« avec Internet personne n’en veut plus, des livres »

mes aventures avec Emmaüs Tours Nord


Voilà donc ci-dessus la seule photographie qui restera de l’affaire.

Reprenons.

Le problème des livres dont on se débarrasse est toujours très chargé symboliquement. Ça peut être la question du pilon dans l’édition, travaillant en flux tendu à stocks constamment réduits. C’est la question du désherbage en bibliothèque, la peine qu’on a parfois, backstage, à voir le contenu de ces chariots ou cartons que l’établissement n’a même pas le droit de distribuer ou revendre puisque achat public. Une des images les plus étranges que je garde en tête, c’est à Beaubourg une fois, dans les bureaux un mardi, à découvrir l’étagère avec les livres sortis de salle parce que trop usés et salis par l’usage, et donc à renouveler, certains tous les deux ans – je suis sûr qu’en cherchant sur le web (bel exercice sémantique) vous trouverez lesquels, c’est toujours imprévu ce genre de convocation.

Et même problème chez les particuliers. Un des rares bouquinistes où j’allais autrefois, à Tours, le hasard (non, symboliquement non : je me rendais à la boutique Orange) m’a fait découvrir cette semaine qu’il était remplacé par France Loisirs (qui, comme par hasard, a repassé à Orange son grand magasin de la rue Nationale, pour s’en écarter).

Nous ne sommes pas collectionneurs. Les raretés ici sont d’ordre affectif ou symbolique, pas vraiment de valeur bibliophile. Mon Littré, acheté d’occasion en 1980 chez Vrin, mais remplacé depuis 15 ans par version numérique à même mon ordinateur (usage permanent), est-ce que je m’en débarrasserai jamais ? Non bien sûr. C’est pour cela que j’ai sur le site cette série dans ma bibliothèque, et bien décidé à la continuer (tiens, d’ailleurs, pas encore fait le Littré).

Il y a 2 ans, une sorte de comptage à la louche m’a fait estimer qu’on en stockait à peu près entre 11 000 et 13 000 ici, de bouquins, et évidemment ici ça remplace à peu près les murs. Lesquels seraient vraiment essentiels ? Je n’aime pas la problématique de l’île déserte. Plutôt des îlots, des silos. Chaque nom d’auteur un atelier avec arborescences. Et puis il y a des arrivées constantes, achats de livres qu’on lira bien sûr, mais qui n’appellent pas relecture, et les services de presse ou envois d’amis. Et aussi des doublons, les trucs lus en poche puis rachetés en Quarto ou Pléiade, est-ce que je sais, des catalogues d’expo, des BD, voire des trucs achetés en double, et moi ça m’est arrivé d’acheter tel bouquin sans me souvenir l’avoir déjà acheté 4 mois plus tôt mais pas lu encore. Le rayon non lu d’une bibliothèque personnelle n’est pas le moins signifiant.

La bibliothèque numérique ne s’y substitue pas. Si j’ai besoin d’un travail précis ou d’une heure à me promener dans Montaigne, Saint-Simon, Proust ou même Baudelaire ou Rimbaud, bien sûr tout est dans l’ordi, la bibliothèque numérique compte probablement 2000 titres. Et cela aussi change : à quoi bon stocker, si on peut lire dans le vrai contexte typo de Gallica, par exemple, ou autre grand fond de ressources domaine public. Evidemment c’est plus compliqué avec la main mise (toujours pas de fair use en France, et ça paraît vraiment coincé côté lobby grande édition) sur les textes qui nous sont le plus absolument nécessaire pour enseigner et transmettre : les Michaux, Gracq, Artaud, Sarraute etc. Mais pour ces gens-là on a l’impression qu’ils ne se rendent pas vraiment compte de l’urgence dans laquelle on se bat pourtant : la question qui nous revient c’est et pour les faire lire vous faites comment, alors que pour les comme moi la question du lire/écrire est moins verticale, et c’est bien ça notre défi. Notre défi, c’est comment partager avec chacun d’entre eux comment la littérature (le langage comme réflexion) garde pertinence dans la confrontation au monde – comment irréductiblement le langage, s’il se construit libre, est à chacun nécessaire, en tant que tel : alors oui, si on établit ça, le chemin se fera aussi vers lire, vers le lire nécessaire. Personne jamais, pour écrire, n’a pu faire l’économie de l’appropriation, complète et radicale.

