enjeux | « Et pour les faire lire vous faites comment ? »

de la prescription de lecture dans l’enseignement, et de l’institutionnalisation (enfin) de la création littéraire


Ça paraît long, mais c’est 10 jours de boulot, et de conversations aussi, dense et belle conversation initiale avec A.T. à Sciences Po, à l’EnsaPC en permanence avec les amis profs, lors de l’échange avec Alexandre Gefen à Paris IV semaine dernière puis lors du stage Marrakech cette semaine.

Hommage particulier à Michel Chaillou, disparu cette semaine (voir aussi Cahiers du chemin), longtemps enseignant à Villetaneuse en parallèle de son travail d’écrivain, improvisateur considérable sur la lecture et les marcheurs de la littérature. Souvenir particulier de notre première rencontre, juste après mon premier livre en 1982 : « Et maintenant, tu dois lire tout. » On s’est toujours vus, croisés, échange et amitié, mais il y a eu un jour, vers 1998, soit bien quinze ans après, où je lui ai dit : « Tu sais, Michel, je crois que ça y est. – Ça y est quoi ? – Le tu dois lire tout ». C’est une autre question, de comment je lis différemment, depuis 10 ans maintenant. Se souvenir de comment à 80 ans il a lancé son blog et l’a tenu. Dédicace.

Si vous réagissez à cet article sur votre blog ou site, merci de me signaler le lien.

Et pour ceux qui en concluraient un peu vite que la question de la recommandation dans l’enseignement et de l’industrie du livre sont désormais deux domaines séparés (bon, ils le sont), voici les livres que j’ai achetés le mois dernier, dans 3 librairies différentes (dont Le Livre à Tours qui est ma base) : Baudelaire, Walter Benjamin, édition Agamben (La Fabrique), Cours sur la perception, Gilbert Simondon (PUF), Apaisement, Journal VII, Charles Juliet (POL), La photographie est interminable, Denis Roche (Seuil, Fiction & Cie).

Photo ci-dessus : bibliothèque de l’Institut français de Marrakech.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Ce n’est pas pour cette belle discussion à Sciences Po : quatrième année qu’on bosse ensemble, une règle du jeu stricte que je commence à comprendre et qui permet à cette belle machine de tourner avec précision – on doit des compte sur le travail effectué, comme sur ce qu’on se propose de faire, le deal est clair.

Mais cette question qui venait avec cette sorte d’évidence, alors qu’on avait parlé de plein d’autres questions, contenus, évaluation, pilotage, ou littérature dans le contexte des autres enseignements, combien de fois je l’ai vue surgir, y compris en juin quand j’ai passé ce jury pour le concours de Cergy, et à laquelle (mon seul axiome dans ces cas le carelessness de Bob Dylan) , j’avais répondu de façon assez provocante que c’était pas mon job, que je venais pour faire écrire et que ça suffisait au programme – et ça a marché.

Mais évidemment, que c’est tout aussi bien le contraire.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Non pas une question dans un paysage fixe, ni un paysage en ruine.

Cette semaine, un grand événement, un événement d’importance dans le paysage institutionnel : alors que le nombre de masters officiellement présents dans la nomenclature officielle est réduit, grâce à l’équipe du master création littéraire de Paris VIII (Lionel Ruffel, Olivia Rosenthal, Vincent Ménage et Maylis de Kerangal), l’appellation création littéraire vient d’entrer dans cette nomenclature. Évidemment une reconnaissance symbolique, mais l’enjeu institutionnel est grand : aux Beaux-Arts Paris on me rémunérait pour le cours en amphi et on tolérait que je fasse atelier clandestinement, ça a duré 2 ans et au revoir – ils n’écrivent donc jamais, leurs étudiants, contrairement aux nôtres ? Ou symétriquement (puisqu’au Ministère de la Culture on est regroupé dans la même case), côté écoles et conservatoires de théâtre que l’ENSATT à Lyon (rien, que je sache, ni au CNSAD ni au TNS) à prendre au sérieux l’écriture.

