l’auteur doit-il gagner sa vie à écrire ? (digression)

avancer à tâtons dans un changement global de paradigme, et bienvenue au Monstrograph


Qu’on ne s’attende pas à trouver ici autre chose que doute et incertitude.

De mon côté, il n’était pas question de devenir écrivain, en 1980, après 4 ans de travail industriel, j’avais démissionné sur un coup de tête, puis fait délibérément 3 semaines d’intérim pour annuler la démission et toucher un peu de chômage, plus les 3 sous que j’avais mis de côté lors des déplacements à l’étranger, pour m’offrir un an avec cours de philo à Paris VIII (grande année avec la découverte pas à pas d’Adorno et de la logique de Hegel, plus les cours de Deleuze, Lyotard, Châtelet) et aussi des cours de musique (j’en ai au moins gardé un peu d’apprentissage du souffle). Mon premier livre a surgi en quelques nuits au bout de cette année, et du coup voilà 35 ans que ça dure.

Et pile 2 ans de ce mail reçu lors d’une tournée au Maroc d’un ami ancien mais non proche, Luc Lang, m’informant de la création d’un poste d’écriture à l’école d’arts de Cergy, information que je n’aurais jamais reçue sinon – et quand bien même, je n’aurais osé y prétendre –, avec depuis lors une bascule importante : au lieu de passer d’un atelier d’écriture à l’autre, il s’agit de compagnonnage à long terme, et de la possibilité d’associer le travail collectif d’atelier à un passionnant travail de suivi individuel de projets, et d’autre part quelque chose qui rejoint de plein fouet ma pratique d’écrivain : on n’écrit plus dans un seul champ disciplinaire, on travaille avec le son, la photo, la vidéo, comme avec son corps et ses pieds, et m’ancrer dans une école d’arts c’est depuis 2 ans une remise au travail intérieur où je ne serais pas entré sinon de cette façon. Et donc, ceci qu’a matérialisé il y a quelques semaines le blocage de ma Carte Vitale : la sécu qui ne comprenait pas qu’on puisse commencer à travailler à 60 ans, et payer double cotisation d’auteur et de fonctionnaire.

C’est donc le 1er paradigme : j’ai été auteur pro pendant 30 ans, 1982-2013, je cotise à l’AGESSA depuis 1986, et depuis septembre 2013 c’est fini, je suis amateur comme tout le monde, puisque mon identité sociale principale est ailleurs. L’État, ayant décrété que le seul principe de rémunération des écoles d’art c’est l’ancienneté (on est un pays moderne et ambitieux !), en tant que prof titulaire du corps de ses écoles nationales supérieures me rémunère 1670 € net/mois, donc je dois bien rester comme les autres copains dans des activités mercenaires dont je me passerais parfois volontiers.

Est-ce que j’ai vécu de mon écriture ? Oui, dans la mesure où les droits d’auteur résultants de mes livres ont toujours représenté un bon tiers de ce qu’il me fallait pour vivre, comme on dit en droit français, en bon père de famille (ce que je fus, pour l’adjectif je ne sais pas mais pour la situation certes). Avec une fois des revenus très conséquents (la bio des Stones), avec régulièrement l’entourloupe des parutions en poche : on touche un paiement forfaitaire, et encore pour Autobio des objets ce ne fut pas le cas, et ensuite plus jamais de comptes, et mordu parfois la ligne jaune mais rarement : contrat Hendrix en cours qui traîne. Mais globalement, sur 30 ans, je ne peux pas dire que j’aie jamais fait perdre de l’argent à un éditeur : le livre est un commerce comme les autres.

Oui aussi, dans la mesure où dès mon retour de la Villa Médicis, fin 1985, grâce à Laure Adler et Alain Veinstein qui me proposèrent (je n’en avais jamais fait, ils ont insisté que se lancer était la meilleure façon d’apprendre) la réalisation d’une de leurs séries Nuits magnétiques, et dès lors, radio, puis film, puis résidence en Seine Saint-Denis, puis Berliner Künstlerprogramm, ce que je considère comme une chance immense c’est d’avoir appris très tôt qu’on pouvait être écrivain dans d’autres activités, pourvu que le rôle et le pacte en soient clairement énoncés, c’est ce qui m’a permis aussi de définir mon rôle dès 1993 dans la pratique des ateliers d’écriture, conçus comme recherche et poumon, et non ressource alimentaire. Je dirais même que c’est là que je vois le gâchis : les jeunes auteurs d’aujourd’hui, quand ils arrivent à la publication, gardent leur job et n’apprennent pas tout ce qu’on a appris nous de l’ancienne classe, rien de glorieux mais on a assez porté de pieds caméras, de courroies de magnétos, arrangé pour lecture des coins de bibs ou mariné dans les classes...