Et c’est là que commence une autre tâche, plus clandestine, obscure : le lire aussi se transforme. L’écriture brève ou rapide, ou quotidienne, le versioning, on a aussi dans Montaigne. Le temps du lire, l’objet du lire, tout est affecté par les usages nés du quotidien, y compris dans sa condition technologique. On est quelques-uns à considérer que ça n’affecte pas la tâche même, ou la radicalité, de la littérature – par contre, oui, ça nous emmène à construire autrement nos récits. Et non pas à cause de cela ou pour être lu, mais parce que nous-mêmes, dans notre rapport personnel et nécessaire à la littérature et au réel, nous racontons à nous-mêmes autrement les histoires. Accessoirement, c’est pour ça aussi que je filme, et qu’aujourd’hui ça m’est revenu dans la figure.

Donc, là il s’agissait d’un tri qu’on n’avait pas fait depuis longtemps, devait y en avoir dans les 600, des bouquins à évacuer.

Comment on élimine, depuis toutes ces années ? Autrefois, les déménagements s’en chargeaient. Puis, pendant plusieurs années, il y a eu la Maison Gueffier, à la Roche-sur-Yon, maison vouée à la pratique de l’écriture, et qui construisait son propre fonds, avec livres reliés à notre univers du contemporain et des ateliers d’écriture. Guénaël et Cathie ont hérité plusieurs fois de cartons ou sacs poubelles (c’est moins joli, mais efficace). Ensuite, quand ça a été fini pour eux là-bas, je les déposais régulièrement chez mon libraire de ville, Le Livre à Tours. Les deux dimanches annuels de brocante, ils ont une table dehors, les gens prennent et mettent l’argent qu’ils veulent en échange, la cagnotte servait au pot pour les auteurs invités. Mais est-ce que je pourrais le faire aujourd’hui sans impolitesse ? J’achète bien moins de livres – j’en achète cependant, mais je suis dans une situation économique où il faut aussi différer l’achat de chaussures et de pantalons. Et puis les besoins ne sont pas les mêmes : l’industrie du livre s’est reconfigurée de l’intérieur, le flux dominant est pauvre, et soumis à logique de coup qui ne m’intéresse guère, bien loin de ce qui étincèle et s’invente ici sur le web. Et puis je crois qu’on porte encore la blessure réciproque de cette apostrophe de Laurent : – C’est à cause des mecs comme toi !, parlant d’Internet et de la librairie. Au point que la semaine dernière il s’est trouvé tout confus, parlant de son travail sur la danse, et que pour sa doc il téléchargeait des films absents de toute offre légale (j’ai fait semblant de ne pas prendre l’air victorieux – on parlait de La 6ème part du monde de Dziga Vertov). En tout cas je me vois mal déposer chez eux mes sacs de service de presse, surtout qu’ils ne m’invitent plus d’ailleurs, je ne sais même pas s’ils sont au courant de mes Lovecraft.

Je vais recommencer cette année : dans mon école (donc Cergy), chaque semaine j’apporte 3 ou 4 livres déposés sur une table ouverte, prenez et rapportez, ces expériences évidemment il y en a de plus en plus. Mais je n’y dépose jamais de ragnagnas, seulement des livres qui peuvent avoir sens pour des étudiants en art (et même si quelquefois c’est plutôt les collègues profs qui y regardent). C’est parfois rageant tout ça : on dirait qu’un monde apprend à vivre sans les livres – et pourtant, ce qu’on leur indique, ils vont y voir, et souvent dans un saut radical.

Donc on y arrive : les sacs et cartons étaient prêts depuis avant l’été. Je remplis la voiture, et j’avais même filmé un par un les cartons rajoutés, dans l’idée d’un petit time lapse vidéo où on aurait vu le vieux break se remplir tout seul – et direction Emmaüs Tours Nord.

Je laisse la voiture dehors, je vais jusqu’à la grande porte dépôt, et là réponse immédiate : « Ah non, on ne prend plus les livres, on n’en veut plus des livres, on en a trop des livres. » (Je me souviens du mot répété presque obsessivement, presque comme si c’était aussi les gens à livres qui étaient une charge.) « Des fois ça vient jusque-là, les livres » avait-il rajouté en montrant le ciment par terre, et moi j’en avais la pleine bagnole. Alors je fais quoi ? « Vous allez à la déchetterie. »

Bon, ce n’était pas à discuter, et ils avaient du boulot, j’ai fait demi-tour. J’en avais quand même lourd sur la patate. Par exemple, la benne à livres, à la déchetterie, c’est comme celle pour le verre, tu peux mettre les bouquins un par un, mais moi avec mes 600 ? Et puis non, chacun de ces bouquins c’est la lecture qu’on en a eu. Ce n’est pas affectif, c’est autre chose, c’est le dépôt de mémoire qu’on y a associé. Ce qui est bizarre, c’est que justement ce dépôt on devrait y être pareillement indifférent, que le livre parte chez Emmaüs ou à la déchetterie, et puis non.