Avec l’initiative de Paris VIII, l’ajout de la mention « création littéraire » dans la nomenclature des masters, c’est par ricochet, en école d’art, la possibilité donnée à un étudiant que le texte, dans ses multiples usages et traverses soit l’objet central de son diplôme. Encore faut-il le faire avec exigence et responsabilité. Pas besoin de normer, juste de montrer ce qu’on sait faire et comment on le fait, la différence s’établira d’elle-même, parce que toutes ces nouvelles guirlandes et petites ampoules brillantes ça attire. Voir déjà combien les facs propulsent de centaines d’étudiants en « histoire de l’art » ou en « médiation culturelle » (en espérant qu’il reste quelque chose à médiationner). Dans les départements US, vous trouverez en histoire de l’art ou d’études romanistiques des étudiants de maths ou chimie qui peuvent ajouter ça à leurs crédits et y trouver un lieu de curiosité et d’écart dans la réflexion, chez nous ce n’est pas tout à fait comme ça que ça marche.

À l’inverse, au bout de ces quelques mois d’école d’art, l’impression que la maturité conquise sur les outils numériques de création vidéo ou graphique ou son etc offre une belle panoplie professionnelle, et qu’on aura fait le job en amont, sur un contexte qui ne soit pas que technique, et qu’il y a quelque chose de ça qui résonne dans l’écriture.

C’est la première réponse : commencez par enlever le vieux piédestal des facs de Lettres et tous leurs – imes et – istes. Attention : on est dans un moment où les ateliers de creative writing en fac et écoles d’ingé se répandent, le plus souvent d’ailleurs directement mené par de jeunes chargés de cours ou maîtres de confs, et avec pour seule validation un crédit optionnel – si j’insiste là-dessus c’est pour la thésaurisation, la marche au grand jour, et, j’espère, une recherche spécifique... Un peu de fluidité dans les facs, casser les frontières horizontales des siècles et verticales des genres : c’est peut-être ça d’abord le préable, pour le faire lire. Renverser cet axiome d’une pratique de l’écriture comme activité macramé, pour un petit supplément d’âme à côté des cours traditionnels et vous verrez qu’on en est très loin, de la réponse…

« Et pour les faire lire vous faites comment ? » : quand on fait écrire, on remet les choses dans l’ordre. L’autorité est dans l’écriture même, c’est ça qu’il faut d’abord répondre. Qu’il n’y a pas de solution individuelle (ah si, les marronniers de la presse et des études savantes et rémunérées par les spécialistes de l’antienne les jeunes qui ne lisent pas ma bonne dame...

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Ceux qui me suivent ici savent, pas d’aujourd’hui, et de plus en plus avec expérimentation directe, l’importance pour nos pratiques de se situer par rapport aux pratiques québécoises ou US. Le rapport à l’héritage littéraire et à la pratique des auteurs se configure autrement, le dessin du département création littéraire, dans son autonomie souhaitée ou non par rapport aux autres départements, y compris de Lettres, sont à réinventer selon chaque cas. Le rapport aux techniques d’écriture, dans leur rapport aux genres, à la transversalité artistique, au pragmatisme des usages aussi (scénarisation, écritures arborescentes du jeu) s’annonce aussi dans la différence. Au Québec, l’association par exemple d’un mémoire de recherche à côté du texte de création. Pour moi, un enjeu important dans la mesure où enfin nous allons pouvoir poser ces questions et pratiques comme recherche.

Un des plus désastreux souvenirs de mes 20 ans de pratique, c’est un monsieur Philippe Le Guillou, écrivain propre sur soi et à l’époque doyen des inspecteurs généraux de Lettres, déclarer textuellement en pleine réunion ministérielle (l’époque Jack Lang où ministère de la Culture et ministère de l’Éducation étaient réunis) : « Faites ce que vous voulez dans les collèges, vous n’entrerez jamais dans les lycées… », et ce monsieur maintenant, tenez-vous bien, propose lui-même un atelier d’écriture à Sciences Po… faut bien suivre le vent quand il tourne.

Disons qu’on a quelques questions à régler nous aussi, dans la responsabilité d’intitulés liés à la création littéraire, et que pour l’instant il n’y a aucune instance de thésaurisation des pratiques, rien (pour l’instant, ça pourrait venir vite j’espère) pour ce qui serait un premier pas élémentaire : poser cette discipline comme enjeu de recherche.

Comment on s’y prend, pour faire quoi, avec quels buts et quels résultats, et quels échanges internationaux établis (dimension que je perçois encore plus décisive après l’année Québec et les 2 derniers séjours US, ou nos étudiants Sciences Po qui, lestés de leurs ateliers artistiques, font leur 3ème année en creative writing à Vancouver, Syracuse ou ailleurs.

