Cergy | profession recruteur artistique

après 3 jours de jury pour les première année de l’an prochain – retour à chaud


 

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Quelle responsabilité : il y a un an exactement, je planchais dans ces mêmes salles pour le poste mis à concours, sous l’appellation « sciences humaines » parce que quand même il ne faut pas exagérer, mais puisque l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (EnsaPC) avait décidé qu’il y ait dans son équipe quelqu’un qui s’occupe d’écriture et littérature (a priori, hors Lyon et Le Havre, les Écoles d’art en France sont largement à la traîne sur cette question, alors que tous leurs étudiants créent et manipulent du texte). Et là, pendant 3 jours, je dois participer comme les autres profs aux jurys de recrutement des 1ère année de l’an prochain.


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L’école n’est pas extensible : il y a 45 places d’offertes pour la prochaine promo, et nous devons recevoir 480 candidats, cela veut dire qu’un sur dix sera accepté. Parmi ceux qui se présentent, beaucoup ont candidaté à plusieurs écoles, certains sont déjà reçus à l’ENSBA (Beaux-Arts Paris, tant pis pour eux, écouteront Bergou mais zéro atelier d’écriture) ou à Lyon ou à la Villa Arson de Nice, ou aux Beaux-Arts de Nantes ou ceux de Bourges, pour prendre les noms qui reviennent le plus souvent. Ou continueront leur tour de France par Rennes, Brest ou Strasbourg ou Toulouse. On doit donc accepter de nombreux candidats sachant qu’ils choisiront peut-être, au terme du parcours, une autre de leurs admissions. Inversement, bien soulagés parfois de savoir que tel ou tel candidat vient d’être accepté dans une de ces écoles, la nôtre étant bien spécifique dans le fonctionnement et les media. Et je me prendrai un fard une fois au troisième à nous sortir qu’il veut Cergy pour ne pas s’éloigner de Paris — mais va donc un peu à Bruxelles, à Berlin ou Dunkerque : là-bas aussi, on y enseigne...

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Donc, pendant six jours, cinq jurys de trois enseignants fonctionneront simultanément, chaque enseignant étant présent trois jours, et chaque jour la composition des jurys tourne, grand avantage pour la rigueur, et grand avantage aussi pour découvrir sous un autre jour les collègues qu’on croise souvent ou – au contraire – rarement.

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Si on fait le compte, ça fait donc exactement 15 minutes par candidat pour nous proposer son travail, que nous puissions entamer la conversation sur l’itinéraire, les attentes, les réalisations, après quoi nous avons 5 minutes pour confronter nos 3 points de vue et donner une note accompagnée d’une brève évaluation.

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Je me souviens de comment mes propres étapes de père de famille incluent ces moments très denses où vos enfants se présentent à ces concours qui décident d’une vie. Avoir toujours en tête vos propres moments d’attente, et ce que cela représentait pour les vôtres, d’ailleurs ils ont le même âge (paradoxe de la maturité dont témoignent ces jeunes adultes, se confrontant seuls à cette expérience). Et si certains arrivent en rollers ou dans la tenue de tous les jours, d’autres sont accompagnés par les parents qui attendent dans le hall, vous regardent anxieusement quand vous traversez pour aller au Turc d’en face ravitailler en canettes de Coca pour une brève pause.

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Comment toujours intégrer dans les paramètres la construction de sa propre disponibilité. Se refaire l’oeil et l’attention neuve même si c’est la dixième fois de la demi-journée. Chaque jury dispose de deux salles (avec les moyens du bord : aujourd’hui la belle salle de présentation des travaux photos, et le petit bocal sans fenêtre de stockage du matériel) : pendant qu’on reçoit un étudiant le suivant s’installe dans l’autre salle. Lorsque nous poussons la porte, il n’y a aucune prévisibilité possible de ce qui nous attend de l’autre côté. Et sur six demi-journées, à huit ou dix candidats par demi-journée, ce qui nous attend de l’autre côté c’est tout, littéralement tout.