Mais est-ce que ça m’aurait suffi ? Si mes parents n’avaient pas revendu à Shell la station-service qu’ils avaient monté sur la RN10, à un moment où la compagnie pétrolière avait besoin de redisposer ses autorisations sur la nouvelle A10, et redistribué l’argent entre mes 2 frères et moi, je n’aurais jamais pu m’en tirer, et il y a longtemps que le petit pactole a fondu. Je n’entre pas dans les autres considérations privées. Mais l’équilibre financier qui nous permettait d’assurer le toit, le couvert et les livres, longtemps qu’il a craqué. Il était une période où les éditeurs pouvaient nous mensualiser à 1800 €/mois pendant 1 an, et les ventes du livre remboursaient la mise, on se débrouillait l’année suivante, en 30 ans j’ai eu 3 bourses du CNL, je n’ai jamais tiré sur la ficelle. Mais la radio par exemple, si ça craque de tous les côtés en ce moment ce n’est pas d’aujourd’hui le malaise : ma dernière commande pour France Culture c’était 2006, au point d’avoir dû refuser il y a 3 semaines leur demande de rediffuser des vieux trucs en les saucissonnant. Arte produisait encore il y a 10 ans une bonne quarantaine de documentaires de création par an, j’ai eu la chance en 12 ans d’en faire 4 et de beaucoup apprendre, maintenant c’est 5 ou 6. Comment ne pas y penser, quand je découvre les dossiers de la commission innovation audiovisuelle du CNC et tant de projets ambitieux, inventifs ?

Et puis ce sont les mutations internes à l’édition, que les discoureurs de la chaîne du livre enterrent autant qu’ils peuvent sous le baratin de la soi-disant menace numérique (sans déc’ méfiez-vous, l’ordinateur menace aussi d’envahir la médecine, l’astrophysique, vos voitures et vos e-mails) : voir les articles précédents de cette rubrique, qui a pas loin de 10 ans d’existence sur ce site, là où un équilibre s’instaurait entre publications et ventes, maintenant c’est la loterie pour un nombre très restreint de livres (et bravo Lydie et Volo d’avoir secoué le prunier des prix cette année), et la courbe de plus en plus plate pour les autres. Globalement, en 5 ans, tous mes copains auteurs ont vu leur revenu diminuer de quasi moitié, pour cette seule redistribution interne des revenus dans le dispositif même de l’édition, au point que la ponction supplémentaire de 10% que nous annonce l’État pour qu’on ne crève pas trop vite en retraite paraît bien secondaire. Sans compter qu’il y a des éditeurs – Minuit, Fayard – qui payent comme une horloge au centime près chaque année, et d’autres comme Albin-Michel qui ne m’ont pas envoyé un seul relevé en plus de 3 ans : ce serait pourtant peanut par rapport aux notes de bouche de leur patron. Noter aussi qu’il n’est jamais venu à l’idée d’un éditeur qu’ils pourraient faire informatiquement comme Amazon avec nos comptes partenaires, nous reverser chaque trimestre ce qui a été gagné dans le trimestre... ne demandons pas la lune à ceux qui regardent leur doigt.

Il y a une histoire de tout cela. La lettre pathétique qu’écrit Rabelais depuis Metz, 2 ans avant sa mort, disant qu’il boit de l’eau claire comme il a toujours fait, la vente forcée de ses traductions d’Edgar Poe pour Baudelaire, ou ses Salons de commande (même si c’est un peu plus compliqué que ça, ses Salons lui permettant d’être le poëte qu’il souhaite être, subversion esthétique et colère, avant que l’oeuvre le démontre par elle-même), ou les sommes folles gagnées mais englouties par Balzac, et de l’autre côté la vie sur rentes qui n’empêche rien du génie de Flaubert ou de Proust, comme elles font crier à distance Lautréamont qui meurt probablement de faim à 24 ans dans le Paris assiégé de la Commune, parce que le notaire de son père ne lui verse plus son mois maigre...