Savoir que, si nous on ne bouge pas, l’enterrement se fera vite : voir la magnifique réalisation (attention, sur une base très US, personnages, situations, mais drôlement emballé, l’outil est formidable) du cours participatif Future of the Storytelling sur le MOOC en anglais de l’université de Potsdam. Et nous on fait quoi, là ?

Cela pourrait intégrer aussi, côté écoles d’arts, la mise en ligne des mémoires de 5ème année, puisque côté université dispositifs existent juste pour les thèses, et rien au niveau inter-écoles, donc on va prendre les devants.

Considérer aussi tout ça, pour l’instant, comme relevant de la responsabilité personnelle : pourquoi l’effort de le rendre visible sur son site personnel. Et vous faites quoi, les autres ? L’expression en ligne des enseignements, quand s’amorce la grande vague des MOOC (non pour suivre la mode, mais parce que renversement réel de la position d’enseignants, et j’ai pu le voir de près aussi à la NYU en mai), devrait être une contrainte liée au contrat même d’enseignement, ça a été une de mes réponses à Sciences Po. Commençons par mettre de l’air un peu de ce côté-là, le reste suivra, y compris ce qu’on demande à lire et comment on l’appréhende en tant que tâche collective.

Avis à la population, je répète (on en parlait aussi lors de cette conversation initiale à Sciences Po) : l’expression en ligne des enseignants, non par des sites croupions et sommaires biblios, mais par une implication réseau incluant la relation avec les étudiants et une part des contenus, devrait être une contrainte liée au contrat d’enseignement. Sinon, parlez-nous lecture tant que vous voulez. Formation et tout ça ? Charriez pas, dix ans qu’on en parle, et les formations on sait les faire.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Je me souviens d’autrefois, quand on devait justifier d’ateliers dans les zones sensibles, les gens qui accordaient les minces budgets (il n’a jamais fallu beaucoup, pour l’écriture), nous suggérant d’ajouter que les gamins, comme ça, ils n’iraient pas brûler les voitures.

C’est la version moderne : faites-les écrire, oui… mais vous êtes sûr que ça leur permettra de lire comme on doit lire ? On a vu, il y a 10 ans, le beau mouvement lancé par Alain Viala pour un sujet de création au bac français être complètement récupéré et bêtifié en pastiches renforçant encore l’écrivain sur son socle, comme la statue de Louis XIV après chaque massacre de population civile…

La question se présente donc renversée : si c’est justifié par des résultats en terme de lecture, l’atelier d’écriture est autorisé. Mais nié du même coup, puisque son objet n’est pas dans ce qu’il produit ou énonce, mais dans le paysage vertical qu’il reconduit sans y toucher : venir s’incliner devant les textes.

Pour moi c’est le premier axiome, au contraire, du creative writing : que ce qu’il produit vaut comme objet d’énonciation neuf, qui nous agrandit dans le monde, crée une interaction neuve entre celui qui écrit et celui qui fait écrire. De ce qu’induit ce déplacement, il y a aussi les pratiques de lecture. Celles qu’on a explicitement convoquées, celles auxquelles on prépare. Mais la première tâche de réflexion concerne cette énonciation neuve elle-même, ses enjeux, et comment la construire.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

À Sciences Po (au deuxième semestre, soit 2 fois 12 séances) j’ai un format de deux heures, ça passe vite, et les étudiants ont souvent cours et avant et après. Je parle 35 minutes environ, ils écrivent pendant 50 minutes, et il nous reste 35 minutes chrono pour lire, groupe limité à 18 ça le fait. À Cergy j’ai un format de 3 heures, dans une répartition similaire : je parle 50 minutes, on a une heure pour écrire et une heure pour lire, analyser, commenter, improviser.

