atelier d’été, 7 | distensions du temps

de jouer avec le réel pour en sortir



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NOTA : je ne peux pas ces jours-ci accuser réception de tous les envois – mais mise en ligne dans les 24 h en principe !

 

désolé du petit retard

Allez, ce serait hypocrite de m’excuser, on est en partage ici, et c’est assez hallucinant ces milliers de pages lues et centaines de contributions reçues pour les précédentes propositions. Le retour du voyage US a été assez bulldozer, et la traduction marathon des Montagnes de la folie (1er jet terminé avant-hier) ne permettait pas vraiment la dispersion. Stage à Tournai aussi, une fois dedans on ne fait pas vraiment autre chose.

Maintenant que j’ai bien raconté ma vie, ce qu’on fait pour repartir : mise à jour de toutes le contributions reçues bien sûr, proposition 7 ci-dessous, 7bis à faire avant et la 8 à suivre rapidement, plus une complémentaire probablement – et je prolonge les mises en ligne jusqu’à fin septembre.

proposition 7, le contexte général

Je vois de suite le nombre de mails que je vais recevoir : – Ah, c’est difficile. Oui, d’accord, pour moi aussi d’ailleurs. L’idée d’un tel atelier, c’est qu’à suivre une par une les propositions successives, on a répété le saut, se lancer dans l’imprévisible, et que c’est cet entraînement qui va nous servir, avec moins de contrainte sur forme et contenu (et la 7 bis pour servir d’échauffement ou de prise d’élan).

Mais c’est la rançon : ici on explore, et sur une biais littéraire qui est à la fois le plus universel, et le plus difficile à conquérir, le fantastique.

Et aujourd’hui, je voudrais partir du temps des récits fantastiques.

Que la littérature toute entière soit manipulation du temps, ça peut valoir le coup d’y revenir un instant. Distensions du temps : si on ajoute toutes les activités auxquelles vont se consacrer les deux retraitsé Bouvard et Pécuchet, a compté Genette, on arrive à 165 ans. Si on cumule tous les amours d’Odette Swann dans la Recherche, de Mac Mahon à l’après guerre 14-18, elle doit bien avoir 120 ans dans cette étrange dernière conversation, où elle paraît malgré un Alzheimer caractérisé, et qui a pour fonction secondaire de rendre acceptable, sinon logique, cette ultime apparition.

Les compressions de temps (celui qu’on dit temps référentiel, le temps associé au récit, différent du temps du récit lui-même) sont plus fascinantes, parce qu’on les voit lentement et progressivement s’établir : c’est un des outils privilégiés de Dostoievski (une suite disjointe de scènes courtes, démultipliées dans le récit), ce sera l’outil de Thomas Bernhard (l’attente dans le « fauteuil à oreilles » d’Arbres à abattre, ou le temps de la chute qu’accomplit la fille qui se jette de la fenêtre d’un immeuble dans Béton), et une des clés pour comprendre Koltès, ce temps référentiel nul (ou limité à un croisement de regard dans Solitude dans les champs de coton) par lequel, avec La nuit juste avant les forêts, il va accéder à lui-même.

Dans ce rapport au temps référentiel qui devient génétique pour l’écriture, il y a l’ultime figure, le parallélisme parfait : il faut 24 heures pour lire le livre Ulysses de Joyce racontant 24 heures d’une journée de Leopold Bloom. Lire aussi La Toussaint de Bergounioux, sur le principe du déroulement de cette journée récurrente, tout au long de l’enfance.

Aujourd’hui, je voudrais vous proposer de construire un exemple de compression ou de distension du temps, choisi à votre gré (mais c’est cette distorsion du temps qui sera l’enjeu du récit) et de la marquer fictionnellement en y intégrant un élément appelé par cette distorsion même, et si possible le faire passer inaperçu, le rendre acceptable, comme l’âge d’Odette à la fin de la recherche.

Dit comme ça, c’est muet, alors entrons dans le détail.

La mort de M. Golouja

Je vous proposerais d’abord (chacun a chez soi Les nouvelles histoires extraordinaires traduites par Baudelaire, mais sinon télécharger l’epub complet des 45 nouvelles dans le dossier abonnés) de relire Edgar Poe, Le puits et le pendule, sous l’angle des repères temporels. La bizarrerie, par exemple, que la première inscription de durée, dès l’incipit, soit liée à l’écho de la prononciation d’une phrase. Ce qui peut être une piste pour l’exercice : une phrase a été prononcée, elle nous trouble, c’est ce trouble dont on va faire récit, et quelle qu’en soit la durée, la fin du récit sera la fin de l’écho en nous-mêmes de cette phrase, peut-être juste un fragment de seconde, et il nous aura semblé y voyager des heures). Dans Le puits et le pendule, on joue précisément avec ce flou du temps : « Une seconde après » (le réveil), « de courts instants, de très courts instants », et c’est seulement à la troisième page que le narrateur ouvre les yeux. Le but de cette proposition, c’est de retrouver une situation où le temps s’est ainsi intérieurement déplié, quelques micro-secondes, quelques minutes ou heures, et que le voyage intérieur a fait basculer le réel dans un autre état d’intensité.

Je voudrais prendre un autre exemple, à un grand auteur fantastique contemporain, le serbe Branimir Šćepanović. Une de ses plus fortes histoires c’est La mort de . Golouja (1977) : descendre d’un train sur le quai, la présence surgissante de ce qui vous environne (relire La Presqu’île de Julien Gracq, qui commence aussi dans une toute petite gare de province), vient une impression que probablement nous tous avons traversée : qu’on pourrait s’arrêter et vivre là. Šćepanović prend ça au pied de la lettre : son personnage renonce à l’idée de ses vacances annuelles, et s’installe dans l’auberge du village. Méfiance des locaux, dans la salle d’auberge : il vient faire quoi, ici, ce type ? À une question évasivement posée, l’ambiguïté de sa réponse laisse croire aux questionneurs qu’il est venu ici pour en finir avec la vie. Alors on le chouchoute, on le fête presque, il se laisse faire. Mais voilà, le spectacle doit avoir une fin, on l’amènera jusqu’au pont du village et il devra mettre à effet ce qui avait imprudemment été laissé en circulation.

retour consigne

Nous y voilà. Ce sentiment qui peut être très fugace d’une très légère bascule de temps (repenser à comment la Recherche propose chacune de ses nappes de récit d’après l’instant récurrent et sans durée de l’endormissement et du réveil), à vous d’aller le rechercher biographiquement.

On reste dans la stricte consigne du paragraphe monobloc. C’est une forme inépuisable (les 400 pages d’Extinction de Thomas Bernhard, son dernier livre) et c’est ce qui permet l’écriture collective de nos chapitres.

Vous dépliez ce moment de bascule, ou le temps s’est distendu, ou compressé, mais en tout cas une distorsion du temps où cesse la durée propre aux images. Et ce sont ces images dont on va faire récit.

Le fantastique ? Bien oui : il suffira d’en glisser une, même toute petite, même un détail, qui soit de pure invention ou pur fantasme, mais posé ici dans la même illusion de réel que les autres éléments, invisible à qui ne serait pas prévenu.

Vous ne voyez pas encore votre point de départ ? (Prendre le temps de relire, donc, Le puits et le pendule, mais refeuilletez L’Aleph de Borges et regardez pour chaque histoire les repères temporels et leur conjonction avec les franchissements de réel...). Pour moi ce n’est pas difficile, c’est comme la cuisine, seulement une affaire de mitonnage et de durée. Pour cela, prenez le temps de visionner les deux films ci-dessous, vous verrez, les idées viennent parce qu’on n’y pense pas – c’est une sensation, un flottement qu’on laisse venir.

Bienvenue dans L’homme qui dort de Perec et le Monde visionnaire de Michaux...

 

Dernier point : attention, on est en exercice d’écriture, même si certains d’entre vous sont déjà à constituer comme ensemble plus large le parcours fait ici. Pour l’exercice du paragraphe, un fragment suffit. On ne pense pas à l’avant, on ne pense pas à l’après. Vous seuls en savez le tu autem (expression que Rabelais aimait bien). Ce que vous présentez ci-dessous, dans votre contribution, c’est juste un fragment réalisé de l’histoire. Celui précisément où vient ce léger décalage fantastique. Rien qu’avec les deux films ci-dessus, les idées piquez-les !

 

distensions du temps, les textes


dans l’ordre de réception des contributions

Tu ne sais pas si le clavier est bien tempéré ou pas, mes doigts le martèlent avec douceur (il manque cependant trois pédales), et tu regardes l’écran comme si c’était toi qui écrivais la partition : les notes sont des lettres, les portées sont des lignes et la coda n’est pas loin. Lorsque tu es né en 1809, l’ordinateur n’existait pas et tu n’avais pas imaginé son apparition. Mais qu’importe ? Là, c’est comme si l’élasticité du temps s’était enfin manifestée : tu peux écrire désormais « en ligne », et pas seulement à la ligne, et un public immense te découvre dans tes nouvelles inventions, tes contes fantastiques que certains admirateurs traduiront immédiatement en français – les questions de droits d’auteur, c’est du passé – et alors tu vas continuer sur ta lancée, depuis ce mois de septembre 2015, car quarante années de vie ce n’était pas suffisant pour explorer tout ce que ton imagination composait. Tu m’as demandé d’être ton secrétaire, tu me dictes à voix haute une nouvelle que tu as intitulée Le Mystère de cette rue de Baltimore, et au fur et à mesure que j’aligne tes phrases je suis pris, captivé, envoûté par le déroulement de cette histoire, je voudrais même qu’elle finisse rapidement car je n’en peux plus d’attendre les circonvolutions de ton écriture qui mènent à une chute inimaginable, je sens ta présence derrière moi mais je n’ose t’adresser la moindre remarque, cher Edgar Allan Poe. DOMINIQUE HASSELMANN.