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Dans le hall, à heures fixes, ils arrivent : certains juste un gros sac ou une valise. Pour énormément d’entre eux, le rituel carton à dessin. D’autres poussent des chariots lestés d’énormes rouleaux, ou ont sur le dos un bagage en grandes planches. Quelques-uns auront tout sur l’iPad Air ou sur une clé USB.

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Passage à l’amphi : 45 minutes de brève dissert’ obligatoire au format recto-verso. Il y a quelques semaines, on avait été prié de transmettre à la direction quelques citations à cet usage. Pour ma part, une phrase de Henri Maldiney : « La peinture n’est pas faite pour être vue, mais pour voir. » Ces trois jours, on a vu passer Duchamp, Dubuffet, Deleuze, Stelarc. Ce n’est pas un exercice en soi très utile : peu de surprises. Parfois de très belles choses : aussi bien dans la finesse et la précision, ou la culture, que tout le contraire – écriture secouée, restes de dyslexie. Quelques perles (« le peintre Deleuze ») mais pas tant, et ce n’est pas rédhibitoire. Ce matin, un texte sur Stelarc commençait par « Je ne connais ce Stelarc ni d’Eve ni d’Adam » et ensuite s’embarquait sur Artaud et c’était vraiment original. On découvre juste avant d’ouvrir la porte, ça compte. Plus intéressante est la lettre de motivation rédigée par le candidat : parfois des merveilles de présentation, au culot ou à la provoc, ou toutes simples.

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Dans la fiche de candidature, ce qu’on regarde d’abord c’est le parcours scolaire. Bac où et quand (et on est très loin de n’avoir que des bacs L option arts plastiques) et quoi fait après. Là commencent les divergences : souvent des années sabbatiques, des voyages, une année passée en petits boulots. Parfois c’est carrément trois ou quatre ans, ou plus. Que signifie alors l’entrée en école d’arts ? Plus rarement, des tentatives directement depuis la terminale. Encore plus rarement : les sans-bac, puisqu’on a encore cette prérogative, de plus en plus difficile à défendre, et pourtant (au moins un enseignant ici qui participe de cette catégorie)...

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Dans la fiche de candidature, la profession des parents. Bien sûr que ça compte. Mais on a cette liberté justement de tenir cela à distance – en tant que détermination – parce qu’on a le droit d’en parler. Noms connus, et parfois de notre « tribu » artistique. Ou gardien d’immeuble dans une zone dure de la périphérie. Que ce n’est peut-être pas plus facile pour aucun des deux jeunes, qui ont le même âge à quinze jours près.

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Est-ce qu’on triche avec la règle ? Oui. Une étudiante nous demande un feedback sur ce dont elle se doute être un refus. D’abord nous disons non, il y a règle commune et notre prérogative de jury. Et puis on la recevra quand même, sans se concerter, mais à trois, et nous lui dirons pourquoi notre réserve. Dans ce cas, infiniment compliqué, grande et belle culture, grande et belle sensibilité, la sauvagerie d’hypokhâgne khâgne et des admissibilités ENS – c’est aussi le système qui va de travers. On se reverra l’an prochain ?

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Est-ce qu’on triche avec la règle ? Non. Candidat qu’on reçoit, mais qu’on retrouve deux heures après en conversation avec nos propres étudiants dans la cour et qui cherche à vous refaire une petite remarque gentille, ben tu vois mon gars non. Ou telle qu’on avait vu dans l’année, venue plusieurs fois dans l’atelier d’écriture, accompagnant ses copains de l’école, et quand elle m’avait informé qu’elle se présenterait on avait pris un moment pour faire sérieux le point et préparer, c’est mon job : un peu soulagé qu’elle passe dans un autre jury, à elle de jouer sa game, mais je sais aussi que ça n’aurait rien changé.

