Cergy | comment de 15 Annie Ernaux en faire 30

atelier spécial cut-up ou comment à déchirer des livres illégalement détournés du pilon on peut réinventer un hypermarché de littérature


dans l’usine qui recycle le papier
non, qui détruit les livres
pour ensuite faire des livres exactement pareils
au début j’ai pensé que c’était mal j’avais honte
après j’ai pensé qu’on les avait sauvés
ils seraient tous morts sinon
sacrifiés pour en faire d’autres exactement pareils
Amina D.

 

Les grandes histoires vraies, on ne sait jamais trop où elles commencent, c’est ça qui est bien. Ensuite, ça se complique, il faut suivre en amont et en aval, et ce sont des briques qui interagissent les unes avec les autres, chacune créant la possibilité de l’autre.

 

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Par exemple, être sur le quai du RER, je me mets avec les étudiants, ou pas ? Ils ont le droit de converser sans que le prof s’impose. « Je me mets exprès en bout de ligne pour être tranquille », me dira M.H. la semaine suivante, et manque de pot j’avais fait pareil et on a super discuté. Là, je me retrouve avec Amina et Angela, et ce ne sont pas les mêmes règles que lorsqu’on est en rendez-vous devant leur travail. Je me souviens qu’Amina avait commencé en me demandant combien j’avais d’enfants, ce que probablement elle ne m’aurait pas demandé à l’école, et c’est un peu plus tard vers Conflans qu’elle a dit comme ça avoir trouvé un livre qui parlait du Auchan de Cergy, qu’elle avait lu ça par curiosité mais bon...

 

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Et donc, toujours RER et après Conflans, Amina parle de ce livre qui raconte une suite de visites au Auchan Cergy, elle n’a retenu ni le titre ni l’auteur mais le Auchan au bout de la rue piétonne pour nous c’est comme une aire de service et un objet urbain complexe dans la distribution de circulations et d’espaces. Moi je reconnais de suite et l’informe donc qu’il s’agit plus que probablement du livre d’Annie Ernaux sorti dans la collection Raconter la vie lancée au Seuil au printemps dernier et là c’est moi qui tombe des nues…

 

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… puisque donc j’apprends par complet hasard qu’elle dispose d’un nombre important d’exemplaires du livre et qu’elle les vend 20 cts l’exemplaire. Moi je sais déjà depuis quelques semaines qu’Amina, dont la famille continue de vivre au Kazakhstan, vit banlieue sud avec une tante, et que leurs revenus c’est les livres revendus le dimanche sur les brocantes, avec ce détail que sa tante ne lit et n’écrit pas le français mais sait reconnaître quand elle les achète si un livre se vendra ou pas, sauf que là pour le Annie Ernaux elle s’était trompée.

 

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Mais je pense de suite à cette belle série sur le site de Lucien Suel, ses poèmes express par noircissement de pages arrachées de livres banals. Surtout, le Auchan est souvent présent dans les textes et expériences des élèves. Par exemple, quand était paru le livre d’Annie Ernaux, la même M.H. venait de faire une performance sous la forme d’une marche de 3 heures et 10 kilomètres dans le supermarché, et travaillé ensuite sur les sensations perçues, décisions d’itinéraires, signes et mots. Sûr, ça allait beaucoup plus loin (aucun critère de hiérarchie ou jugement, suis sûr que l’une et l’autre auraient une formidable conversation – c’est juste pour avancer dans le territoire que cela pose). Par contre, en mai après l’article du Monde j’étais allé à la FNAC juste voisine du Auchan, pensant trouver le livre sur un présentoir ou sur table avec grosse mise en valeur, et non, même pas un seul. La FNAC c’est l’effondrement de pire en pire, mais quand même à Cergy ils auraient pu faire un effort ? Je fais donc immédiatement et officiellement la demande à Amina : de lui racheter l’ensemble des 20 ou 25 exemplaires, et comme 20 cts ça me semble trop peu je monte quand même un peu le prix.

 

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Je me pose les questions à moi mais pas à elle. Comment un livre d’Annie Ernaux, imprimé en mars, paru en mai, peut se retrouver au pilon en novembre ? Et puis 20 cts non, ça ne colle pas : les livres envoyés par les éditeurs au pilon ne peuvent pas être revendus, sinon ce serait trop facile. Comment des livres envoyés au pilon peuvent se retrouver dans les circuits de brocante ? Mais je veux mes exemplaires.

 

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En même temps que nous faisons cette séance, Éric Maillet propose aux premières années un exercice de création sonore, dont voici l’intitulé : « les étudiants de 1ère année ont pris en main Radio Derechef pour en faire un espace dans lequel ils témoignent, réagissent, poétisent... à des expositions, spectacles, situations, événements, oeuvres, personnes qu'ils ont rencontrés ; du simple bloc-notes audio à la pièce radiophonique élaborée ». Si vous allez sur le blog de Radio-Derechef, vous pourrez écouter les travaux des étudiants. Et là, ce matin, je découvre ce que dit Amina : « Ils détruisent les livres, pour refaire des livres pareil ». L’intrusion clandestine dans l’usine, les caches de livres qu’on se fait dans l’usine même. Qu’est-ce qui est fascinant, le lieu industriel qu’on investit clandestinement, ou le fait qu’on se retrouve dans des montagnes de livres ? Et se souvenir, à écouter cette création sonore, qu’il s’agit d’abord de création, et donc avec liberté de fiction...