Le cheval est tombé d’un coup. Pattes repliées sous lui, il a chuté en une seule fois. Blanc. Un jouet replié d’un coup sec. Et toute sa masse a rebondi, ce poids charnu, ventru, musclé, regroupé en une fois, tombé au sol. Au moment où ses jambes remontent, repliées, sa tête et la belle encolure se baissent, s’inclinent, un affaissement, un vide, une inertie. Les hommes autour de lui s’écartent, font un pas en arrière. Celui qui dort marche en nous regardant dans les yeux. Le cheval tombe. Profil musclé, ventru, charnu, belle monture élancé à la croupe qui servait aux statues d’empereurs, de généraux, dessinée sur des vases antiques et sur la peau des fresques, pierre et peinture, tombé d’un coup. Il se replie, tout se replie, c’est toi qu’on vise. On l’a frappé au front, un appareil qui tue en une seule fois, pattes repliées, cou évidé, cerveau gelé, il tombe. Blanc et noir. On ne l’a pas flatté avant de s’en saisir. On n’a pas dit un mot. On ne l’a pas protégé, ni vu comme il le méritait. Tué d’un seul coup et rétracté. Abasourdi. Il faudrait envelopper ce geste dans un suaire fait de noir, de velours que le ciment recouvre, ou partir en hurlant. L’homme qui dort et qui marche porte le cheval qui tombe, constamment. CHRISTINE JEANNEY.

Elle regarde le café liégeois, cuillère en suspens, mais ses yeux, involontairement, dérivent, même si elle se veut neutre, vers la droite, le bout du quai, la préfecture maritime qui n’existait pas, là, dans son enfance, quand la suprême récompense était d’aller manger des glaces chez celui qui est, selon son correspondant, le fournisseur de ce café où elle est venue – parce que tu verra, ce serait bien que tu sois là à ce moment... le moment restant flou, comme l’éventuel événement ou incident – elle cherche, tâtonne vers le souvenir : quel était son choix à l’époque, se souvient juste qu’elle refusait la bananeasplit parce que depuis toujours elle déteste ça, la banane, et d’ailleurs le lien est coupé, c’était à l’angle d’une petite rue, dans la ville - est-ce que ces immeubles sur le port existaient.. elle se souvient de la controverse les concernant, mais n’arrive pas à décider si elle était antérieure à leur édification.. une chose certaine la mairie n’était pas là, et les cariatides de Puget étrangement plaquées maintenant – un maintenant déjà ancien, mais elle ne sait plus à quel point - sur ce cube, flanquaient encore la porte de l’arsenal. Elle ne veut pas guetter ce qui viendra peut-être, d’ailleurs en réalité elle s’en moque un peu, elle refuse attente ou appréhension, elle n’est là que pour se conformer, et puis pourquoi pas. Des mots indistincts roulent sur l’eau jusqu’à elle, annonce, ordre, sortant d’un haut-parleur sur l’un des bateaux de la marine, dans la darse voisine. Elle prend sa cuillère, la coupe de glace doit être maintenant à la température qu’elle aime, commençant à être contaminée par l’air ambiant. Elle plonge la cuillère vers le fond de la tulipe de verre, la glace au café est encore un peu trop ferme, petit agacement, souvenir du plaisir, sur le port de Bandol, de la superposition d’un granité café, cristaux à la limite du liquide, d’une crème glacée à la vanille et de la chantilly, du jeu entre les textures et de leur mélange, des amis qui viendraient le soir manger sa bouillabaisse. Elle remonte légèrement dans le verre, cueille un peu de vanille, la cuillère émerge en évitant la chantilly à garder rituellement pour la fin, elle ralentit, elle arrête presque son geste parce que soudain c’est une de ces fins d’après-midi à la petite terrasse du Publicis de Saint Germain des Prés, la dégustation distraite d’une coupe Ras-le-bol, ou plutôt le jeu consistant à effriter les boules de glaces sans que se rompe l’équilibre des meringues, yeux sur les voitures qui s’arrêtent au feu, démarrent, tournent vers la rue Bonaparte, sans les voir, dans un temps neutre qu’elle a décidé d’arrêter pour rendre interminable cette vacance gagnée en fin de semaine sur le déroulement solitaire des jours de travail. La cuillère atteint sa bouche, la glace à la vanille est étonnamment bonne, parfumée, elle en savoure lentement la saveur en regardant s’élargir la bande d’eau libre entre le quai et une vedette chargée de touristes. Elle risque un coup d’oeil sur la gauche, revient à la glace. BRIGITTE CÉLÉRIER.

Lorsque je me réveillai ce matin-là, un engourdissement de tous mes muscles m’immobilisa quelques minutes. Assis, la tête dans les mains, les yeux douloureux, je faisais des efforts terribles pour revenir à mon quotidien tout aussi douloureux. De vagues souvenirs parvenaient laborieusement à mon cerveau embrumé. Des événements de la veille, je ne me souvenais que de manière parcellaire. Ma tête était lourde, j’avais quelques difficultés à rassembler mes esprits et à faire fonctionner ma cervelle. Bon sang, qu’avais-je fait hier soir ? Où étais-je allé ? Une vision évanescente tourbillonnait, collée à ma rétine. J’étais prisonnier de cette image, la dernière, floue et précise à la fois, celle d’une femme dont la longue robe s’envolait dans la brume, les cheveux défaits collés le long de ses hanches, son regard froid et dur fiché en moi. I m’était impossible de m’en défaire même là, en plein jour, réveillé (l’étais-je vraiment ?). La douleur s’installa en même temps que le souvenir, la peur sans doute, l’angoisse plus sûrement, que ce souvenir -ou était-ce un cauchemar ?, avait inscrit au fer rouge dans mes tempes. Elle flottait dans les airs, ou au-dessus des vagues, je la voyais tour à tour échouée, bienheureuse ou bien debout, fière et déterminée, une expression dure sur le visage. Je l’avais suivie cette fois-là encore. Elle m’entraînait une nouvelle fois vers des lieux de brume, énigmatiques et sombres. Le vent soufflait fort, en rafales, et les flots écumaient, se gonflaient, atteignant la berge violemment, venaient se perdre dans un déferlement rugissant, entravant la marche, poussant le corps comme fœtus de paille, gênant toute promenade paisible. Fasciné par le spectacle vibrant de cette nature déchaînée, j’avançais difficilement vers elle. Le ciel menaçant et sombre était chargé de lourds nuages qui s’amoncelaient et semblaient s’allier dans cette tourmente, ricanant au-dessus de ma tête. Portés par le vent, nous avions quitté le sable humide et l’horizon voilé rouge sombre des falaises pour l’asphalte et le bitume froid. Elle me guidait, tournant autour de moi, virevoltant dans ses voiles. Les rues désertes, la nuit, que la brume des néons éclaire de ci de là, fécondent l’imagination du promeneur solitaire, lui offrent sans beaucoup d’effort la vision des contours de l’enfer. Le vent s’engouffrait dans les allées sombres. La lune disparaissait derrière les nuées cuivrées du ciel. Le sel transporté par le vent en grappe de fraîcheur s’était aussi réfugié dans les rues désertes. Une brume minérale épaississait les contours des toits, leur conférant un aspect étrangement animé. Par endroit, une trouée dans l’épais rideau et l’encens du soir adoucissait l’encadrement d’une fenêtre. On imaginait derrière, une jeune fille penchée sur un livre, un chat blotti près d’une cheminée, une vieille femme endormie, un homme fatigué par une lourde journée de labeur. Entre les nappes de brume, une lueur plus vive, et c’était une enseigne qui clignotait. Un bar enfumé et anonyme... Le cœur du monde. Là où la vie donne un semblant de vie. Là où se condense l’humanité toute entière. Dès que j’abordais à ces lieux que je recherchais tant le jour, elle s’évanouissait. Je la perdais mais son regard me suivait partout. Une fois de plus, j’étais allé me réfugier dans un de ces lieux de ralliement que la nuit contient dans sa solitude… Comme à mon habitude, j’avais pris en silence une consommation puis une autre, levant à peine la tête de dessus mon verre, me mêlant au bruit de ce monde braillard et sauvage, un monde cru, à vif. Comme à chaque fois, une vieille femme avinée, toujours la même, était venue s’asseoir, monologuant des heures devant moi, donnant l’impression au reste du groupe que nous formions un couple. Certains jours, c’est une jeune femme en quête de compagnie aussi qui s’essaye à me séduire. J’ignore sa présence. Je ne dis rien, je la regarde doucement et elle finit par partir. Les habitués du bar s’esclaffent quand ils me voient arriver mais leurs propos grivois et déplacés, leurs insultes même ne m’atteignent pas. J’ai erré plusieurs heures dans les rues humides, espérant la retrouver. La fatigue, l’épuisement, l’impression étrange de flotter, et dans une échappée du corps, j’avais glissé doucement sur le sol, sombrant lentement dans une vision de fin de monde. Le vent cherchait à s’infiltrer dans les replis de ma chemise, dans les ouvertures du col, des manches, le bas de mon pantalon. Le brouillard descendait, glaçant mes os, déposait de fines gouttelettes qui givraient aussitôt. Recroquevillé sur moi, j’étais resté longtemps dans cette position quasi fœtale. Je sentais mon corps se raidir et la nuit allait bientôt fermer mes yeux quand j’entrai dans une douceur infinie, une lumière, un bien-être. Dans un dernier geste salvateur, pour protéger mes mains du givre qui se formait au bout de mes ongles, dans cet état de plénitude, je les ai enfoncées un peu plus dans mes poches, comme on se tourne dans son lit pour adopter une meilleure position, et j’ai senti tout au fond, juste après la doublure déchirée, un petit bout de fer allongé et lisse…une clé. MJ-DESVIGNES.