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Pourquoi c’est facile. Les enjeux esthétiques de ce qui est présenté et s’en tenir là. Oui mais. C’est la relation de travail. Artistique ou pas, à la limite tant mieux si on a une bonne surprise (on en a eu, et de violentes), mais on a aussi beaucoup de pathétique. Princesses ou petits oiseaux. Ou vingt palanquées de crânes sous-gothique d’un seul coup (pitié, arrêtez les crânes !). Pathétique d’exhibition, sans se douter que de ça aussi on est vacciné. Choses parfois cocasses, mais de tout ça pas le droit de citer des exemples. De quel droit on juge ? On ne juge pas, justement. Si c’est facile, au fond, c’est parce qu’on fait ça tout le temps, ici, entrer dans l’atelier d’un étudiant et bosser avec lui sur ce qu’il est en train de faire, à tâtons. Donc on est tout de suite comme avec nos étudiants et voilà.

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Tutoyer, vouvoyer. Mes collègues pour la plupart vouvoient, certains d’entre nous tutoient. Jamais pu vouvoyer. Ai dû en vouvoyer deux ou quatre sur l’ensemble des trois jours.

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Toujours se dire, à chacun qu’on reçoit : et toi, t’étais comment à leur âge, tu proposais quoi, tu avais fait quoi, qu’est-ce que tu savais de ce que tu cherchais ?

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Ceux qui arrivent des prépas art. Parfois, la signature de ces prépas, ou des écoles municipales : Gennevilliers, Ivry, haute tradition de cette couronne parisienne où culture et démocratie ont toujours été prononcées ensemble, contre vents et marées. Pas mal de candidats du « 9-3 », et que ça ne mène pas forcément à une dimension « urbaine » du travail. À Paris, trois prépas privées nous envoient les plus gros contingents. Pour une des trois, au bout du 4ème étudiant, on commence à tiquer. C’est nous qui devons aller farfouiller dans les dossiers et carnets pour découvrir ce qui nous intéresse, et briser la glace. On finit par comprendre : un « professeur de dossier » les aide à constituer ce qu’ils montrent, annihilant tout le plus personnel. On en vient, pour ceux de cette prépa, à demander tout de suite les travaux faits hors prépa. Et pourtant, dans mes heures Cergy, c’est quoi le pourcentage où moi aussi je suis « professeur de dossier », à préparer les CV et notes d’intention, à examiner ce qu’on met en avant et comment on le formule.

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Juger n’est pas juger. En atelier d’écriture je suis formé : on travaille sur les textes juste écrits, on les met en commun, et tant mieux si parfois l’éblouissement vient, de la littérature traverse, mais alors on a l’impression que le cadeau n’est pas réservé à l’auteur, mais au groupe. Pour les travaux artistiques, comment avoir compétence hors de son propre champ ? En un an, j’ai énormément appris à me glisser dans les salles des collègues. La transversalité des travaux des étudiants nous confronte de toute façon à la nécessité du boulot ensemble, c’est même ça le principe Cergy. Les candidats à une école d’art n’arrivent pas avec des travaux littéraires : mais pourtant, de facto, ce serait tout aussi légitime. Désormais, dans cette école, ils sont au moins cinq ou six pour lesquels le texte littéraire représente le centre du travail. Parfois je m’étonne d’une réalisation plastique, et le collègue de jury me la restituera dans un contexte où elle paraît plus modeste. Une autre fois je trouve ce qui est proposé très léché, très clos, mais la collègue plasticienne sera d’un autre avis, alors banco on se fait confiance. Ceux qui sont seulement dans une discipline peuvent y être viscéralement accro et on les prendra, ceux qui cherchent une même idée dans trois ou quatre disciplines on les prendra, mais les dossiers avec pas assez, ou tout rassemblé dans un classeur transparent avec un petit chat sur la couverture, ou celui qui veut montrer que tout ça il sait faire ça bloquera – irrationnelle alchimie : on ne mesure pas ce qui est fait, on prend un pari fragile sur la capacité à évoluer pour faire, mais on est prêt à le prendre.