Aujourd’hui, c’est toute cette histoire et cette complexité que nous prenons au visage dans un chaos de plus en plus indémêlable.

La précarité de plus en plus hallucinante. L’administration de plus en plus folle : voir le cas d’Yvon Le Men, que j’avais découvert dès 1974, dans la grande époque du folk et de la coopérative Névénoé, déclamant des poèmes dans les concerts. Yvon a fait en R5 deux fois le tour du monde sur les routes de Bretagne, promenant ses spectacles de poésie. L’URSAFF a décidé que ce n’était pas du théâtre, et lui réclame rétrospectivement tout ce qui lui fut pauvrement mais longtemps versé d’intermittence. Depuis l’URSAFF a muté à Hazebroucq (véridique) la fonctionnaire responsable du pataquès, mais ne veut pas se dédire vis-à-vis d’Yvon Le Men. Absurdité, procès. Mais les cas de précarité au rouge, désormais j’en ai plein ma boîte mail, et j’y peux quoi, ne sachant même pas joindre les 2 bouts pour ce qui me concerne ? Avec deux à-pics plus dramatiques pour ceux qui commencent, et ceux qui sont comme moi sur l’autre bord. Mais après tout, à ce que j’en sais, tous les types que j’ai connus en école d’ingé, à partir de 55 balais au service du fric ou de l’industrie, ils ont été éjectés bien pire. On a affaire à un blocage de société, pas d’abord à un problème culturel.

Je n’ai pas signé la pétition récemment proposée par SGDL dont d’ailleurs je ne suis plus adhérent depuis longtemps, et le Conseil Pédagogique des Écrivains dont je n’ai jamais trop compris la légitimité ni d’où ça sortait ce truc-là. Pour des raisons subjectives sans doute : des années, voir dans cette même rubrique billets 2006 ou 2007, que j’alerte sur ces questions, sans avoir recueilli qu’ostracisme ou dos tournés. J’ai tenté une coopérative d’édition numérique, 5 ans de nuits sur code, et quelques proches durement embarqués dans l’aventure, je garde une belle dette sur les reins, dure leçon et quelle disproportion entre toutes ces écritures qui y sont nées, et la défiance du monde dit professionnel : vous avez vu un de ces textes évoqués dans la presse littéraire, en 5 ans ? Peu importe, ça c’est dans ma poche et mon e-mouchoir par dessus. Aucune mise en doute bien sûr des intentions et de la mobilisation des initiateurs de cette pétition, lire cet énergique billet de Laure Limongi pour s’en convaincre, ou pour retrouver l’historique. Ce qui me gênait, c’était plutôt cette impression de non prise en compte d’un basculement de paradigme : non, le livre ne peut plus être notre unique horizon.

Le constat de 10 ans de politiques d’État, sur le prix unique du livre numérique, sur le dispositif ReLIRE, sur les cafouillages TVA numériques, sur le détournement par les gros éditeurs des aides massives à la numérisation, plus confiance. Je sais que des groupes d’édition continuent d’entuber leurs auteurs avec des droits numériques équivalents aux droits papier, je ne suis pas sûr que ce soit à l’État de régir. Avec le Seuil ou Minuit on a signé à 22%, ça me semble honnête, et avec le Seuil une clause d’exclusivité seulement sur 2 ans, qui me permet de remettre le labo en chantier sur les textes publiés susceptibles d’évoluer, comme mon essai Après le livre. Quant aux Lovecraft qui vont paraître à Points Seuil, ils ont eu l’amabilité de me laisser les droits numériques, décisif pour continuer via le site ce que je considère comme centre de gravité du travail, présenter l’auteur comme écosystème, et le livre imprimé comme un des fruits du grand arbre et pas le contraire.

Cela n’empêche pas des revendications comme celles d’une fin de l’exception française accordant au contrat d’édition de déroger au contrat commercial classique limité à 10 ans, clause qui a été décisive au temps de la création de la SGDL, mais qui désormais s’apparente à un détournement de propriété intellectuelle. Cette pétition qui a circulé pour le Salon du livre, si je ne m’y reconnaissais pas, c’est qu’il serait hors de question de considérer que la relation que je puisse ou doive avoir avec un quelconque de mes éditeurs soit de l’ordre du rapport employeur/employé. Ce que j’accepte dans le cadre de mon contrat de travail avec mon école d’arts, lorsque je participe à un jury, passe un matin en dossiers et toute cette diversité qui donne sens, mais peut être très éloignée des seules questions d’écriture, ce n’est pas ce qui a donné forme à mes livres dans la relation à Jérôme Lindon d’abord, Gérard Bobillier ensuite, Olivier Bétourné depuis 2000, relation, qui est toujours aussi une instance même de l’invention, une fraternité conflictuelle mais déclencheuse.