Sa course à pied arrivera en son milieu. Au départ son corps se lance au coup de feu. La terre défilera sous lui. Sa jambe droite pousse l’élan comme mille fois répété à l’entraînement. Il volera tel un oiseau traversant le stade. Sa jambe droite pousse d’abord. Les cris du stade formeront la portance. Celle de gauche est prête à jaillir le plus loin possible en avant. Au premier virage tout se jouera. Le pied gauche se pose enfin sur le sol. Les positions se rapprocheront, les centaines de secondes défileront comme les cataractes du Nil. Ça y est les épaules balancent le rythme. Il jaugera vite ses adversaires. Sa tête reste haute, en vision, en écoute, intelligente, aux aguets. Son exploit deviendra historique, avec podium où retentiront les hymnes et les scoops satureront les médias. Il avale le deuxième pas de la course. Il devra tenir la distance. Un adversaire tombe à ses cotés. Il portera sa tête en avant pour l’arrivée. Il parvient à l’éviter. Il ne pensera qu’à la victoire. Il a de la chance. Quand il retrouvera sa femme, ses enfants, il leur sourira. Il appuie sa course avec énergie. Le stade se distord. Il sent derrière lui son adversaire malheureux se relever, et courir pour l’honneur. Il courra pour l’honneur. Il reprend son rythme de respiration optimum. Le stade deviendra un ovale oblique. Il est parmi les premiers. À la sortie du virage il verra la ligne. Il se penche pour le virage. Le stade tournera autour de lui. Il fournit l’effort. Le stade tournera autour de lui. Il forcera même son estomac à courir. Il sent qu’il lui pousse une troisième jambe. Que il sortira du virage il ne devra plus penser à rien. D’autres bras lui poussent. Quand il sortira du virage il devra fuser. La courbure de la piste est maintenant forte. Quand la sueur lui coulera sur le front il ne devra pas l’essuyer. Les coureurs sont presque tous dans un cheveu. Le drapeau de son pays sera hissé. Ils sortent du virage. Le stade se cassera en deux, ce sera l’apocalypse. Les différences sont minimes. Un souffle chaud venu d’Orient le portera. La dernière ligne droite est finie, c’est presque l’arrivée, commencer à pencher la tête. Tous les géants d’Amérique casseront leur guitare. Il est troisième ! Il fera le tour sous les hourras du public. Il met sa tête dans ses mains et il pleure de joie. Il montera sur le podium et lèvera les bras en signe de victoire. Il met sa tête dans ses mains et il pleure de joie. Au premier virage tout se jouera. Le public est debout. Il devra tenir la distance. Un photographe le bouscule. Il regardera sa femme dans un amour sans fin. Il serre la main des autres coureurs. Il forcera même son estomac à courir. Il remercie les commissaires et les juges, il est un héros. Il lira son nom dans les livres d’exploits. Il pleure de joie. ISTA POUSS.

Il y a un moment où tout paraît simple, léger, facile et clair. Presque doux. Il y a ce moment-là, toujours, dans cet ordre, toujours ou peut-être n’est-ce que ce que ce qui est recherché. En tous cas, dans tous les cas, cette impression de déposer une âme morte, quelque chose comme un animal lourd, pesant, noir et rugueux et la liberté de pouvoir enfin se mouvoir sans cette charge, en oublier le poids. S’en soustraire. Quelque chose qui ne serait qu’au monde mais dont il voudrait se débarasser, ne pas entendre parler, ne pas entendre, ne pas non, les mots, ne pas les dire, ne pas les voir, quelque chose qui ne serait pas mais qu’on porterait, toutes tous, sur nous comme une sorte de manteau vêtement immobile, une sorte de marque, une lettre, en nous comme une lymphe noire, une humeur et un sentiment qui mentent, cet étrange animal cette bête, cette chose à l’haleine froide comme sortie d’une cave, enfouie loin de tout, jamais comblée une charogne, ce serait une lettre qui, tout à coup, alors que tout n’était qu’air et vent se muerait en boue et piège, les machoires violemment serrées qui se referment sur la cheville, un signe cette vision, dans le miroir il n’y avait rien, et tout à coup, c’est dans la vitrine, dans la vitre, la nuit quand les lumières se sont éteintes, la nuit le reflet là à l’épaule on n’en croit pas ses yeux, mais c’est écrit, c’est là et c’est pour toujours fini c’est fini, on chercherait à fuir mais c’est sans issue, on chercherait à gommer mais impossible, comme le fer sur la peau des animaux, cette fumée ce grésillement ici sans bruit sans qu’on le sache, sans qu’on le nomme, là, sur l’épaule, et en se retournant, là, dans ce reflet, se savoir pris happé cloué à jamais comme une éternité. HANS BECKERT (319-1768).

Juste avant de sortir la "Petite Fabrique de Poèmes" dans la rue ce dimanche réception des consignes 7 et 7 bis. Tamponnage. Télescopage neuronal. Tangage dans le langage. Poème Poe aime rester sur le pot Qu’est ce que tu fabriques Edgar ? T’as fait un pipi vert et un cacatoes, grand bien te fasse Tu veux une tasse de Fanta tasse de fanta tasse tic tac tic tac fait le pendule et puis v’la Georges qui veut lire le mode d’emploi de la vie avant de dormir la nuit juste avant Mary léchait le monstre qu’elle avait enfanter seule pour faire bisquer son mari et l’ami de son mari si c’est pour voir avec le hachiche et l’ailessedé du Michechaude des masques qui bougent leurs bouches des têtes de mort qui claquent des dents et des alvéoles avec des abeilles dedans moi je dis autant se piquer la ruche vive le pinard et les six roses et les éléphants du même nom et les p’tits rats c’est si mignon en tutu ces petites bêtes là à rester là au bord du bord trop longtemps il arrive que le bord craque que le grand cric nous croque pas bon ça pas bon retournons à notre bric à brac à nos à poèmes de bric et de broc nos poèmes en toc toc toc qui donc frappe à ma spirituelle porte avant que je sorte avec ma petite fabrique VÉRONIQUE SÉLÉNÉ.

Je l’attends sur la place inondée de soleil, au milieu des passants pressés qui semblent tous savoir où ils vont. Je l’attends, mais elle ne vient pas. Je m’installe dans l’attente et son immobilité inquiète, debout au milieu des autres, aussi incongru qu’une épave jetée en travers de leur flot. Comme je ne me fais pas à l’idée que cette attente puisse durer, je reste debout, prêt à repartir en sa compagnie dès qu’elle sera arrivée. Mais elle ne vient toujours pas. Le temps me pèse, il force le passage de mon cerveau, l’infiltre de pensées ineptes que je m’efforce de repousser. Mon regard ricoche d’un passant à l’autre, dans une cadence de balancier, sans que je parvienne à saisir pourquoi ils m’encombrent la vue. Ce n’est pas eux que je souhaite voir. Le va-et-vient de mes yeux, qui tentent d’apercevoir son visage dans la foule, crée une sorte de halo qui brouille ma vue. Je sens des fourmis engourdir mes jambes à force de ne pas bouger. Qu’est-ce que je fais là ? J’ai oublié jusqu’à l’objet de mon attente. Sans m’en rendre compte, je suis en train de prendre pied dans un temps mort qui entrouvre une parenthèse à la fois vide et sonore. Je me vide et la lumière bascule soudain au ras du sol. J’entends des bruits étranges, des bribes de voix. Des gens parlent autour de moi, que je ne connais pas. Pourtant, j’ai l’impression qu’ils parlent de moi. Là-haut, quelques taches de lumière percent en désordre un cercle d’ombres oppressant. Le brouhaha s’intensifie inexplicablement. Je sens des mains qui me secouent, on tâte mon front. Puis j’entends une voix qui me demande : « Ça va, Monsieur ? Vous voulez qu’on appelle le SAMU ? » SYLVAIN MARESCA.

Je suis enseignant. Dans ma classe de primaire (je ne peux en dire plus à cause de l’enquête) j’ai deux jeunes élèves. Pendant plusieurs semaines mes deux élèves, qui sont inséparables, Clara et Lætitia (les noms ont été changés) se sont adonnées à un jeu dont plusieurs de leurs camarades d’école, et d’autres enfants, ont été les victimes — jeu cruel et dont l’issue à certains a été fatale. L’établissement dans lequel je professe conduit chaque semaine les élèves de plusieurs classes (remplissant ainsi un car de ramassage scolaire) à la piscine de C*** : c’est dans les douches des vestiaires de cette piscine qu’à plusieurs reprises (quatre ou cinq dénombrées à ce stade de l’enquête) l’irrémédiable s’est produit. Je ne saurais pas dire exactement de quoi les enfants, dans une salle collective de douche en particulier, un seul la première fois, puis par deux ou par trois, sont décédés dans des conditions approchantes de la noyade ou de l’asphyxie — la classe n’est pas directement sous ma surveillance dans ces moments-là. La médecine légale n’a pas encore défini avec précision les causes de la mort. La dernière semaine, cinq élèves de la classe de Clara et Lætitia (ma classe donc) ne sont pas sortis des douches. La meilleure amie de Clara et Lætitia, avec laquelle elles formaient un trio, compte parmi les victimes. Cela fit l’effet d’un déclencheur — comme une prise de conscience. Également blondes, Lætitia grande pour son âge aux cheveux longs et fins, Clara plus petite en taille sans être ronde porte les cheveux courts à ce moment-là je me souviens. Il y eut une récréation — j’y suis : des photos des enfants étaient affichées en hommage sur les grilles de la cour, cette enfant dont le nom n’apparaît pas au milieu d’elles. Les regards entre elles les séparèrent et devinrent significatifs. Je me souviens encore que dans sa tête d’enfant Clara avait concocté en manière d’aveu, de dénonciation, de jeu (était-ce la fête des mères ?) une sorte de court poème qu’elle prononcerait à sa maman — pour ses dix-huit ans, dit-elle. Raccompagnant Clara (pour quelle raison ?) chez elle par une fin d’après-midi ensoleillée je me le fais réciter — l’enchaînement ne m’en revient pas exactement, la comptine contient cependant des piques visant Lætitia, et — cela était tourné avec beaucoup d’esprit pour son âge — l’identifiant clairement comme l’instigatrice de leurs huis-clos fatals. Deux éléments seulement gardent quelque netteté : entre autre il s’agissait de dessiner quelque chose, et cela « n’écraserait pas les poumons », le clin d’œil est là, et son rapport avec une mine de crayon de bois 2H. Les deux familles habitaient sur le même palier. Clara ne parvient pas à ouvrir la porte avec sa clé, j’essaie donc à mon tour ; vient justement à passer dans le couloir la mère de Lætitia (je demandais à Clara de me préciser ce qu’elle entendait à l’endroit de son poème où les mots corps et sensation, je ne sais plus comment, sont ajustés — à demi-mots car cela pouvait être mal interprété), une jeune femme aux fins cheveux longs dont la blondeur naturelle ternit passé la trentaine, alors rehaussée de mèches décolorées, qui demande à Clara pourquoi nous avons besoin d’entrer chez elle : « Eh alors, Lætitia, tu ne te souviens plus où tu habites ? » Je suis confondu. À l’école tous les regards se tournent vers moi et j’ai beau me récrier, c’est comme dans un rêve. Alors la peur me saisit, ce que la peur sait faire, elle me le fait faire... (L’enquête est en cours.) Cht@GnrStrngDrgn.