Dans les deux cas, je m’arroge donc de conserver un espace (un temps) que je souhaite théorique, poser un territoire (c’est ça mon idée maître : si le territoire est suffisamment bien délimité, le geste d’écriture qu’on y tiendra ne sera pas une pratique d’apprentissage, mais l’apprentissage résultera de que, sur ce territoire limité, on aura été à égalité de conditions de l’auteur qu’on y rejoint), et pour construire ce territoire en appeler à une oeuvre en particulier, reconstruire la figure d’un auteur, donc deux éléments : 1, en quoi ce qu’on va faire nous à titre d’exercice pouvait participer, pour le premier à s’y être risquer, d’un processus arbitraire et vital, 2, une façon à reconstituer et transmettre de cheminer vers la prise d’écriture, d’en organiser le temps et le saut, et une histoire concrète et historicisée de publication et d’édition. Si je pars toujours d’un auteur du contemporain (Artaud né en 1986, Ponge, Sarraute ou Michaux en 1899 : ce sont nos grands-pères tutélaires), je fais toujours l’effort de les repositionner dans leur propre héritage. Je n’ai jamais deux cycles d’écriture identiques, mais j’ai comme appui, pour les construire, qu’au terme des 12 séances du semestre on ait balayé une arborescence, à charge pour chacun de s’y déplacer, ou de la rejoindre quand le temps en sera venu. Peu m’importe qu’ils lisent Proust ou Montaigne, m’importe qu’on ait fait le travail de les installer dans cette arborescence, avec des repères précis pour qu’ils tiennent dans l’attente. Ça se fera deux ou trois ou dix ans après, mais à ce moment-là le repère aura servi. Rien de nouveau sous le soleil de la pédagogie.

Ça pose d’autres questions : des proches font des ateliers d’écriture beaucoup plus près de principes thématiques ou techniques, sans cet appui sur l’histoire littéraire contemporaine, et ma pratique n’invalide pas leur démarche. À la question « Et pour les faire lire vous faites comment ? » j’aurais pu répondre « Mais pourquoi c’est à moi et pas à eux que vous le dites ? » À Cergy, de mon propre gré (ce n’était pas une demande de l’école), je propose en parallèle, un mercredi matin sur deux, un cours d’amphi consacré à un auteur. Résultat : 26 élèves à l’atelier du mercredi après-midi, 14 élèves à l’atelier du jeudi matin, et entre 12 et 14 pour les cours. Pas grave, à moi ça fait du bien, et merci à eux de la présence. Mais le cours en amphi, ici, n’est pas un dogme pour l’enseignement, autre question ouverte…

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Et s’il fallait exploser la question même ? Un enseignant de Villetaneuse (univ Paris XIII) constatait avec un peu d’amertume, l’autre jour, qu’à peine fini son cours semestriel il voyait paraître les petites annonces d’étudiants qui revendaient leur poche des Fleurs du Mal. La prescription de livres par l’université, tous les libraires le confirmeront, a commencé sa chute libre il y a une dizaine d’années, et s’est stabilisée sur ventes résiduelles il y a trois ou quatre ans, ce n’est pas la lecture numérique qui est la cause de cette dégringolade.

La question est plus haute : l’histoire des formes littéraires a toujours eu partie intimement liée à l’histoire des formes privées de circulation de l’écriture. Mais ce détour par une histoire non basée sur le découpage en siècles est déjà antinomique avec les pratiques des universités de Lettres. On condescendait à ce qu’en haut, au Collège de France (Roger Chartier, et voir bien sûr les travaux initiateurs de Lucien Febvre), ou à côté (dans les IUT Métiers du Livre) on s’intéresse à ces questions. Pas possible de ne pas le regarder °finement°, avec un minimum suffisant de résolution du microscope. Les énonciations neuves d’aujourd’hui partent, comme ça a été le cas à toute époque, des usages privés de l’écrit, incluant les supports autant que les modes de circulation. C’est moins le cas à SciencesPo, où la prise de notes dans tous les cours se fait sur laptop, mais à Cergy si le lieu intime de l’écriture pour un étudiant c’est son téléphone, je n’ai aucune raison de le dissuader d’utiliser le même téléphone pour l’atelier d’écriture. On interrogera seulement ce qui s’y corrobore : la taille de l’écran intervient-elle sur la fragmentation de l’écrit, la tactique de stockage, compilation et mise en page, on l’établit comment. Et même si l’étudiant (à Cergy où beaucoup ont commencé à dessiner dès le collège, le carnet reste très présent-), l’ordi (le sien propre via wifi, ou l’étrange et fourmillante activité de la salle informatique accès libre) et idem Sciences Po ou même à la cafet’, trois étudiants qui sandwiches ensemble auront leur ordi ou téléphone devant eux et s’échangent textes et info en parallèle du processus même de la parole (comme en cours d’ailleurs), je considère que mon rôle à moi est de faire surgir la ressource dense dont j’ai besoin sur ce support même. Faire qu’après le cours ou dans le cours même, je puisse leur balancer Lautréamont, Rimbaud, Le chef d’oeuvre inconnu de Balzac ou tout pareil un texte d’Artaud ou de Michaux que je considère nécessaire, tout en sachant la position illégale dans laquelle je me place de moi-même (et Gallimard c’est pas des tendres, je l’ai appris à mes dépends), puisque textes sous droits et que leur lobbying réfute « l’exception pédagogique » reconnue aux US et ailleurs.