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Reste une certaine normalité : peut-être parce que c’est en cours de route, à Cergy, qu’ils découvriront ce risque du transversal, cette appropriation progressive du corps, du texte, de la performance. On guette (et on s’en dit les nouvelles), les jeunes qui candidatent avec des projets numériques. Il y en a trop peu qui arrivent en montrant leur démarche de danse, ou de voix. Il faut parfois leur extorquer qu’ils chantent, ou jouent de la basse. Dominante peinture, et souvent aussi la dominante d’une demande d’apprentissage académique, alors que Cergy fonctionne autrement, se basant sur réflexion et partage des enjeux. Ce qui n’empêche pas qu’on soit là pour la technique. Mais moi aussi j’ai cheminé, et pas toujours facilement, cette année, pour comprendre comment ici ça travaillait.

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Est-ce que je me suis énervé ? Globalement non – under control. Des fois, quand pour soi c’est border line, on reste un peu en arrière, on laisse marcher avant les deux collègues, pour le candidat suivant ce sera l’inverse. Deux fois j’ai craqué, et dans un tel contexte même si on ne se veut ni méchant, ni cruel, c’est vite rédhibitoire. Ces moments pas facile quand le ou la candidat(e) comprend que ça n’a pas passé, le « de toute façon » résigné, l’envie qu’on a de les secouer sur ça aussi, la piste qu’on donne en compensation mais qui ne sera pas forcément reçue. Les collègues qui racontent la réaction très agressive à laquelle ils viennent d’être confrontés (si je suis comme ça, c’est que j’ai mal, syllogisme : si vous ne me prenez pas, vous êtes complice de ce qui me fait mal). Première fois que j’ai craqué : cette même prépa au « professeur de dossier », lorsqu’on en venait aux questions sur les lectures (oh, pas du tout dans un esprit de vérification culture, nos appréciations le prouveront), reviennent toujours les trois mêmes titres. On comprend que c’est une liste de cinq livres qui leur avait été remise au début de l’année, et que pour ceux-là rien n’a été lu à côté. La fois suivante, je demande carrément quel livre de la liste a été lu : aucun, mais on a acheté Daniel Arasse. Pourquoi pas lu ? « Parce que je veux tout découvrir moi-même. » Bon. Donc pas besoin d’école ? « C’est l’art contemporain qui m’intéresse. » Alors vive l’art sans livre, here we go folks, d’un coup je comprends mieux ce qui m’était arrivé avec les étudiants du Havre il y a 2 ans... La deuxième fois où j’ai craqué, sur ce petit travail d’illustration avec sur la couverture un Louis Borges en très gros, ce n’est pas sur l’atteinte au nom : ce genre de coquilles, les plus grosses, sont parfois invisibles – mais quand on vous répond comme seul justificatif : « Mais mes profs l’ont tous vu, ils ne m’ont rien dit ? » Mais qui c’était ce Louis et ce qu’il avait écrit, où il avait vécu, et comment le texte copié/collé sur le web sans aller rien voir d’autre, là j’aurais voulu le déclic. Clairement : ce n’est pas Louis Borges qui a invalidé le passage, on serait passé outre à bien pire si on avait eu ça, ce pitch, cette curiosité, ce flair à fouiller dans ce qu’on s’approprie. Elle a pigé ce qu’on a suggéré ? Je le souhaite.

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Mais, pour trente fois L’écume des jours ou vingt fois Bilbo le Hobbit, on aura quand même croisé Perec, Calvino, Bukowski. Idem pour l’environnement artistique : il y a eu cet hiver une forte expo Huyghe, une forte expo Bill Viola, et puis, vous savez, « ce photographe, au Grand Palais, qui fait des nus ». Une lassitude vous prendra parfois. Ceux qui ont dépassé, pioché, construit, c’est la démarche mentale de l’appropriation qui nous enchantera, qu’on recevra comme une bolée d’air. Similaire évidemment pour le film, et en bonne partie pour la musique. Ce qui devient le critère, ce n’est pas une question de référence, mais plutôt de démarche : mise en réflexion de ce qu’on est à faire, contextualisation, prolongations, soutènements. On aura tout le temps plus tard de travailler sur cette méthodologie de la curiosité, mais il faut un pitch initial. On pousse, on cherche, on tend les pistes – on a autant de bonheur à s’apercevoir que c’est enclenché, que de détresse et d’abattement si avec deux candidats successifs on n’y parviendra pas. Dans les dossiers trop plats, les en fait en série qui reviennent tous les trois mots, on s’en veut de nos questions qui se font trop mécaniques, en attendant que l’iPhone sonne aux quinze minutes.