Une minute, je vous demande une minute qu’il avait dit. C’était il y a des heures. Une minute et je vous amène votre café. Tu parles. Les arbres ont eu le temps de perdre leurs feuilles. Ne bougez pas, j’arrive tout de suite, avait-il précisé. Je l’ai cru. J’ai respiré, et je me suis dit que même si j’attendais là depuis bien longtemps maintenant, ce ne serait plus long. Juste une minute d’attente. Pas une façon de parler, à le croire, non, juste ce qui lui fallait pour accomplir une dernière tâche et s’occuper de moi. Encaisser un client, ou vider un verre. Une simple minute et j’ai déjà une barbe de trois jours et des fourmis dans les jambes. Des rides au coin des yeux, les cheveux sur la nuque, les dents qui tombent, les ongles qui s’incarnent. Une minute et j’ai soif. Je meurs de faim. Le garçon ne revient pas. La terrasse s’est remplie. Elle s’est vidée. J’ai vu défiler les saisons. J’aurais lu Proust. Tout Proust. Et plusieurs fois, si je l’avais eu à portée de main. Les jeunes filles de la table d’à côté ont disparu. Une minute…. Je lisse mes sourcils qui s’épaississent à vue d’oeil. Je joue avec un menu qui propose des glaces, toujours les mêmes, j’ai fini par apprendre les prix par coeur, et les parfums, la composition précise de la Dame blanche et du Colonel, deux qui semblent fait pour vivre une histoire incroyable. Je pourrais l’écrire si j’avais du papier. Une minute ? C’est bien moins long, normalement. Je ne me relèverai pas sans déambulateur. Je partirai peut-être même à l’horizontal. Crevé. Sur place. Enraciné. Directement de la terrasse au corbillard, et sans avoir jamais bu mon café. Ce n’est pas possible. Il m’a oublié. Il est parti, son service et fini. Le patron va m’entendre. Je vais finir par me lever, aller jusqu’au bar, le faire moi-même ce café... Ah, le revoilà. Il était temps, j’allais partir. Il sourit. Vous voyez, j’ai fait vite. Et vous désirez autre chose ? qu’il demande en posant le café sur la table. Une pêche Melba. Finalement, oui, ce serait bien une pêche Melba. S’il vous plait. SÉBASTIEN BAILLY.

Englué, les semelles collées au béton sombre, sous le porche du théâtre aux murs noirs et devant la rue, la nuit, la pluie. Pris dans la nasse, impossible de reculer. Pris au dépourvu, piégé, coincé comme un rat , une anguille, un papillon dans le filet, une écrevisse dans l’épuisette. On voit le pêcheur entre les mailles, on a envie de le tuer mais on ne peut pas, on dit bonjour ça va, on plaisante même. Emprisonné dans les tentacules du poulpe, le calamar géant. On ne s’en sortira pas. Comment faire ? On cherche à fuir mais on n’a pas encore trouvé la faille pour s’échapper. On voudrait ne pas voir, ne pas saisir de bribes de visage, de vêtement, de couleur, de cheveux, de regard. On voudrait se crever les yeux. La glue sous les bottines, impossible de lever les genoux, on est aspiré par le bitume, scotché en face de l’autre qu’on ne voulait pas voir. On l’imagine transparent, inexistant, debout dans l’encoignure à boire de la bière, sûrement de la bière, on est pris entre deux feux, on brûle de regarder ses fringues, son allure, ses gestes, sa façon de parler et dans le même temps, on voudrait lui taper dessus, l’enfoncer comme un clou. L’air s’épaissit tout autour, on se liquéfie. Seule issue, ne plus bouger, ne plus rien faire, se livrer au sort, s’oublier dans son propre corps debout immobile, laisser venir la feinte qu’on trouvera bientôt sans doute, laisser son odeur derrière soi. BÉATRICE D.

Face à face. Silence. Leurs regards se croisent, se scrutent fixement. Et puis, cette phrase laconique, énoncée d’une voix monocorde, douce, presque rassurante : « La situation est grave. » C’est comme une épine sortie délicatement d’un morceau de chair. Une douleur, atténuée par la douceur du geste. Pas de mouvement. Deux mains statiques, issues d’un même corps, entrelacées sur un bureau presque vide. Elle se sent chanceler intérieurement, tomber en elle-même, au plus profond de ses entrailles sanguinolentes. Une chute, un vertige, une asphyxie, une désintégration. Ses yeux ne quittent pas les siens. Elle s’y enfonce, s’y perd, s’y réfugie. Se blottir dans les yeux de l’autre, regarder la situation autrement. Distorsion oculaire, le flou. Une nappe cotonneuse s’est installée dans sa tête, tout devient sourd. Il parle, sur le même ton, elle n’écoute pas les mots, l’intitulé se suffisait à lui-même. Sa petite voix intérieure lui murmure : « écoute, ce n’est pas un grave aigu. » Elle s’attache à cette réflexion. Le portrait d’enfants accroché au mur capte son attention, leurs sourires, la joie de vivre que dégage cette photo illumine la pièce tout à coup. Elle s’est égarée, a lâché son point d’appui, elle y revient. Ses yeux. Noirs. Puissants. Ne pas s’en éloigner, soutenir le regard, dignement, maintenir le cap. Ses membres sont lourds, pesants. Ne pas bouger, surtout ne pas bousculer le temps, éviter le tumulte qui pourrait déclencher les sons bloqués en elle, prêts à gronder. Rester dans l’immobilisme, comme elle le faisait enfant lorsqu’elle jouait à cache-cache avec Soledad. Piquée par les fourmis rouges grouillant dans les herbes hautes mais inerte, pour ne pas être vue. Et puis le rire de Soledad, éclaboussant, communicatif. « T’es folle de t’être planquée ici, tu t’es fait bouffer par ces saletés, c’est grave les piqûres de fourmis rouges, tu sais. » « On peut mourir ? » « Euh, non mais… » Elle regarde ses bras, plus aucune trace. « Avez-vous des questions ? » Elle secoue la tête de droite à gauche, de gauche à droite dans un mouvement décomposé. Elle est dans l’impensable, l’indicible, l’incompréhension. Est-ce cela que l’on nomme torpeur ? Un mot composé de deux syllabes négatives qui provoquent un état végétatif. Il dégage son fauteuil du bureau, se lève, elle le regarde sans bouger. Il l’invite à le faire par un jeu de mains, la raccompagne vers la sortie et l’expulse de son champ de vision qui lui servait de perspective. Tout chavire. Quel jour ? Quelle heure ? Quel temps ? Quelle importance ? Ce qui lui restait va lui être enlevé. Le monde vient de s’écrouler en silence sous un jet de regards lourds de sens. Le réveil sonne. Aujourd’hui elle a rendez-vous avec son banquier. SYLVIE DUTOUR.

J’ouvre les yeux et le soleil m’éblouit, des gens sont penchés sur moi et je comprends que je suis allongé, je les entends dire : « Il ouvre les yeux », un type s’approche encore plus de moi, masse noire, son buste immense me cache le soleil, je constate qu’il est à genoux devant moi, il regarde derrière lui, geste de la main comme pour chasser les mouches, il dit : « Poussez-vous ! Il lui faut de l’air ! », tourne le visage vers moi, son air rassurant m’inquiète, il me demande : « Est-ce que ça va ? », je crois que ça va, je ferme les yeux. J’ai l’impression étrange de tomber en arrière, sans savoir si ma chute est lente ou rapide. Je sens confusément qu’on me déplace, eh là ! Qu’est-ce qu’ils font ? J’ouvre à nouveau les yeux : je suis allongé sur une civière, on me hisse dans un fourgon, je ne veux pas, j’essaie de bouger, j’ai quelque chose sur le visage, un masque en plastique, des hommes me maintiennent allongé, d’une main sur mes épaules, presque nonchalamment, me disent : « Restez tranquille, ça va bien se passer… » Mais je ne veux pas rester tranquille, moi, j’ai des choses à faire, ça me frappe d’un coup : je vais être en retard au boulot ! Pourquoi on m’embarque ? Où est mon vélo ? Est-ce qu’ils ont au moins pensé à récupérer mon vélo ? Et ma sacoche ? Bon Dieu, ma sacoche ! J’ai tous mes papiers dedans ! Je m’agite, je veux leur dire de me foutre la paix, de me laisser partir, mais avec ce masque, je ne réussis à produire que des gémissements incompréhensibles, et ils m’empoignent plus durement, en me parlant toujours avec gentillesse : « Chhht… Allez, calmez-vous… » Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de leur faire confiance, je n’arrive pas à me souvenir de ce qu’il s’est passé, mais je crois que ces gens sont là pour m’aider. Je ne vois pas vraiment les traits de leur visage, dans l’ombre du fourgon dont les portes se sont refermées. Je discerne un halo de lumière bleue qui semble parcourir l’habitacle d’un bout à l’autre, c’est comme une danse, ça m’apaise, encore cette sensation de chute, et soudain j’ai changé d’endroit. Des murs blancs, des femmes en blouse blanche. Tout est encore un peu cotonneux, je ne comprends pas bien. Une chambre d’hôpital ? Je tourne la tête vers la droite, vois une potence chargée de poches de plastique transparentes contenant un liquide que je prends pour de l’eau. Les femmes me sourient gentiment : « Comment vous sentez-vous, monsieur Gourmel ? » Je crois comprendre que j’ai un tuyau dans le nez, quelque chose comme ça. D’accord, je suis dans un hôpital. Il est arrivé quelque chose. Est-ce que ma femme est au courant ? Il faut que je prévienne mon patron, aussi. Je ne suis pas encore assez en forme, je sens bien que j’ai encore envie de dormir. J’ai l’impression que du temps a passé et j’ouvre à nouveau les yeux. Sophie est là, assise, et je comprends qu’elle a pleuré en même temps que je vois un immense soulagement s’afficher sur son visage. « Ah ! Tu te réveilles ! » Son exclamation est couverte par la voix de mon fils, que je n’avais pas vu. « Bonjour papa ! » Je ne comprends pas : il devrait être à l’école, quelle heure il est ? J’essaie de poser la question, j’ai l’impression de ne plus avoir ouvert la bouche depuis des siècles, je bredouille quelque chose d’incompréhensible où Sophie et Baptiste ont peut-être, bravo à eux, reconnu le mot « école » quelque part. Baptiste me fait les yeux ronds et une sorte de petit rire gêné : « Y’a pas école aujourd’hui, papa. C’est samedi ! » Comment ça, samedi ? Ta mère t’a déposé à l’école ce matin avant de partir travailler, au moment même où je prenais mon vélo pour en faire autant… Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’ai le vague souvenir d’un choc, oui, voilà, une voiture. J’ai eu un accident ? Mais quand ? Quel jour on est ? RAPHAËL JULDÉ