Le livre mesure unique du territoire de l’écrivain, il y a longtemps qu’il ne l’est plus, le CNL sous la direction de Vincent Monadé a commencé de l’acter structurellement, par exemple en modulant les aides aux salons du livre en fonction d’une rémunération effective des auteurs, ce qui était déjà le cas dans les plus vivantes de ces initiatives, comme Bron, Manosque, La Baule et d’autres. C’était en germe dans un rapport qui fait date, celui de Yann Dissez sur l’accueil et la rémunération des auteurs en résidence. Sur ces questions des résidences, plusieurs billets aussi à relire ici, parfois c’est caricature, d’autres fois des noeuds passionnants de questions encore à éclaircir.

Le changement de paradigme pourrait aussi être là : travailler sur la ville, je l’aurais fait tout seul, aller crier la littérature dans l’espace public, parce que sinon on crève debout à force d’écroulement culturel, je l’aurais fait aussi. Mais c’est grâce au partenariat Ciclic Livre et lecture et le Pôle des arts urbains de Saint-Pierre des Corps que l’expérience devient réel échange et propagation, découverte réciproque et littérature en acte, comme là ce stage de 2 jours avec 9 personnes, à la fois en salle et sur le terrain. Et ce n’est pas faire double métier : la légitimité d’un enseignant en école d’arts, c’est son activité de création personnelle (ou le devrait) – d’ailleurs, avis à la population : suis en recherche de projet pour 2015-2016, ça a beau faire 35 ans que je fais ce métier, c’est toujours à recommencer chaque 3 mois...

Et de mes copains qui ont eu des prix littéraires non moindres, ou une réception du plus large cercle, je n’en connais aucun qui ait pu se dispenser à tel ou tel moment, ou en permanence, d’une activité sociale qui soit à la fois la consolidation alimentaire, mais, plus en profondeur, la relation même de l’artiste à la société, là où elle agit dans les deux sens, à contre du cliché le plus éculé de l’écrivain à sa table. Oui, Martin Winckler est aussi chercheur en éthique médicale, et quel gabarit. Oui, Echenoz et Rouaud ou Mauvignier ont fait du scénar. Oui, les étudiants de Sciences Po qui ont fait atelier avec Tanguy Viel ou Maylis de Kerangal ou Paul Fournel ont l’oeil qui s’allume quand on leur en reparle. Écrire s’accommode de l’insomnie, de l’enseignement (Bergounioux a pendant 2 décennies écrit tous ses bouquins entre le 1er août et le 5 septembre), de la médiation culturelle (que serait la MEET Saint-Nazaire sans l’aérienne silhouette de Patrick Deville ?).

C’est avec un petit sourire amer que je vois diffuser enfin avec un peu d’étendue et de clarté les problématiques touchant à l’édition numérique. C’était paradoxal l’autre jour à Pimodan avec Milad Doueihi et Boris Razon : questions qui – pour nous – sont de plus en plus arrière. On est passé à des questions d’inclusion numérique. On me demande si l’ordinateur a changé quelque chose à ma façon d’écrire, comme si depuis 27 ans mon 1er Atari cette question avait du sens. On nous parle d’édition multimédia ou livre enrichi ou augmenté alors que dans notre musette il y a un Zoom et le Canon, et que notre iPhone sert de carnet de notes à la fois visuel et audio, de stockages de liens, et même partiellement textuel. J’ai répondu sur les questions qui me semblaient les miennes en ce moment : par exemple la disparition du traitement de texte, et l’ensemble de mon travail conçu comme base de données. Ou sur l’étrange danse entre les supports, la nuit, la main, les positions ou déplacements du corps. Milad a discrètement souri quand, à la question de savoir ce que l’iPad m’apportait, j’ai répondu que depuis plusieurs mois je n’avais plus d’iPad. Reste qu’on aimerait bien savoir, les discoureurs neufs du livre numérique, ce qu’ils lisent effectivement et sur quoi. Pour les libraires, c’est réglé, les portes sont fermées et le verrou placé, stratégie Nautilus, même chez les meilleurs comme le cher Christian.