« Et pour les faire lire vous faites comment ? » Oui, mais dites-le aussi à Gallimard. Je goûte peu les « Russes » qui prônent, sous le nom de « savoir commun » le partage non-marchand des oeuvres, se débarrassant des questions liées à l’indépendance des auteurs en suggérant que c’est à l’État de les subventionner (on peut seulement en déduire que leurs propres pratiques de lecture ne sont plus, depuis longtemps, désirantes), mais l’habeas corpus établi de fait sur des oeuvres dont la valeur pédagogique est incontournable, de Char à Beckett, est de plus en plus intolérable.

« Et pour les faire lire vous faites comment ? » Si je n’ai droit d’enseigner qu’avec les oeuvres qui sont enfin libérées par le domaine public, nous mourons tous.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Puisqu’il ne s’agit pas de prescrire un ou quatre livres pour le semestre et vérifier par une évaluation quelconque qu’ils ont été lus, mais bien de les équiper, à leur insu si possible, pour un pacte désirant qui permettra l’autonomie du chemin de lecture : savoir se repérer et cheminer en fonction de ses propres impératifs, et non du bruit de l’industrie culturelle, et savoir comment accompagner son propre chemin d’écriture par ce qui en fera le socle, le paysage, donnera l’appui pour le retravail. Si apprendre à lire est une expression qui vaut pour chacun de nous, il s’agit de progresser, dans le temps d’échange qui est le contrat de départ, non vers la prescription d’un livre particulier, ça on y arrive toujours mais ça finit avec le contrat semestriel, mais vers le rétablissement d’une pratique elle-même dotée d’exigence, nécessitant un acte volontaire et une durée. Non pas déterminer d’avance les lectures nécessaires (mais seulement à nos yeux... je l’ai appris durement l’an passé au Havre quand des étudiants de master m’ont rétorqué, à propos de Dostoïevski : « C’est votre bibliothèque, monsieur, pas la nôtre », me conduisant à laisser à d’autres mains, et ça a l’air de se passer très bien d’ailleurs, la poursuite de l’atelier, mais j’en ai eu pendant des mois les yeux du dedans tout écarquillés...), plutôt les armer pour que le chemin dans la librairie, physique ou numérique, ou dans la bibliothèque, idem, offre ce qui nous fascine nous tous : la capacité arbitraire de hasard qui place devant vous le bon livre au bon moment. Ce qu’on doit construire, ce n’est pas une acquisition de savoir, c’est une faculté de chemin autonome.

Et de là aller plus loin : non, bien sûr, la lecture est en elle-même une progression historicisée, c’est même une histoire passionnante en tant que tel (prendre n’importe quel titre de notre ami Alberto Manguel, y compris le dernier, Le voyageur et la tour). Histoire des genres, des formats, des modes de publication en fonction des usages de lecture, nous en savons toujours plus.

Le seul paradoxe, c’est que nous ayons pu, dans la récente phase de stabilité marchande relative de production et diffusion du livre, passer cette question au second plan, la publication en poche replaçant dans un mode d’objet globalisé l’histoire littéraire en elle-même, quitte à des recompositions non sans effet normalisant, la taille et les critères de rentabilité de l’objet régissant en partie le mode d’organisation et de sélection des contenus.

Ainsi, que nous ayons à réapprendre l’histoire des formes brèves, à réassouplir les frontières fiction et non-fiction, que le roman a ravalées sous sa domination (mais là aussi, question où le continent nord-américain a repris une longueur d’avance), cela bien sûr interfère sur les contenus même que nous prescrivons.

Je ne me sens pas tenu à la question « Et pour les faire lire vous faites comment ? » si elle n’est pas d’emblée associée à ce dont j’ai besoin qu’on le lise. Faire lire n’est pas une expression intransitive.