Speed limit : 60 miles per hour. On roule à gauche. Assis côté conducteur, à l’arrière de la voiture familiale. Cliché. Le regard flotte sur la campagne rincée. Ciel encore gris et lourd de nuages. Fin d’averse. Une prochaine à venir. La route luit entre les collines du Devon. Clichés. Par là rodait le molosse cauchemar des Baskerville. Frissons. Par là, se trouveraient des criminels sanglants. Devil. Sur la lande, des brandes brumeuses n’arrivent pas à masquer le bloc de noir de la prison du Dartmoor. Infuse le sombre dans les histoires et les paysages la prison pivot en basalte. Soudain, photo. Le regard chope, au passage, cette image qui saute de derrière le talus herbu du fossé. Deux mains, agrippées aux longues tiges vertes et pales, un visage, plutôt ovale. Une femme. Cheveux blonds roux, bouclés, presque attachés en chignon, fines lunettes cerclées métal doré un peu bancales sur nez fin, tâches de rousseur. Veste de tailleur en tweed marron sur chemisier blanc fermé haut. Longue traînée de sang épais s’écoule du crâne côté droit puis, s’épanche en contournant l’œil et les lèvres pour venir imbiber le col de rouge. Autour, personne, pas de véhicule. Rien. Dans la voiture, pas de réaction. Rien. Seul à l’avoir vue ? N’ai rien dit. A trente ans de distance, elle hante encore cette femme image fugace, ensanglantée, seule au bord d’un fossé, saisie à 96 kilomètres heure. JÉRÔME C.

Mes lèvres s’entrouvrent, laissent passer mon dernier soupir, dans ce lit qui a connu ton parfum, ta peau, tes heures passées à lire, allongée couchée tôt pour profiter tu disais. Je revenais du potager fourbu mais serein, m’asseyais dans le parfum de la glycine, heureux de savoir que je m’allongerai près de toi, cette première nuit et toutes les autres qui ont suivi, jusqu’à ton agonie. Du jardin, je voyais la fenêtre allumée, la croisée obscure, et la lumière vacillante de l’ampoule qui toujours a mal fonctionné. Je te devinais. Les haricots sous mes doigts s’égrenaient, les guêpes virevoltaient autour des pêches tout juste ramassées. Les draps ont perdu ton odeur maintenant, absorbé la mienne, maladive à son tour, vieille de l’âge de mon corps. Te souviens-tu encore de moi ? J’entends ton rire qui perle derrière la porte, et tes pas légers se faufilent dans mon obscurité. J’ai passé ces dernières années à te pleurer, et je me surprends, au moment où mon râle devient soupir, à imaginer encore ta présence, mon réconfort. Je me tourne vers le bord du matelas, tu caresses mon front. Ton parfum, il me rassure de le sentir maintenant. Je m’accroche à ta main, je peux fermer les yeux, ce bref instant. NatLab.

Le café chaud, la tasse frôle à peine mes lèvres que l’odeur m’envahit déjà, elle adresse les signaux d’usage à mon cerveau engourdi, malade de la nuit passée, ça clignote orange là-dedans, il y a des sas qui s’ouvrent à grand bruit, je sens l’écho de portes lourdes qui se referment, le bourdonnement des neurones mis sous tension, le bouton MARCHE FORCÉE s’enfonce et ça claque et ça déchire à l’intérieur, ça s’agite derrière les yeux vitreux, c’est comme une lampe qui chauffe, voilà, j’aimerais que ce soit ça, un vieil amplificateur à lampes, mon cerveau, une machine ancienne mais bien huilée, du solide, une valeur sûre, mais chaque matin c’est plus dur, les lampes grésillent et sautent et il n’y a plus d’ampoules de rechange, modèle définitivement périmé, depuis longtemps au rebut, c’est presque un miracle que celui-là tourne toujours, ça chauffe par contre, ça oui, ça chauffe et l’allumage est de plus en plus lent, la mise en veille aussi, cela dit, comme un vieil ordinateur qui fait ses mises à jour, mais il n’y a plus rien à mettre à jour, sinon l’inventaire des cellules mortes et la consigne des rêves de la nuit passée, déjà presque oubliés, dûment enregistrés pourtant dans l’inconscient, qui ressortiront sans prévenir comme un retour d’acide, same player shoot again, des ombres qui passent, là, sous mes paupières qui peinent à s’ouvrir, des images fortes qui me secouent encore et je les touche du bout des doigts, mais c’est fugace, elles glissent furtives et leur sens m’échappe définitivement. C’est l’ordinateur central qui se charge de l’archivage sans que j’en sache rien, le résultat inscrit méthodiquement dans ma boite noire qu’on retrouvera peut-être quand tout sera fini, les parois encrassées du café déposé, le café chaud qui coule enfin dans ma gorge, cette première gorgée qui me brûle le palais, mais au moins, voilà : je sais que je suis en vie. PHILIPPE CASTELNEAU.

Allongée dans l’herbe, je m’éveille alanguie. Le soleil ne darde pas encore ses rayons sur moi et il flotte dans l’air un je ne sais quoi de tendresse. Je me sens si bien. Voilà longtemps que je n’ai pas éprouvé cette sensation de plénitude, de corps rassasié. Je souris à la vie comme un enfant découvrant le monde. Prolonger cet instant, fermer les yeux en songeant à ma ville dans le Sud de la France. Je la parcours silencieusement, remontant une à une ses ruelles étroites encombrées de restaurants. J’atteins la cathédrale se dressant vers le ciel comme un appel à la clémence. Un point de vue stratégique à 360° pour repérer l’ennemi. Je pénètre dans le cloître à l’abandon qui me conduira aux escaliers secrets menant au Jardin des Evêques. De là, j’observerai les villages à la ronde. Un bruit sourd de pas cadencés attire mon attention vers le Pont Vieux millénaire où s’avance une foule de milliers de personnes, vêtues de cottes de maille, prêtes à franchir les murailles inviolables de la cité. La panique me saisit, mais l’image se déforme, les bruits disparaissent. Je suis chez moi, dans une région prospère et verdoyante mais les vignes ont cédé la place à des oliviers aux troncs centenaires. Silence troublé par le murmure de l’Orb aux rives imberbes. Où sont passés mes platanes censés vivre jusqu’à 4000 ans ? Que leur est-il arrivé ? Ma pensée se transporte avec une facilité déconcertante sur les bords du Canal du Midi, répertorié au patrimoine mondial de l’Unesco. Point d’arbres. Ils ont disparu. Combien de temps ai-je dormi ? Une vision fulgurante d’engins volants me saisit. Je les connais. Ce sont eux qui figuraient dans le « Cinquième Elément ». Je tâte ma tête, mes bras pour vérifier que je suis bien vivante. Mon regard détaille mes vêtements, je les portais hier. Mes baskets blancs ont viré au sale mais je les reconnais, autour de mon poignet, mon bracelet fétiche rouge et or offert par mon mari – où est-il et mes enfants ? - mais pas de montre ni de portable pour me donner des repères. Lever la tête, vérifier que la terre tourne autour du soleil et que ce soir le croissant de lune me fera un clin d’œil complice comme tous les soirs. Mon cerveau aux facultés décuplées me souffle que cet astre là-haut a pris ses distances avec ma Terre… Ma pensée se fragmente à l’infini, mon corps bien ancré sur le sol. Un souvenir fugace. Une soirée arrosée avec de nouveaux collègues, des cigarettes au goût bizarre… LÉA GUERCHAN.

Le soleil tape à travers la vitre. Les stores baissés plongent l’espace dans la pénombre. Se détache sous la clarté du dehors la vigueur des branches longues et basses, le tronc imposant. Le premier chêne, épaissi par les silhouettes successives de ceux qui le prolongent. L’allée est obombrée par la voûte de leurs branches, le feuillage, épaissi de mousse espagnol, retient la lumière frémissante sous le vent léger. L’ombre est bleue verte. La pelouse s’étire de l’allée au porche blanc, trop verte presque comme le blanc l’est trop, lui aussi. Le chêne chuchote. Le plancher blond caresse la plante du pied nu de sa douceur presque tiède. « Tu es déjà venue ici ». La certitude monte des pieds, de la fermeté douce du plancher, le cœur se serre étrangement en regardant au dehors les frondaisons et cette mousse qui pend des branches, si exotique, si familière. La peau un peu tirée par le sel du bain de mer, le paréo noué à la hâte et le tee-shirt encore humide mais les pieds secs même si le sable noir de l’île s’est installé en feston épars sur la peau. « Je suis déjà venue ici ». La sensation d’évidence ripe et glisse sur le magazine posé sur l’une des machines du Lavomatic du 57 rue de Ménilmontant où figure la photo de petit format, un 10x15 sans doute, tandis que vrombit le sèche linge où tournent, tombent, se ramassent les pièces de tissus humides, marron, blanc délavé, gris, roue lente de linge un peu triste. Plus fort qu’un sentiment de déjà vu. Violemment troublée dans la plantation déserte puisque le corps le disait de toutes parts. Absolument nostalgique face à la photo du magazine. Une mémoire antérieure inaudible, certaine et fermée. #POMME.