_ ou podcast iPad, 4’22.

 

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J’ai évidemment plus que respect pour Annie Ernaux, que je lis depuis La Place, sans compter les rencontres en colloques et lectures, les amis et traducteurs communs, et bien des croisements qui m’honorent. La place a fait changer le territoire littéraire, non pas forcément comme irruption de matériau neuf (je pense par exemple au magnifique texte L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre de Peter Handke à partir de la dalle du centre commercial des Ulys), mais d’obtenir pour ce qui est notre territoire une reconnaissance symbolique de l’édition et de la critique VIe arrondissement. Et, dans la vaste bibliographie d’Annie Ernaux, un livre quasi obligatoire c’est Les années, pour le rôle attribué à la photographie et à la description de photographie, déplaçant d’un cran le rapport de la littérature au réel, quand il crée sa propre documentation.

Philippe Cognée, hypermarché

 

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Ne rien inférer du pilon : l’édition en France fonctionne par des mises en place massives, une durée de présence librairie qui est en moyenne de 5 semaines, un système aberrant et obsolète de « retour » à 3 mois pour les « offices », un stock minimum qui reste chez l’éditeur et le reste on recycle, quitte à réimprimer si redécollage, ou passer en POD si sorties à moins de 500/an. Mais là, quand j’ai distribué 15 exemplaires aux 25 participants (j’en ai gardé quelques-uns pour une autre année), c’était bien cette dé-fétichisation du livre qui comptait : déchirer un livre en deux, et de 15 Annie Ernaux en faire 30, c’est entrer dans la mécanique du livre, c’est apprendre aussi à comment les faire.

 

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Voilà donc quelle était la proposition et l’enjeu :


- à partir du journal 2012 des visites d’Annie Ernaux au Auchan Cergy, se concentrer mentalement sur cette irréductible distance qui est toujours notre défi, se servir de ce que portent les mots pour approcher d’un peu plus près le réel et s’en charger ;

- par le cut-up, qui a une histoire (Burroughs nommé, ou Rauschenberg), et parce que cela nous avons le droit de nous affranchir de la syntaxe, se servir de la tentative écrite d’Annie Ernaux, en liberté et respect, pour désigner de plus près, sur un fragment minimum, notre propre rapport au réel. Et remercier Annie Ernaux de ce qu’elle nous libère aussi de la réprésentation, de l’expérience... On creuse dans l’intérieur même de son texte, et son point d’équilibre précis, comme pour passer la main au travers et attraper différemment, au plus près de nos propres modes de déconstruction figuration du réel et de la ville, un fragment de ce Auchan aussi concret qu’apparaît le pied nu à la fin du Chef d’oeuvre inconnu de Balzac ;

- mais qu’on va faire cela complètement différemment puisque sur un « vrai » livre et non pas depuis un extrait ou une photocop etc. ;

- une question de fond posée à la fois sur le plan littéraire et artistique : où et comment construisons-nous notre position et notre expérience de narrateur dans le réel ? Celle d’Annie Ernaux est cohérente, observatrice depuis sa position arbitraire de cliente – si nous considérons comme enjeu esthétique, pour l’écriture aussi, de construire notre rapport au réel comme performatif, c’est la notion même d’observation qui est fissurée ou déplacée, et c’est cela aussi qu’on doit écrire ;

 

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Enfin un enjeu politique : reprendre la présentation du Seuil (c’est mon éditeur, croyez bien que j’ai pas l’âme à les embêter) : « l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire », admirons le presque, mais réaffirmons-le : dignité ne nous concerne pas, puisqu’il s’agit de notre territoire – et sujet littéraire est une infamie de ceux qui voient le monde d’en haut : la littérature se moque des sujets, et ce qui est littéraire ou pas, il n’y a que nous pour le décréter. Chaque novation dans la langue est une atteinte au littéraire décrété par les académies et institutions : se souvenir que Rimbaud, mort en 1891, n’a bénéficié d’oeuvres complètes qu’en 1925, grâce à André Breton, pour entrer dans les manuels scolaires en 1956. L’acte de violence qu’était déchirer ce livre, pour que chaque élève en ait une moitié, et y écrire par creusement dans l’intérieur même des phrases, hors son auteur voire contre son auteur, j’en assume le choix. Ce qu’on cherche est à ce prix, et le paradoxe du prof en école d’arts c’est humblement ça : les élèves sont déjà devant, et nous souvent on court derrière (mais on a du plus vieux cuir). Cette même semaine, Annie Ernaux venait d’être faite docteur honoris causa de l’université de Cergy, à 300 m de chez nous. Je n’ai rien contre, j’aimerais bien l’être aussi : faute de doctorat je suis prof 2ème classe catégorie 1 même pas admis à figurer dans les diplômes. Mais la dichotomie des mondes n’a pas changé, jusqu’à Cergy. Et c’est à nous de faire bouger ça.

 

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Ma surprise : quel que soit le fragment-source choisi pour le cut-up, chaque élève a constamment reproduit avec le matériau arbitrairement imposé sa maison particulière de récit, poésie, syntaxe. Y compris celui qui a redessiné sur les pages. Le montage sonore est directement repris du Zoom posé sur l’estrade – mais ça laisse quand même de belles surprises.

_ ou podcast iPad _ 20’, 20 lectures..

 

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 janvier 2015
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