« Faire lire » Rimbaud, ce n’est pas (seulement) le Bateau ivre ou le Dormeur du Val au lycée (on devrait l’interdire pendant dix ans moratoires), c’est travailler sur le concept de ville dans le hiatus entre les Fleurs du Mal et les Poëmes en prose de Baudelaire, y situer le coup de force des Illuminations et entrer techniquement dans leur mode d’écriture, sauts de focale à l’intérieur d’un même paragraphe, dominante de la phrase nominale, unité textuelle détachée d’un format unifié, et pouvant être ravalé à la phrase même. La composition « livre » elle-même des Illuminations par Verlaine en 1891 est un geste lié aux conditions précises de publication d’une époque, et qu’il nous est loisible de réexaminer. Si je ne touche pas à « l’unité Verlaine » des Illuminations, si je les propose en epub à mes étudiants, c’est pour leur suggérer qu’on peut très bien les lire sur son téléphone dans les transports en communs, et que la littérature ne s’en sentira que mieux, ainsi remise au contact du monde.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Mettons quand même les choses au point : à Cergy on a bibliothèque municipale et universitaire dans un rayon de 200 mètres (y compris des étudiants qui ont un job d’accueil et d’animation à la bibliothèque municipale), et la plupart vivent à Paris : je ne leur demande pas d’acheter un ou des livres, mais je sais bien (à un taux d’ailleurs nettement plus réactif qu’en fac) que s’ils jugent qu’un livre leur est nécessaire ils se le procureront. La question est d’ailleurs dans la prescription même : Patrice Rollet, en charge du film, rappelait jeudi à une élève cette remarque de Barthes, disant qu’en musique il y avait les oeuvres qu’il aimait jouer (Schuman par exemple) et celles qu’il avait besoin d’écouter, et que ce n’était pas les mêmes. Il s’agissait là de savoir si l’étudiante, qui venait de proposer une vidéo pas loin de l’univers des premiers films de Garrel, en avait besoin comme appui esthétique. Je n’ai pas à prescrire forcément les livres proches du travail de l’étudiant. Mais mon job, à chaque nouveau texte ou projet, c’est de le mettre en relation avec des démarches qui ont déjà posé ou exploré ce territoire ou un territoire proche. D’abord pour autoriser : dans la première gestation d’un projet ou d’un texte, tout est maladroit et fragile, on n’a pas ampleur ni matière. Je dois aider à concrétiser l’anticipation de la forme en devenir, et fournir les outils qui aideront à la visualiser. La prescription de lecture est radicalement à l’écart : combien de fois, même à Sciences Po ou à Cergy, à la réponse « tu lis quoi » s’être entendu répondre « Le parfum » ou livres comme ça. Suggérer qu’il y a là aussi une discipline. Qu’il ne s’agit pas d’un médicament, mais que c’est un peu comme courir ou autre fitness, le plaisir vient en pratiquant : 30 minutes de Balzac le soir, vous dites, docteur ? Ben oui, Balzac.

Question à double tranchant en école d’art : j’ai tendance à poser des lectures comme obligatoires dès lors qu’on veut écrire : le Journal de Kafka, ou deux ou trois Blanchot, ça en fait partie, irréductiblement. Mais on leur impose pas forcément Watteau pour la peinture, on en construit le désir, on en aménage la présence – job de prof.

Donc je joue la carte de la librairie. – Tu habites où, à Paris ? Ben va voir là. Tu es d’Orléans : tu connais les Temps modernes ? Et on pousse le vice : va chez Gibert une heure, regarde Du Bouchet et Jabès.

Je n’ai jamais démissionné de l’amour du livre, j’énonce simplement que, si nous avons la lecture comme défi, ça impose un peu de complexité et d’invention dans l’approche.

Et reste le constat : c’est bien souvent que moi-même je me promène sans livre dans ma musette, même si j’en ai 3000 dans l’ordi et 150 dans le Kindle.

 

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Puis quand même corollaire pour les auteurs : quelqu’un comme Chevillard, tout le monde est passé régulièrement sur son blog (mais Éric n’y suggère pas de lecture), y compris parmi nos étudiants.

À qui appartient la prescription de littérature ? Le web prend le relais de l’ancienne instance de la presse littéraire, beaucoup trop accaparée par le consensuel ou l’actualité de saison : rappelons que 500 titres font 66% du CA de l’édition, et que le temps moyen d’un livre en librairie est de 5 semaines. Nous n’avons pas, pour nos prescriptions pédagogiques, à négocier ni entretenir un tel système. Des outils neufs naissent, comme Babelio, mais dans l’espace de la recommandation loisir. C’est dans l’univers des blogs et réseaux que s’installent les nouveaux espaces de recommandation : voir l’usage que font de Facebook des André Markowicz, Michaël Glück, Jacques Serena ou d’autres. Des noms comme Chevillard ou Claro existent donc pour nos étudiants, ou dans les facs étrangères comme pareillement des oeuvres web disposent maintenant d’une reconnaissance auctoriale à même niveau symbolique que celle du livre, voir par exemple Philippe De Jonckheere pour Désordre ou Pierre Ménard pour Liminaire.