Et qui seraient les fous qui vivraient sur une seule ligne temporelle, tels des musiciens abâtardis répétant la même note sans jamais construire de mélodie, sans connaître le joie des accords ? Dehors, les cris des mouettes qui savent la partition du vent ; maintenant, mon enfance, mouette, tout cela ramassé en un son. L’humble mouvement de la mouette immobile, remuant l’aile, décalant la note. Et qui seraient les fous qui vivraient sans la rage, la rage de retenir le souvenir du crime disparu, enfoui, le crime que c’est d’être vivant puis d’être mort, de d’habiter, pour ceux qui restent, la maison, cette maison qui est à eux pour un temps. Et qui seraient les fous, à fermer les écoutilles, à ne pas entendre le flux et le reflux, les voix des morts, ceux qui murmurent qu’ils veillent sur nous, nous épaulent, portent nos projets et nous bercent dans cette voix chuintante, le souffle qui nous maintient ouvert et annonce qu’arrive bientôt pour nous aussi l’absence de vent, le vent catabatique, le vent descendant, et ce chemin qu’il nous faudra traverser sur la seule onde du dernier souffle jusqu’à nos morts. Et qui seraient les fous qui ne connaîtraient pas cela, d’habiter une maison, la même et la semblable, celle de gens qui ne sont plus, qui sont là encore, leurs pas dans l’escalier et leur souffle sonore. Et qui ne verraient pas, levant les yeux sur leur propre visage, le reflet d’une absurde continuité, non voulue et violente. ALICE SCALIGER.

Comment saurait-elle tout ça, à l’âge qu’elle a ? Que si elle n’est pas morte, sa vie est quand même finie, la vie qu’elle aurait du avoir, ou au moins l’enfance, paisible, joyeuse, aventureuse, si l’arbre, si la voiture, si le chauffard, si le destin, si l’horoscope. Si l’horoscope avait-été lu, est-ce que ce voyage aurait-été évité ? Son issue reportée, son issue évitée ? Elle ne sait pas, elle ne pense pas comme ça encore, elle est petite, elle reste sage, la nuit est tombée, la lune-son-amie est venue puis repartie, il y a juste cette sensation qui la gêne et qu’elle reconnait et qu’elle reconnaîtra toute sa vie ensuite, de quelque chose qui l’enveloppe et la tient enserrée, pas du tout comme un câlin, pas non plus comme quand elle s’étouffe dans l’odeur passionnément aimée de sa peluche. C’est froid, et solide, ça fige, c’est pour ça qu’elle a l’air sage et qu’elle a l’air d’attendre sans se méfier de rien, confiante au beau milieu de la nuit, au beau milieu du champ. Elle n’est pas confiante, ni consciente de ce qui vient de se passer, ni non plus absente ou choquée. Elle est juste la proie de la peur, et elle ne bouge pas pour ne pas que cette chose au dessus d’elle, autour d’elle, dont elle a l’impression qu’elle est noire, immense et infinie, ne parvienne à l’absorber, à l’extraire parfaitement du réel. Elle a déjà fait des cauchemars, elle sait que si elle est patiente, le jour revient. Là elle ne dort pas, mais c’est pareil, non ?
 MARGIE AMELOT.

Voilà, la gourde est vide. C’est la fin des haricots. Tu sens tes jambes trembler. Tu es incapable de te lever. Tu n’as pas mal mais tu es incapable de te lever. Comme si quelque chose t’appuyait sur les épaules. Le corps a renoncé et l’esprit est tellement épuisé qu’il n’a plus la force d’avoir peur. Tu es en train de mourir. De ça au moins tu es sûr. Tu t’enfonces dans les ténèbres sans protester, comme si ta propre fin t’indifférait. Pour tenter d’oublier le poids étrange qui pèse sur tes épaules, tu penses à L. Vous avez laissé derrière vous un bon paquet d’illusions et de combats perdus, mais tout ça ne te désespère plus. La blague touche à sa fin. Le rideau va se baisser. Tout doucement, en silence. Pas si dur qu’on le pense. Je me laisse lentement, lentement régresser jusqu’au fœtal. Je suis Lazare, ni mort ni vivant. D’ici peu, je vais me changer en chose. Les insectes se posent sur moi comme si j’étais déjà cadavre. L’asticot me guette. Mais hors de moi, l’effroi. C’est tranquillement que je m’en vais aux mouches. On dit que le sage doit être toujours prêt à se faire la malle. La route a été longue jusqu’ici, c’est pas le moment de faire preuve de faiblesse, ne pas se faire rapatrier juste avant le grand saut final. S’agit de ne pas rater la dernière étape d’une vie malheureuse. Je songe à mon cadavre sans-fleur-ni-couronne, pour solde de tout compte. J’aurais aimé devenir une sculpture, une statue. Mais non, faut pas rêver. Tu ne contrôles plus grand-chose. Tes paupières s’abaissent, ton diaphragme se soulève amplement et ton souffle, tu le tiens à bout de bras. Ça devient interminable cette histoire. Tout de même curieux cette fin qui n’en finit pas de finir. Combien de vies j’ai déjà cramées ? Je vais finir par me croire immortel. Peut-être que c’est à force de côtoyer les morts depuis si longtemps. N’empêche, je pensais pas que c’était si épuisant de passer de l’autre côté. Le pire n’est pas de claquer, mais d’agoniser éternellement. Les choses ne peuvent-elles s’arrêter simplement ? On t’avait dit que la proximité de la mort portait la vie à son point d’incandescence. Tu parles ! Tu te sens à présent faible, si faible, et ta lente agonie reste d’une banalité effarante. Au bout d’un long moment, la personne qui était assise dans le noir s’est levée, et je me suis rendu compte que sa frêle silhouette était là depuis toujours, tapie dans un coin de la grotte, à m’observer en silence. Elle m’a tenu compagnie toutes ces années sans jamais me faire face et, depuis que j’ai débarqué sous le grand soleil d’Afrique, elle m’a attendu patiemment dans le recoin le plus sombre de cette grotte. Je la vois qui s’approche lentement. Je suis obnubilé par le mouvement saccadé de ses hanches saillantes. Elle est maintenant à peine à un mètre de moi. Peut-être suis-je déjà mort car je me tiens debout devant elle et je peux observer à loisir son visage de petite pomme fripée. La mort, ce n’est quand même pas cette petite vieille ridicule ? La voilà qui me sourit et qui me montre ses grandes dents. Elle s’approche encore. Elle est si près de moi que je sens son souffle fétide sur mon visage. Puis, lentement, interminablement, elle penche sa tête osseuse en arrière et ouvre grand sa bouche desséchée. On dirait qu’elle se force à rire, l’impudique, mais aucun son ne sort de la large crevasse qui lui barre le bas du visage. Alors je repense à cette phrase : « Comme ta bouche est immense quand tu souris ». Je m’adresse à elle et je la tutoie pour éloigner la peur. C’est donc toi qui es venue me fermer les paupières. Moi qui t’avais imaginée droite comme un « i », pas baisante pour un sou, tu fais l’enjôleuse. Toute ma vie tu m’as intrigué et même fasciné, les autres osaient à peine t’évoquer, alors que tu n’es qu’une vieille bonne femme répugnante à regarder avec des airs de courtisane sur le retour. T’es venu m’assassiner en douceur, c’est ça ? M’étrangler délicatement, et avec le sourire en plus. J’ai passé mon temps à t’attendre, et aussi à t’esquiver, mais cette fois impossible de détourner le regard. L’air fraîchit et s’obscurcit. Le temps se ralentit encore un peu comme s’il s’épuisait et je continue à regarder ton sourire qui s’étire indéfiniment. Je ne peux ni m’approcher ni reculer. À toi de décider quand souffler la bougie. GWEN DENIEUL.

On m’avait appelée, je devrais quitter l’escalier où je me tenais assise au soleil de septembre, un soleil froid qui ne réchauffait pas mon dos amaigri. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela ». J’essayais de saisir la raison d’être de ces paroles. Issue du silence où il m’entretenait, cette phrase oscillait du matin au soir dans mon cerveau comprimé. Je me levais avec elle, la sentais glisser d’abord dans le long frottement du réveil, puis s’ébranler dans une rotation étourdissante qui aurait pu l’installer dans l’habitude comme on s’accommode d’une grande douleur, mais toujours un à-coup en déviait la trajectoire pour m’obliger à la comprendre. On m’appelait. Deux minutes encore et une cigarette coincée entre les doigts. Le regard sur les pieds au sol. Un œil clignait, m’invitait à le rejoindre dans une spirale noire. Comme au temps d’avant, quand au bord du gouffre je n’avais été retenue que par la rage de vivre. Le sang refluait de mon corps, pour se perdre j’ignorais où. Je n’étais plus que matière molle, en décomposition, espérant du soleil qu’il la racornirait, et qu’on finirait par me ramasser tel un déchet inodore, incolore, sur ces marches de pierre. La voix insistait. Venue d’un gouffre toujours ouvert sous mes pieds que je ne cessais de fixer. Comment se lever alors que le sol se boursouflait et que les cris fusaient du ventre de la terre ? Près de moi, le verre d’eau chuta, celui que l’on avait posé et que je devais boire. Je l’avais heurté dans le mouvement du bras qui portait la cigarette à mes lèvres. Il se démultipliait en une myriade d’éclats mouvants. Le liquide étincelait sur le micaschiste de l’escalier, ses molécules me narguaient, brûlaient mes pupilles, et je compris soudain la menace qu’elles contenaient. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela » Mes tympans vrillaient, on m’avait appelée, mais c’était une autre voix que j’espérais, un autre appel, les yeux dans le vide j’aspirais à y plonger. Une croix d’or surgit d’une lettre immense, à la tête masculine qui se confondait avec la fumée de ma cigarette, et qui enroulait ses jambes de A autour de mes jambes. Ceinturée. Immobile désormais. Clouée au sol. On m’appelait encore. Autour de moi tout tourbillonnait, je parvins à écraser ma cigarette dans la menue flaque du verre renversé. MARLEN SAUVAGE.