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Scie, mais d’époque : « je suis intéressé par l’art, je me suis intéressé à l’art ». Ou les « ça j’adore, ça me passionne ». Centrage je et l’art une enseigne parmi d’autres. Et l’art, il s’intéresse à toi ? On ne s’y arrête pas, on traverse par le dedans. Parfois on finit par trouver les rochers sous les pas, d’autres fois non. Avoir dit à un : « On garde tout ce que tu as apporté, tu as juste le droit de reprendre un truc c’est lequel ? »


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À trois reprises, avoir dû dépister le tagueur ou le grapheur sous l’étudiant qui nous montre des dessins trop sages. C’est clandestin, alors ils n’en parlent pas. La semaine dernière, passionnante journée sur les « écritures urbaines » où j’ai découvert quels élèves de l’école se consacraient au street art. Faire passer le message au jeune candidat qu’une construction de projet aurait mieux passé, fondée sur leurs pratiques urbaines et non académiques.

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Idem on aurait tellement eu envie de plus de démarches avec danse ou avec texte. Ce n’est pas encore gagné. Beaucoup d’ordis, mais pourquoi si peu pour arriver avec un détournement de Facebook (on en a vu un très fort), un bricolo sur téléphone (on en a vu deux ou trois très forts) ou une distorsion du monde (et plusieurs fois, ça reste dans la tête, alors) : pourtant ils le savent, que les Beaux-Arts y a longtemps que ce n’est pas seulement dessin peinture ?

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Pour démarrer l’audition, l’exercice sur thème imposé qu’ils doivent nous présenter. On finira par connaître celui de l’ENSAD (très belle idée : les couleurs de la vie), nous c’est au choix : Ici et maintenant, Un lieu rêvé, Illumination. Aucune injonction de medium, forme, amplitude. Le lieu rêvé revient souvent. Parfois avec vraie trouvaille. Et un qui nous dira, parlant de son traitement d’Illumination, que celles de Rimbaud partent des painted plates.

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Dans les couloirs, ou le midi, ou parce qu’on entrera brièvement se requinquer dans un atelier ou dans la salle ordi, on recroise nos étudiants de 1ère, 2ème, 3ème année : ils ont dit quoi et étaient comment, lors de leur propre recrutement, on change donc tant que ça ? – parfois, à certains candidats, l’impression symétrique : qu’à les voir là comme ça, on les voit déjà presque comme ils seront en 3ème année, sans pourtant rien prédire de rien...

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Question rituelle de fin d’audition : pourquoi Cergy ? Réponse qui au bout de 3 fois nous fait un peu sourire : « à cause du matériel ». Et invariablement ils citent la salle de danse, le studio son, les installations photo. Et invariablement ajoutent : « le contact avec les autres élèves, aussi ». Moi je leur dis : et les profs, jamais ?

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Problèmes d’évaluation : pour 45 places, on aura probablement une grosse centaine de 20 sur les 480 candidats. Si on met 16 ou 18 on sait que c’est déjà le barrage. Alors on est en binaire, 20 ou rien pour ceux qu’on veut. Et comme chaque jury devra renoncer à tel ou tel de ses choix, on met un ordre de classement (les 6 jurys, les 6 journées) avec éventuellement un « + + » derrière. Mais comment faire autrement ? Se surprendre à se dire que tel ou tel des candidats, s’il est pris, on aura plaisir à le revoir en septembre.

