halo blanc. Un jeune rouquin marche sur un câble tendu entre deux tours en cours de construction. La façade est percée de mille meurtrières. Les fenêtres sont des trous sur la ville. Le ciel le découpe dans ce matin froid. Il pose un pied puis l’autre, se retourne, fait un grand écart, et quoi... Bruit d’hélices. C’est l’hélicoptère de la police. Cinq policiers descendent. Ebahis, hagards, agités.

Qu’est-ce qu’il fait ? – Il s’allonge. Il se fout de nous. Fuck. C’est mon premier mois dans la police c’est raide. Est-ce qu’il a pensé à sa mère ? Il n’a peut être plus de mère - avec les cheveux qu’il a, il a pas dû faire le vietnam – lui – On aurait pu être copain tous les deux, lui le Roux, moi le Black, c’est con, mais quel con.

Sur la photo, il a un pantalon patte-d’Ef, et dans la main, une immense baton d’équilibre.
Sur la photo, on n’entend pas le vent, ni le bruit de l’hélicoptère, ni le battement de son cœur, ni les sanglots de son amoureuse, ni les cris de la foule tout en bas.

Rien dire. Pas bouger. Ne pas le brusquer. Ne pas s’approcher. Ne pas lui parler. Le laisser. Ne pas le laisser. Tomber. Ne pas le laisser tomber.

J’ai fait ça pour aider moi, pour être quelqu’un, quelqu’un d’américain, il fout tout en l’air ce con, ça fait déjà trop d’temps que j’peux rien faire pour moi ni pour personne. Fuck. Ce qu’il nous renvoie à la gueule ce con. Ça me tue.

 

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juin 2014
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