Nous aussi, nous empruntons le petit chemin de poussière à travers les vestiges de tombeaux, de colonnes, de villas. Nous aussi, nous nous attardons dans l’enceinte du temple, admirant la finesse des mosaïques sur la sécheresse du sol. Déjà je ne te vois plus tout entière, mon regard suit des fragments de ton corps, l’arrondi de ton épaule, ton omoplate sanglée par la lanière du Nikon, tes mollets brunis, la racine de tes cheveux relevés où brillent quelques gouttes de sueur. Mais tu te retournes et ton visage me submerge. Je n’entends pas ce que tu susurres au sujet de cette fresque. Tu es si belle… Tu me regardes, surprise, tu me souris, une émotion furtive colore ta peau mais tout de suite je sens ton regard qui me scrute, qui me dissèque mentalement, qui me voit comme un piètre compagnon balayant d’un compliment facile tes interrogations sur les enduits peints antiques. Je perçois ta lassitude et je m’éloigne, je voudrais me couler dans l’ombre des colonnes. Nous aussi, comme d’autres couples que l’amour déserte, nous poursuivons la visite chacun de notre côté. Nous nous retrouvons pourtant pour admirer la mer scintillant en contrebas et descendre jusqu’à la plage par un sentier abrupt. Nous déplions nos serviettes, presque joyeux, et tu pars vite nager. Je longe la mer, mes pieds impriment des marques éphémères sur le sable, je marche pour étirer le fil des rêveries tristes où je tourne en rond, et bientôt je ne pense plus à rien sinon que la plage est longue, je distingue seulement le scintillement de l’eau, le scintillement du sable, les yeux presque clos. Eblouissement. Ça va Ozan, tu es sûr ? Il est là devant moi, les manches retroussées, des lunettes de soleil trop larges sur son visage assombri par un chapeau de paille. Le doyen de l’université. Il me suggère de rentrer faire une sieste avant le colloque où nous nous retrouverons plus tard avec nos collègues venus de loin. Je préfère m’allonger ici, penser à toi. Bientôt m’endormir, être réveillé par la brûlure du soleil. Ce mouvement pour me tourner vers la gauche, le bras tendu comme si tu étais toujours là, à mes côtés. Ton absence encore plus violente maintenant. Alors j’enfouis brusquement mes mains dans le sable, à ta place, là où tu aurais dû être, là où tu étais, ici à mes côtés. Déjà cinq ans que tu es partie, deux ans que nous ne nous sommes plus croisés, ni appelés, j’ai tenu soigneusement les comptes de notre séparation comme si je pouvais la contenir, puis j’ai lâché. Combien de temps déjà que tu ne réponds plus à mes mails, que tu as changé ton numéro de portable ? J’essuie mes mains pailletées de sable. Quand est-ce que ça a commencé ? Je ne sais plus, mais la première fois je me suis réveillé en sursaut, presque asphyxié : tu avais disparu mais ta présence était encore palpable. Depuis tu viens souvent la nuit te pencher sur moi, tu viens à l’intérieur d’un rêve mais tu n’es pas un rêve, je le sais bien. J’apprends à respirer doucement quand ton visage effleure ma peau, à t’écouter sans bouger et j’essaie de retenir jusqu’au matin les noms que tu prononces sur ma poitrine : sinopia, orpiment, céruse, atramentum, cinabre, chiaroscuro… MG.

Moi, Franck, je suis chez ma tante. Elle parle à un enfant, de l’atelier qui est au fond du jardin. Je dis : « L’atelier, c’est mythique. » En effet, pour moi, c’est l’endroit où, ado, un soir, j’ai réparé mon vélo tout-terrain avec mon oncle Omar, marocain. Nous avons démonté le pédalier en bricolant avec un tournevis et un marteau, puis graissé une à une les billes du roulement, je n’arrivais pas à presser le tube assez fort pour en faire sortir la graisse, c’est mon oncle qui le faisait. C’était il y a plus de seize ans, mais je m’en souviens précisément, comme si c’était avant-hier. Seize ans qu’Omar est mort. Tout le monde a oublié ce soir dans l’atelier ! A part moi, personne ne peut s’en souvenir, non, personne. Alors ma tante dit à l’enfant : « C’est dans l’atelier que Franck réparait son vélo avec mon homme. » Alors, elle aussi se souvient. Nous sommes réunis dans cette mémoire qui abolit le temps. L’espace d’un instant, nous ne sommes plus une veuve courageuse avec son neveu bientôt quadragénaire, mais un adolescent fragile, une épouse aimée et son homme bricoleur, marocain. Magie de la mémoire partagée, le passé ressuscite. Omar revit, une seconde, si courte, mais infiniment précieuse. FRANCK DUMOULIN.

Je préfèrerais me taire si j’estimais que cette relation ne pouvait donner espoir à ceux que l’étrangeté de notre époque accable— dont l’un des premiers signes est à coup sûr que les catastrophes s’y commémorent comme des victoires— me plais-je à penser, mais peut-être trop vite— contre un ordre qui s’est arrogé depuis près de deux siècles maintenant une vision exclusive et linéaire du passé, du présent et, pire, du futur. Nous pourrions discuter ici, et certains cercles de ma connaissance ne manqueront pas de le faire, de la nature des phénomènes de boucles par lesquelles des actions de naguère qu’on avait crues prospectives s’avèrent rétroactives, et des causes physiques de tout cela, et des conséquences cosmologiques qui nous arrivent. Mais la mention de l’évènement du 29 août 2015 tel qu’il s’est enroulé, devrais-je dire, à la Nouvelle Orléans, fera sentir plus directement les circonstances inouïes dans lesquelles nous sommes depuis ce jour. Qu’importe son commencement erratique, agglutinant ici où là trombones, trompettes et grosses caisses entre les maisons absentes aux souvenirs desquelles trois marches de béton permettent encore d’accéder comme le feraient des stèles à la mémoire des disparus— avant de se disperser de corner en corner pour se coaguler à nouveau et remonter le long des digues les dix années qui le séparent de l’ouragan qu’il commémore. Le fait est qu’au moment de la rencontre des trois parades au cœur battant de la ville, dans les corps des êtres dansants, dans la souplesse des tendons étirant la palpitation des sons, dans les ondes des vêtements à plumes, à perles, à paillettes et à vibrations crènelant l’air saturé, dans les trémulations des peaux battant les grains de leur propre sueur sous la secousse précise de la marche cadencée, dans le saisissement de cette procession ancestrale et obstinée et la lenteur figée de tout ces corps déployés pour renvoyer jaillissante leur énergie du bout des doigts vers le sol comme une pâte originelle, informe encore, étirée du sol par les pieds— chacun saisi à la décoller par ses semelles, à la pétrir ou à la faire monter en soi comme le pétrole lui-même luisant et noir venu des méandres profonds de la terre jusqu’aux nuques chaudes— une femme deux fois perdue sur les bords de la Méditerranée survient à quelques millénaires de là dans le flux orphique de la danse des humains, et laisse dans son sillage les embarcations et les débarquements, l’écume des langues coupées du nouveau continent, les lambeaux des peaux noires et les éclats des yeux blancs, le flot marron du fleuve assigné à résidence, les haillons d’argent et les filins d’acier tentant de corseter le limon qui s’échappe. Et c’est l’axe de la Terre lui-même qui tangue, et bascule de quelques degrés. Le nord plus au sud et le sud plus au nord, c’est un autre tempo qui s’impose, plus large que l’instant qu’il déroulait jusque là, et qui ouvre une ère nouvelle qui n’ose dire son nom. ZONE CLAIRE.

Moi, Franck, je suis chez ma tante. Elle parle à un enfant, de l’atelier qui est au fond du jardin. Je dis : « L’atelier, c’est mythique. » En effet, pour moi, c’est l’endroit où, ado, un soir, j’ai réparé mon vélo tout-terrain avec mon oncle Omar, marocain. Nous avons démonté le pédalier en bricolant avec un tournevis et un marteau, puis graissé une à une les billes du roulement, je n’arrivais pas à presser le tube assez fort pour en faire sortir la graisse, c’est mon oncle qui le faisait. C’était il y a plus de seize ans, mais je m’en souviens précisément, comme si c’était avant-hier. Seize ans qu’Omar est mort. Tout le monde a oublié ce soir dans l’atelier ! A part moi, personne ne peut s’en souvenir, non, personne. Alors ma tante dit à l’enfant : « C’est dans l’atelier que Franck réparait son vélo avec mon homme. » Alors, elle aussi se souvient. Nous sommes réunis dans cette mémoire qui abolit le temps. L’espace d’un instant, nous ne sommes plus une veuve courageuse avec son neveu bientôt quadragénaire, mais un adolescent fragile, une épouse aimée et son homme bricoleur, marocain. Magie de la mémoire partagée, le passé ressuscite. Omar revit, une seconde, si courte, mais infiniment précieuse. FRANCK DUMOULIN.