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Parce que justement, un des critères serait : quel élève sera-t-il (ou elle), pour lequel on fait ce pari, et pourtant le niveau scolaire est très chaotique, et quel élève sera-t-il (ou elle) cette personnalité très tranchée dont le travail est déjà remarquable mais tellement défini ? Et cette candidate-ci, dont on a bien mesuré combien son travail, même timide, valait le coup, et combien elle serait positive dans la dynamique des groupes et travaux en collaboration, et combien ça aurait aussi socialement du sens qu’elle puisse bénéficier de ces 5 ans pour se réaliser : quelle chance a-t-elle d’être dans les 45 ? Cruel pour nous, difficile et troublant.

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Jusqu’à l’an passé, à Cergy, les étudiants étaient représentés dans les jurys. Cette année, interdit par le ministère. Motif, paraît-il : dérive de certaines écoles qui confiaient aux élèves de dernière année la pré-sélection. Pour moi comme pour mes collègues, grand manque. Sur tel chemin, telle proposition, tel comportement avec nous aussi, on sait bien ce qu’on gagnerait au regard générationnel. Problème adjacent : selon chaque candidat, je sais parfaitement de quel étudiant j’aimerais l’avis, mais comment on les ferait tourner ainsi. En tout cas, je trouve ça une vraie absurdité administrative.

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Corollaire : ces tout jeunes bacheliers qui viennent nous montrer, en 15 minutes, telle performance dans un cube de plexiglass, tel jeu algorithmique, tel ensemble de photos, combien on aimerait leur dire : tiens, passe en 105 ou 303, demande Untel, et qu’il prenne 10 minutes pour voir ce que tu nous as montré… Mais c’est sans doute plutôt un effet miroir : pour interpréter ce qu’on m’a montré, j’ai intérieurement convoqué ce que je sais du boulot des étudiants, leur façon d’être là où je ne suis pas et jamais ne serai.

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Ce que je nomme intérieurement les pathétiques : à peine on pousse la porte, qu’on sait que ce travail non, on ne pourra pas le prendre. Je ne crois pas qu’on ait, en 3 jours et 6 jurys, refusé de donner sa chance à n’importe lequel des candidats. Quelquefois c’est vraiment une surprise : un entretien qui commence mal, ou difficile, et petit à petit ça se décoince. Faire en sorte qu’on supprime le stress, mettre à l’aise, laisser respirer. Pourtant, chez certains ou certaines le stress demeure, physiquement palpable, voire contagieux. D’autres au contraire qui ne l’ont pas assez, ou qui se la jouent un peu trop représentant de commerce, et avec eux savoir aussi trouer le discours.

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Ceux au contraire, à mesure qu’on avance, on découvre le terrain. On farfouille dans ce qu’ils ont apporté. La plupart ont leurs carnets, dessins, ébauches. Parfois, un tout petit paquet de photos dans un élastique, et l’étudiant même pas envie qu’on en parle, et pourtant c’est mille fois plus fort que le reste. Faire comprendre pourquoi nous on pense ça. Alors, ceux dont implicitement on sait qu’ils peuvent être dans la bonne fournée, ceux-là on les embête. On pique, on chausse-trappe. Ceux-là, le plus souvent, ils comprennent le jeu, parfois avec un répondant qui nous désarçonne. Alors le flash. Là on a doublé le temps d’audition mais tant pis. Parce que chaque fois c’est ça qui est au bout : on va devoir vivre 5 ans ensemble, même cafet’, mêmes couloirs. Cette relation infiniment compliquée à gérer en école d’arts, par rapport aux autres dispositifs étudiants, parce que l’essentiel du boulot se fait en rendez-vous individuels, et que chaque étudiant a même genre de rapport avec plusieurs enseignants, ou bien qu’on va avoir échange très dense pendant quelques semaines et puis plus rien à se dire, mais quand même se croiser et se recroiser sans cesse, pendant les 2 mois à suivre, et qu’au bout il y aura quand même ce qui est une régulation indispensable : le diplôme, la note, les crédits.