Une fois j’avais fait venir un bouquiniste. Mais non, résolument, le contemporain pour eux c’est invendable, et les polars ils en ont des mètres cube. Il m’avait juste désigné les Lettres à madame Hanska dans la belle édition de Roger Pierrot, du coup je n’avais pas osé les lui refuser, il m’avait donné un pauvre billet de 200 balles (francs, c’était il y a longtemps – à Tours j’avais demandé une fois, le gars m’a dit qu’il ne se déplacerait même pas) j’aurais bien préféré, aujourd’hui, avoir gardé les Lettres (le pauvre Roger Pierrot est mort au printemps sans qu’on lui ait accordé de les rééditer).

Donc, j’ai fait demi-tour vers la voiture, essayant de me visualiser dépotant mon plein coffre dans la déchetterie où je vais pour le verre, la vieille informatique, les branchages, cartons et autres. Alors, comme j’avais fait la photo des livres dans ma voiture, je me suis retourné et j’ai fait avec l’iPhone une photo du bâtiment d’Emmaüs Tours Nord, qui ne voulait pas de mes livres...

Qu’est-ce que je n’avais pas fait.... Le gars au tee-shirt jaune, qu’on ne voyait pas sur la photo, sinon trois vagues pixels jaune tout au fond (je ne me serais pas permis, c’est bien rare qu’il y ait des visages sur mes photos présentes en ligne ou via Instagram) a déboulé sur moi. « Qu’est-ce que vous avez contre Emmaüs ? Pourquoi vous m’avez pris en photo ? » Et il était bien plus fort que moi, et il m’a arraché mon iPhone, a appelé l’autre type : « Appelle la police ! »

Bonjour l’embrouille. Je suis dans un entre-deux. Je passe beaucoup de temps, depuis pas mal de semaines, sur ce qui se passe dans la création YouTube dans le monde anglophone – c’est nécessaire aussi bien pour l’apprentissage technique que pour la compréhension de l’outil (par exemple du côté de Casey Neistat ou de Louis Cole). On est dans une société beaucoup plus fermée et hérissée sur cette question de l’image et je devrais le savoir (ceci dit, aux US, la même crispation, n’est-ce pas Mathieu).

Va expliquer aux gars que tu travailles dans le livre, que c’est ta vie là-dedans, et que oui c’est pour ça que tu en portes sur Internet les signes concrets, les symptômes et indices. J’ai emmené le gars jusqu’à ma voiture, il avait toujours mon iPhone, il a repéré que j’avais aussi sur moi mon petit canon GX7 et j’ai effacé devant lui la carte même s’il n’y avait rien dedans qui le concernait.

Ça a encore failli se gâter quand je lui ai montré que j’effaçais l’Instagram non envoyé (d’ailleurs, il avait un téléphone à l’écran une taille plus grand que le mien, et savait pertinemment ce que c’était qu’Instagram, c’est lui qui a utilisé le mot le premier, autre indice des bascules), parce que l’iPhone a affiché la même image (donc le hangar, le portail ouvert encombré de cartons, et très vaguement un fragment du tee-shirt jaune) multipliée par tous les filtres : « Pourquoi vous avez fait toutes ces photos ? » Mais non, gars, y en a qu’une seule, on fait la paix tu veux...

J’ai vraiment tenté de lui expliquer qu’il n’y avait pas d’intention mauvaise, et qu’au contraire j’avais estime pour leur travail, et pas l’intention du tout de les embêter, que je les emporterais à la déchetterie, mes bouquins. Quand il m’a rendu l’iPhone, je lui demandé à ce qu’on se serre la main pour clore.

Le responsable du dépôt était sorti à son tour (son prénom, Michel, merci et respect à lui d’avoir calmé le jeu). On a repris la discussion. Je lui ai montré les bouquins dans la bagnole, dit que ce n’était pas évident pour moi l’idée de mettre tout ça à la déchetterie. Emmaüs c’est un symbole social, c’est les trouvailles dont on est tous porteurs. C’est un engagement.

Il m’a invité à entrer avec lui dans le dépôt lui-même.