Et pareil dans l’école : oui avec un collègue et ami on tient le mercredi matin, un sur deux, un point de veille numérique, où on parle sites, webdoc, css, php, algos. Mais il y a des ordis en labo photo, des ordis dans le studio film, des ordis en libre-service dans une salle où les profs n’entrent que si les étudiants les y autorisent. Et par contre, prof d’écriture, une partie du boulot c’est le processus même, quels logiciels, quelles prises de notes, quel rapport au téléphone, à la voix. Et quelle richesse ceux-mêmes qui résistent, viennent à l’atelier avec leur machine à dactylographier.

Alors oui, des choses basculent qui ouvrent à bien des incertitudes.

- l’instance éditoriale est-elle peu à peu soluble dans la porosité des métiers, et libre accès à la diffusion des supports ? Pendant que la chaîne du livre se raidit et cherche à multiplier d’inutiles lois bureaucrates, Amazon ou une floraison d’autres proposent de prendre en main cette médiation même. Dernier en date, François Gerber, qui en 2010 fondait la première plateforme livres numériques sur iTunes France, qui quitte Apple pour l’expérience IggyBook ;

- l’auteur, s’il entre lui-même dans la danse d’une micro-micro-économie, c’est connu, se salit les mains et n’est plus digne de rien ; un musicien qui crée son label, honneur ; un danseur qui crée sa compagnie, honneur ; un inventeur de logiciel qui crée sa start-up, honneur ; un écrivain qui vend ses livres lui-même, la honte ; entendu ça l’autre jour à Pimodan : l’auteur sur les réseaux sociaux, c’est forcément pour sa promo, ben non ; l’auteur nul en informatique qui prend des blogs tout faits et pourris de pub, ben non (on fait ça aussi, à l’école, apprendre à gérer ses noms de domaine, son identité numérique) ;

- mais n’est-ce pas là qu’il faut faire sauter les rouages ? De mon côté, je sais bien comment un ordi est foutu au bout de 2 ans, qu’un écran externe qui ne fasse pas mal aux yeux c’est cher, que l’accès à mon hébergeur Internet je veux qu’il soit digne, et invisible pour ceux qui me font l’honneur de me lire : accès nuage depuis plusieurs points géographiques, sauvegardes, base de données volumineuse, ça se paye parce que je sais bien les machines qu’il y a derrière. Alors oui, depuis bientôt 2 ans que ça existe, pas envie de remettre en cause mon petit système d’accès privé, avec les podcasts, les compléments ateliers, les pdf et fac simile et c’est vous, lecteurs de ce site, qui payez la facture. Je crois en même temps que c’est bien plus...

- est-ce une démarche si modeste que ça, si précisément, en passant de l’abonnement à un accès permanent, et de la vente de livres à l’unité sur les plateformes numériques (ils y sont cependant), à un accès forfaitaire concernant l’ensemble de mes fichiers et eBooks, une bonne vingtaine plus les Lovecraft, avec révision permanente, nul DRM ni tatouage (quelles discussions imbéciles et ratiocinantes, et qui désormais sont venues polluer toute la possibilité du livre numérique dans les bibliothèques considérées comme corvéables à merci... mais si c’est sans solution, est-ce qu’il ne faut pas tout simplement aborder enfin des solutions alternatives au droit d’auteur ?). Et quel plaisir à se dire qu’avec ces quelques centaines de personnes la relation s’établit sur une autre base de recherche et confiance...

- je ne demande même pas à ce dispositif des revenus de complément, c’est une cagnotte à part : il me semble seulement que notre présence Internet à chacun doit être constamment évolutive, inventive, graphiquement forte, de même que nous expérimentons textes en série, lectures en sédimentation lente, création nativement transmedia ; un Internet qui nous appartienne sans intermédiaire ni procuration, et donc autonome, avec le matériel qu’il faut, et au bout l’ouverture et le partage que personne ne nous accordera plus, ni presse en déconfiture, ni monde du livre raidi à l’amidon et tétanisé par sa propre érosion : ils sauveront les meubles avant de sauver leurs auteurs ;

- ainsi, cette semaine, le lancement par Martin Page et sa compagne Coline Pierré (ils travaillent séparément, mais sont co-auteurs de plusieurs ouvrages, plus ses interventions musicales à elle dans ses lectures à lui, c’est de plus en plus compliqué les casquettes de la vie d’auteur), d’une boutique dédiée à leur production artiste, à commencer par l’artisanat de livres et de sérigraphies ? Je vous invite à découvrir leur joyeux Monstrograph. Rien de forcément nouveau sous le soleil, sinon la simplicité du e-commerce avec les traditionnels boutons PayPal, Le nouveau ce serait peut-être justement le côté joyeux de l’affaire.