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Ce que dans ma tête je nommais « syndrome du premier tiers » : voilà des jeunes qui arrivent tout vifs, tout curieux et inventifs, avec une vraie passion et encore plus celle de se retrouver dans une école capable d’accompagner, former, laisser mûrir, et cependant nous très vite on sait que ce n’est pas exactement au bon endroit – et rien de forcément rationnel. C’est l’esprit d’école et l’autonomie, c’est le chemin transversal dans les media et les outils, c’est l’ambition qu’ils formulent ou pas. Comment faire pour que le refus qui viendra, non pas de nous trois du jury, mais parce qu’une liste sera faite où seuls 45 seront admis, ne soit pas ressenti comme échec (ça le sera quand même, mais est-ce qu’on n’en a pas encaissé toute notre vie, nous autres, et de plus invalidants, de ces non-recevoir), mais que l’audition même soit perçue comme une étape ou une petite mise au clair. On n’est pas des pros de l’orientation, aucun de nous. Mais on sait par coeur les chemins de nos étudiants, et, à force d’être là, on connaît les lieux, les spécialités. Les frontières ne sont pas toutes tracées, entre design et arts déco, entre audio-visuel et arts vidéo, sans compter toutes les belles pistes d’écoles plus spécialisées comme Louis-Lumière, Boulle, Estienne. Ou les différentes facettes de ces prépas aux écoles d’art, ou tout simplement, entre différentes écoles d’art, la spécificité de chacune. Alors faire en sorte que l’entretien soit aussi un rodage, un bref bilan ou coaching, dire ce qu’on a perçu et aimé. Et quelquefois pas dupe : « Mais pourquoi vous ne voulez pas me prendre alors ? »

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Ou encore, ce qui tient moins aux questions d’orientation, la mise en perspective de l’audition elle-même, depuis les formulations mêmes du candidat, les problématiques qu’il ou elle met en avant, la façon de muscler son dossier et comment le faire avancer. Apprendre à dire calmement et posément pourquoi ça ne nous convient pas : après tout, ici on peut se présenter deux fois.

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Pas fait de photo (j’allais ajouter : bien sûr), l’appareil resté dans le fond de la musette, et pourtant aujourd’hui mon jury toute la journée dans le saint des saints du couloir photo, avec les placards aux trésors. J’aurais pu photographier ces accumulations de cartons et rouleaux et valises, ou cet instant de surprise quand on ouvre la salle, parfois au sol entièrement recouvert, ou comment les pauvres attendaient dans le couloir comme à la Sécu ou chez le dentiste, et ça ne devait pas être facile pour celle ou celui qui passait à midi et demi, arrivé pourtant à 8h30…

 

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Copains profs pratiquant le même exercice depuis 5, 8 ou 15 ans : blasés ? Non, aucun. Plus professionnels ? Peut-être moins à l’émotion que je l’ai été. On a un protocole, on s’y tient. Mais à la moindre échappée, on l’oublie, rodé ou pas rodé. Peut-être d’abord une gourmandise, mais elle intacte.

Regroupant dans Tiers Livre, sous forme de chronique, ce qui tient à mon studio d’écriture à l’École nationale supérieure d’arts Paris-Cergy et publié au départ dans site spécifique cergyland.fr dont je souhaite renouveler la formule je commence ce transfert par billet paru il y a 1 an, au sortir de mon 1er jury de recrutement pour la 1ère année. Tâche qui reprend ces lundi, mardi et mercredi 13/14/15 avril...
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Jusqu’ici je n’avais jamais lu de texte sur le recrutement en école d’arts. Je peux aussi dire, même sachant que ça faisait partie des obligations du poste, que j’avais la trouille de ces 3 jours, de la responsabilité qu’ils induisent, même sachant bien sûr – justement – que ce serait en équipe...

[NOTA]

Aux amis profs qui m’ont dit : mais t’en passes un temps sur Internet, la réponse : ben oui mais moi j’ai mon TGV du retour... Et ça fait un bien, après trois jours comme ça, de rédiger pour faire le point.. Spéciale dédicace BM, qui a fait son dernier quand je faisais mon premier !


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 7 mai 2014 et dernière modification le 12 avril 2015
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