Elle a ôté sa chemise. A défait ses cheveux. S’est assise sur le bord du lit. La tête lui tourne. Elle est perdue. Elle flotte mais dans quoi ? Tous ses repères se sont fait la malle ; elle découvre, en cet instant, elle. Elle dans la douleur. Elle s’allonge. Ferme les yeux. Les images se bousculent, se chevauchent. La recouvrent. Recouvrent la chambre du sol au plafond. Chaises, valises, fringues en vrac, livres en piles, secrétaire, table de nuit, lit, psyché, petit bureau, ensevelis sous l’irrépressible marée. Aux murs les clichés montent à l’assaut des cadres, vident les armoires La submergent, la noient. Elle a six ans et tout son passé lui revient. Son lointain passé d’avant mais elle ne le sait pas encore. Elle le vit. En elle le poids de la vie. Le poids de sa vie. Son futur aussi, comme une existence lointaine, étrangère, lui revient en mémoire. Elle semble absente et les yeux maintenant ouverts, fixent le plafond. Les images dansent dans la nuit. Combien de temps ? Tout est allé si vite. Des années. Dix, vingt, un siècle ? Non pas un siècle, elle n’est pas folle, pas folle pense-t-elle mais combien de temps ? Elle a treize ans et tout va bien pour elle. Problèmes ordinaires d’une charmante petite fille sans histoire autre que des histoires de petites filles charmantes. Les parents, l’école, les copines, les garçons. Jamais elle n’aurait pu imaginer se retrouver un jour, là, sur ce lit, dans cette situation. Le temps passe. Combien déjà. Péniblement elle retrace les évènements. Les reprend par le début ; ce fameux jour où. Elle réfléchit. Remonte le fleuve. Elle a vingt ans. Le printemps a été crée pour elle mais elle s’en fiche, c’est du passé. Terminé. Mangés, bus,digérés tous ces jours qui n’auraient jamais dû finir mais elle ne veut pas regretter.. Elle veut comprendre, comprendre pourquoi elle sent, là, allongée sur ce lit, cette déchirure d’où sourde continument cette insupportable souffrance qu’elle encaisse tant bien que mal. Qu’elle n’encaisse pas du tout en fait et qui la ravage, la détruit, la brûle, l’incendie. Son être intérieur entier part en fumée, se dissout dans l’acide d’un destin ironique, cruel et sans borne. Elle n’a jamais cru en rien et ne croira jamais en rien et ce n’est pas demain pourtant combien de temps déjà ? Elle recompte les mois en repartant cette fois d’un évènement antérieur au premier. Avant ce fameux jour où. Deux ans plus tôt. Elle aurait dû s’en douter. Deux ans à peine, c’est impossible. Pas deux ans, impossible, cinq, dix, vingt enfin pas deux ans. Et elle recompte. Elle ne prend pas de cachet, pas de somnifère. Elle endure. Passe de la rage à l’abattement et compte, compte le temps sans croire possible, qu’en si peu puisse se passer tant. Animal blessé, elle flaire partout le piège. N’allume jamais. Vit dans le noir. Ne s’alimente qu’occasionnellement. Elle mesure le temps. Celui de la joie et celui de la douleur. Les compare. Ne comprend pas. Vingt ans comme un jour dans une nuit sans aube et cependant elle sait qu’en toute fin sommeille un début. Elle ne se décide pas. Se contente de souffrir, de supporter, abandonne puis reprends la lutte, avec fureur, colère, désespoir et le temps alors lui semble impossible. Lourd. Une dalle qui pèserait l’univers. Les murs invisibles de la plus terrible des prisons bien qu’elle ne se souvienne pas du temps. Ne l’avait pas vu passer. N’avait pas remarqué sa présence sauf dans ces files d’attente qui ne duraient pas et dont elle estimait toujours la longueur mais là, un phénomène s’est emparé d’elle et la tord. Le temps n’a plus de longueur. Il est mort ou tout puissant. Boire, elle veut boire. Lentement elle s’arrache à la torture de ses pensées, s’assied une minute, une heure, un jour au bord du lit puis se dirige vers la cuisine. Elle met des mois à parcourir le couloir. Elle a trente ans. Il vient de l’aborder. Elle vient de le rencontrer. Elle en plein naufrage et lui qui ramait. Le temps s’immobilise. Se solidifie, se cristallise autour d’un visage qui n’existe plus. Elle n’allume pas la lampe de la cuisine. Elle se rappelle son achat. Un jour de novembre. Il pleuvait et peu lui importait alors le temps. Elle était heureuse ou peut-être simplement, oui, croyait l’être. Elle s’en fout le résultat est pareil mais elle se demande pourquoi n’avoir rien appris du bonheur. Pourquoi s’être contentée de l’instant, toujours l’instant. Pleinement, sans recul sans jamais même porter un regard sur ce qu’ elle vivait ou qui la vivait. Le présent l’enveloppait, l’englobait totalement, la phagocytait, la fascinait, lui prenait tout son temps. Combien de temps ? Elle recompte, revit les années, revoit le carrefour et ce baiser volé à l’amour. Elle ne s’en sortira pas. Elle est foutue, tout est foutu. Elle le sait. L’eau remplit le verre dans sa main tremblante. Elle le porte à ses lèvres. Boit par à coups, nerveusement. Elle en renverse. Se sent mal. Pense à manger. Quand son dernier vrai repas ? Elle s’en retournait mais l’eau la fit se retourner. Le robinet coule. Elle ne l’a pas fermé, s’apprête à le faire soudain se bloque. L’eau la regarde. Elle débloque, ne s’en soucie guère et son visage se rapproche du jet comme pour écouter une histoire ou voir un film. Elle resserre le débit. Un mince filet. Elle remonte à la source. En un instant son esprit rejoint les nuages, les orages, les tempêtes. En un instant son esprit subitement immense dilate le temps. En un instant elle devient, ruisseaux, rivière, fleuve, océan, la vie liquide qui s’écoule dans le cours capricieux du Léthé. Combien longtemps devant ce robinet ? Combien avant de regagner sa chambre ? Tout est énorme la voici devenue fourmi. Minuscule, insignifiante dans le fleuve des vivants où son identité coule à pic dans les rapides des jours. Elle voudrait revenir avant. Loin dans le temps quand même une seconde en arrière c’est impossible et devant plus rien. Le vide partout. En elle, autour, déracinées, déboussolées les aiguilles s’affolent. Les murs de sa chambre s’amollissent, fondent sous la lune tandis que le lit durcit que les draps l’écrasent sous le marbre noir des nuits blanches. Son cauchemar se nourrit de sa douleur et la renouvelle. Le temps dévore le temps. Elle s’accroche. Revoit les bons passages. Quarante ans ! Comment est-ce possible ? Combien de jours, d’heures, de secondes ? Non pas quarante ans, deux ans ou un an ou dix mais jamais quarante et malgré tout le bon temps, pour un temps, la berce. Quarante ans ! Voici donc vingt ans, qu’elle pense et la bobine de se dérouler. Les enfants, la petite à peine née, lui, elle, les fêtes, les tablées nombreuses. Tout est desservi. Elle embarque à bord du Titanic mais sera sauvée par l’homme de sa vie qui lui n’en reviendra pas. Elle cherche à comprendre le pourquoi, les causes profondes de la collision mais échoue lamentablement sur le rivage amer. Sur l’autre versant du monde où le temps dérègle les horloges. Sans retour, elle le sait. La raison l’abandonne. En si peu de temps, est-ce possible ? Hier encore non pas hier encore, bien auparavant, enfin, avant mais je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir n’est-ce pas et maintenant que mon esprit s’ouvre, mes yeux se ferment pense-t-elle. Dans la rumeur de la nuit, le temps bleuté disparaît. LAURENT SCHAFFTER.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2015
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Messages

  • Dominique Hasselmann qui annule astucieusement la différence temporelle
    Christine Jeanney qui se situe un instant hors temps
    et tous deux beaux.
    Bon, tant pis peut-être, j’envoie le mien

  • je suis frappé d’une étrange familiarité se dessinant entre les propositions qui me passent sous les yeux ?!
    alors - et dans cet ordre - ma play-list avant de les fermer (glissement et engourdissement – de la course à la glaciation à la fonte) :

    I.Pouss : départ et arrivée de la course se rejoignent en son milieu, temps court de l’accélération distendu dans le temps long de l’histoire ici anticipé
    MJ.Desvignes : le milieu est l’instant clé, le réveil et la veille s’y rencontrent
    C.Jeanney : chute abasourdie (en pleine course ?) et gel, dans l’image, dans le temps
    H.Beckert : autre moment de légèreté rattrapé : un piège, ici
    Béatrice D : engluement, liquéfaction (deuxième piège)
    S.Maresca : une parenthèse, bascule (première fonte…)
    S.Bailly : une minute sans fin, premier instant glace
    B.Célérier : le moment fondu/fondant, deuxième fonte, deuxième instant glace, et vanille

    Merci pour le suspens _ _

  • en manière de pendant —
    lequel est halluciné ?
     :
    Dimension qui distend, m’étend. Qu’est-ce qui arrive, qui dérive, qui me bague, qui me baigne. La tête pleine d’aubes, j’avance poussant des portes sans battants. Sans bouger, je passe de nouvelles portes. Arrivée, une nouvelle arrivée. Le fleuve des arrivées s’écoule. Il n’y a plus que des arrivées. Une flotille d’embarcations part de nous. Flux, flux sans fin repoussant les restrictions, les délimitations. Ondes de moi, ondes de soi, ondes voyageant sur des ondes. Que la tentation ne me vienne plus de m’arrêter, de me situer. Que la tentation ne me vienne plus d’interférer. Bienheureuses ondes d’égalisation. Il naît, il naît des commencements, trop, trop, trop vite, qui se répètent, et incessamment répètent que je répète que « ça se répète ». Alevins de l’eau nouvelle d’un sentiment qui point, parle, rit, ravit ou qui déjà par moments poignarde. Moments, moments sans route, sans à-côté, sans revenir, sans se réunir, filants, indépendants. Un moment appelant d’autres moments. Un moment précède, un moment se précipite, un moment appelle, l’écho d’un moment. Un moment repasse, abandonne, s’aligne, un moment après, un moment s’enfonce, un moment à revoir. Un moment encore. Un moment au fil de l’eau. Un moment sur l’aile du vent, un moment retombant sur une foule de moments. Nomades sans moi. Moments, moments légers. Venant, partant, sans frontières, obstacles fluides à tout parachèvement, détachant et se détachant sans enseigner le détachement.
    Un moment en promenade.
    Un moment plutôt errant.
    Un moment remue de fond en comble, découvrant un moment noir.
    Un moment qui traverse la route. Un moment qui n’insiste pas.
    Un moment sans rature. Un moment vraiment nénuphar.
    Un moment glissant. Un moment perdu de vue.
    Un moment qui n’avance plus.
    Un moment encore à venir.
    Un moment d’une autre vie.
    Un moment qui a été surtout une lacune.

    D’après Henri Michaux, Moments, traversées du temps, 1973

  • cet exercice du temps me laisse finalement désemparé
    je ne lui trouve pas de solution satisfaisante — je n’y trouve pas le repos
    que sais-je le temps ?
    le temps se dérobe aux manipulations, cas d’école — le temps est ce qui se dérobe
    l’étirer, pétrir, plasticité, élasticité du temps ? le presser, le manœuver ?
    le temps n’est pas un objet distinct (pas un véhicule) — nous sommes le temps
    — cependant nous ne faisons pas un avec le temps
    le temps est un effet spécial
    ombre portée du moindre de nos mouvements, ou onde émise depuis eux, il perturbe nos perceptions — en fait il les fabrique

    l’expérience que j’ai du temps tient en un mot : collage — l’emploi du temps
    — alors je ne sais faire autrement qu’aligner, accoler les occurrences du mot temps et ses équivalents, les expressions le comportant ...
    jeu dans les définitions
    le temps est un jeu de langage
    se prend-il au piège ? — le temps a toutes les formes de pièges
    le temps est un jeu d’artifices

    basculement temporel — n’est-ce pas dans le temps tout le temps qu’on bascule ?
    le temps est l’amalgame de mes mouvements-moments indicibles de bascule
    — ils ont le sourire-charnière grinçant :
    « tu ne me culbuteras pas même par écrit, tu ne trouveras ni mon nom ni le lubrifiant »

    ... quant à moi la bascule est échouage — j’ai échoué dans le temps

    Voir en ligne : dans le temps au lieu du crash