- et le fait que, dans le grand chambardement du web, l’accès individualisé à n’importe quelle ressource précise est possible sans médiation : nous autorisant par cela même de procéder par constellation de propositions individuelles, ce qui est aussi inclus dans la proposition IggyBook (mais sous forme d’abonnement et proposant une forme de vente à l’unité d’eBooks sur grandes plateformes qui paraît désormais de plus en plus une sorte de résidu fossile de l’équilibre économique du livre papier transféré sur le web)...

J’annonce donc la bonne poignée de main fraternelle entre mon propre espace téléchargement et son ticket pass 20€ une fois pour toutes sur un autre principe d’échange que celui des droits d’auteur, et le lancement du Monstrograph des deux Nantais...

Et si c’était cela, le nouveau paradigme, dans une dernière touche à ce billet. Ceux qui me connaissent savent mes enracinements musicaux. Ces jours-ci, le groupe bluegrass Della Mae est en tournée, et vient de finir d’enregistrer son nouveau disque. J’ai participé au crowdfunding de cet album, 20 dollars, et en échange une lettre d’info qui m’a fait vivre l’enregistrement backstage. En tournée, on joue le soir, alors le matin, dans une bagnole ou dans un garage, on joue live ses morceaux et on lance sur YouTube. Comment se décrit ce processus économique, le rapport aux ventes de disques (qu’on écoutera sur Spotify sans que cela leur rapporte), ou à d’autres invitations dans des clubs et festivals pour le groupe, ou à des workshops et masterclass parce que les US n’ont pas pour l’enseignement la même méfiance institutionnelle qu’ici les ateliers d’écriture, je ne saurais le décrire. Ce qui est certain, c’est que ce déplacement vaut pour une masse singulièrement grandissante de musiciens isolés (suivre le dédale des vidéos de la violoniste Brittany Haas et sa reconnaissance internationale bien au-delà du disque devenu économie résiduelle, même si gardant son instance symbolique et son rôle de quantification temporelle du parcours), mais l’économie aux antipodes, en fric et lourdeur, des Rolling Stones se déporte exactement sur les mêmes outils (et il sait s’en servir, uncle Mick). Je sais juste une chose, à commencer par YouTube : oui ça me concerne directement pour mon travail d’auteur.

Si le message était précisément celui-ci : qu’il ne s’agit pas de possible rattrapage sur l’économie du livre, mais d’inventer chacun notre propre micro-système de pérennité et accès de l’oeuvre, ou de l’oeuvre en chemin, dans un contexte d’ignorance ou de survie ? Je me souviens avoir réagi assez méchamment lors de ce débat Pimodan à un universitaire certes armé de bonnes intentions, mais qui voulait que j’aie publié mes livres chez Plon (malheur...) et disait que je venais avec « au moins trois casquettes » : non, c’est bien ça qui est fini et il faudra s’y faire. J’étais le même hier, avec ce vigile qui m’alpaguait parce que 10 personnes écrivaient à partir de Michaux et une interrogation sur silhouette et vitesse dans le grand bazar du Carrefour en plein samedi après-midi, ou quand je reprends le chantier de mes epubs à coder ou rouvre le tunnel des écritures perso, et qu’on est encore ce même lorsqu’on met un titre en diffusion sur Amazon ou qu’on échange avec un ami éditeur pour l’objet graphique. C’est ça le changement du paradigme, et que pour avancer on se devra d’être léger – on s’en sortira économiquement parce qu’on aura ces outils individuels, pour lesquels le web est le premier poumon, à condition d’abord qu’on l’ouvre à notre plus haut matériau.

Et je suis de moins en moins seul sur ces nouveaux chemins d’aventure.

Là-dessus demain y a le boulot, je ne suis plus auteur pro et ça me va considérablement bien.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 mars 2015 et dernière modification le 6 avril 2015
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