Effectivement, il est plein jusqu’au plafond, l’entrepôt. Ce que viennent chercher ici les gens c’est la rançon de la société précaire et malade. Des objets de nécessité, pas des livres. Même les jouets d’enfant, affectés encore pire par la consommation à usure accélérée, personne ne les prend et ils occupent encore plus d’espace que les livres. Je me souviens qu’en face sur l’étagère c’était L’étranger de Camus, et à côté Le vieux qui lisait des romans d’amour, de Luis Sepulveda.

J’ai bien confirmé à cet homme affable, militant, que venir à Emmaüs n’était pas assimilable à un service, je n’étais pas « client » (son mot à lui), mais participait d’un choix social évidemment solidaire.

Il m’a dit : « On va les prendre, vos livres. » Là c’est moi qui ne voulais plus. Je m’étais fait à l’idée de la déchetterie, et cette altercation, avec le débordement physique, je tremblais encore. Cela me semblait hors de proportion avec l’Instagram du portail et ses cartons. Et je n’avais pas à leur infliger une tâche parasite.

Il a insisté : « Entrez votre voiture ici, déposez vos livres. »

Alors je l’ai fait, et comme il était reparti à ses tâches, il a fallu que je dépote tout seul mes 600 bouquins entre les 2 gars qui me faisaient bien sentir ce qu’ils en pensaient, et ont tout reversé dans un genre de container. Là maintenant je me dis que j’aurais dû repartir. J’avais l’impression de les avoir trahis ces pauvres bouquins qui avaient passé tant de mois dans le garage.

Une autre de leur responsable est venue, une militante aussi, la caissière. On a parlé un moment, ça m’a calmé. Elle a vu comment mes bouquins étaient balancés dans un coin. « Ça ne devrait pas », elle a dit.

Je n’en déduis rien. Le problème se posera moins, parce qu’il y a désormais moins de livres qui rentrent à la maison, que le transfert sur le Kindle s’accentue pour des domaines plus nombreux.

Je sais que je ne mettrai plus jamais les pieds chez Emmaüs. Il y a eu l’an dernier, à Paris, une magnifique expérience d’auteur en résidence dans un entrepôt Emmaüs : lire sur remue.net la résidence de Lise Beninca. C’est peut-être à cause de ça que je partais en confiance, tout à l’heure, avec le coffre plein de livres.

J’ai encore en tête cette parole du responsable, dans l’entrepôt, montrant les livres : « Avec Internet personne n’en veut plus, des livres. »

Je crois que ça aussi c’est déformation professionnelle, je voyais bien ce qui débordait des cartons (et en bonne part des miens) : la moindre recherche sur le web vous rapportera bien plus que ce livre en terme d’information, la moindre histoire sur le web est riche de plus de réel que 30 romans morts, justement ceux qu’on ne garde pas.

Accessoirement, parce que bien sûr je n’étais pas en condition de le lui demander, mais j’aurais filmé les 2 fois 1 minutes de ces 2 personnes, le directeur de l’entrepôt et la dame avec qui j’ai parlé ensuite, qu’est-ce que ç’aurait été beau ce qui aurait pu circuler de leurs mots, dans le contexte même de leur engagement premier. Je prétends que c’est cela aussi dont la communauté a besoin : parce que les outils maintenant en existent.

C’est peut-être ça, la nouvelle étape de la mutation de fond : que l’onde de choc aille jusque-là. Le papier ne se traite plus qu’à la tonne. Maintenant ce sera déchetterie d’office, c’est dans le web que ça se joue. C’est même peut-être une erreur, la table bibliothèque ouverte de Cergy. Mais au moins qu’on nous laisse prendre des photos... Conscience prise, finalement, que le petit Canon GX7 c’est un outil à subversion comme l’étaient le tract ou le livre il y a quelques décennies, mais c’est fini.

J’ai même pas pu récupérer mes sacs de supermarché, c’est les seuls trucs qui étaient partis derrière, fallait bien qu’ils se rattrapent par une vexation quelconque.

Je n’ai pas dit adieu à ces 600 bouquins, ils sont partis traités comme des m... et c’est de ma faute.

Suis pas très bien, là, ce soir – même si ça fait du bien, les 50 minutes chrono à rédiger cette page. Et au fait, vous le jeune homme au tee-shirt jaune qui m’avez attrapé dans la cour mais je n’ai pas votre nom : je ne vous en veux pas, je vous ai donné ma carte, vous avez mon adresse et mon phone, on peut même boire un coup si vous voulez – quelque part je peux comprendre, et c’est à moi de faire autrement aussi.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 septembre 2015
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