À l’inverse, à nous de ramer pour signaler l’existence d’oeuvres majeures comme celle de Volodine, il ne nous file pas le coup de main. Pour m’en tenir à deux proches que je respecte, et 20 ans de moins que moi, le choix subjectif et esthétique de Tanguy Viel ou Philippe Vasset de se tenir en dehors de sites et réseaux – pour ce qui est de leur travail littéraire – nous prive pour chacun de leur espace spécifique de recommandation, c’est pourtant là qu’on en aurait besoin (souvenir de la conf du Tanguy sur littérature américaine en juillet dernier – et corollaire du corollaire : comment utiliser un outil tel que cette conf, libre et accessible sur le web, sans s’immerger soi-même dans les pratiques réseau, en tant qu’auteur, en tant qu’enseignant ?). Et donc le risque, qui n’existait pas avec cette intensité il y a 3 ou 4 ans, que ce choix les cantonne dans un univers qui n’est plus que marchand. J’assume toute l’exagération de mon petit chapitre d’Après le livre sur les écrivains imperturbables.

Par là, c’est la question sociale de la lecture qui est posée, beaucoup plus que celle d’une responsabilité individuelle du prof dans l’effectivité de sa représentation. En septembre dernier, un des bouquins les plus singuliers et socialement critiques qui ait paru, c’était Emmanuelle Heidsieck, À l’aide, ou le rapport W, chez Inculte : sans la prise en main directe de la recommandation par les auteurs (pas E.H, mais l’ensemble des auteurs agissant collectivement sur le réseau, et pas seulement les éditeurs ni les lecteurs), quelle chance pour une oeuvre contemporaine de passer à travers les mailles molles de médias tétanisés par leur propre crise ?

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? »

Continuons sur un dernier point : lire et lire de la littérature ce n’est pas tout à fait pareil, quand on rajoute le déterminant.

Lire, c’est reconstruire mentalement une représentation du monde qui n’appartient pas à l’espace sensible et à l’expérience immédiate. Ce faisant, nous bénéficions d’un élargissement considérable, qui par la littérature s’est autonomisé en tant que forme : l’objet reconstituant cette représentation devient indépendant de la réalité qui le constitue, soit temporellement (hier soir, je lis l’enquête d’Hérodote comme je suis l’alunissage de la sonde chinoise), soit du point de vue de la réalité considérée comme expérience : je ne demande pas au Colonel Chabert d’avoir existé, et Balzac n’avait vu Saumur que 40 minutes à l’aube, une fois dans sa vie, quand il a écrit Eugénie Grandet (« Toute poésie procède d’une rapide vision des choses », dit-il).

De toute son histoire, le livre moderne n’a cessé d’intégrer et réviser cet enracinement dans un lire qui le précédait, et participait de cette relation au monde en tant que telle. Mais, et ce n’est pas d’aujourd’hui – je rabâche sans cesse ma relecture du Peintre de la vie moderne de Baudelaire pour nous en donner le vocabulaire, notre relation au monde, en tant que nous savons la transporter à distance par d’autres modes que le récit, n’est plus réduite, pour ce qui dépasse l’univers sensible et l’expérience immédiate, à la transposition dans les formes et univers du lire. Le savoir, qui exigeait le livre pour se reconfigurer matériellement à portée immédiate de vos usages et pratiques, devient disponible par d’autres vecteurs, et dans des formes temporelles inédites : voir comment s’actualisent en temps réel les articles concernant la chirurgie cardiaque sur une base de donnée médicale. En même temps, ce décalage à la fois dans le temporel et la disponibilité décale aussi le rôle et la notion, tout aussi historicisés, de l’auteur. On sait, voir Viala, que le mot écrivain est une invention du XVIIe siècle.

En faisant travailler cette semaine les étudiants sur le relais des 480 I remember de Joe Brainard (28 ans à sa publication) aux 480 Je me souviens de Perec (41 ans à publication), l’idée qu’écrire sur le même territoire, et en faisant contrainte de l’invention initiale, à la fois pouvait aller plus loin que traduire (voir aussi le curieux rapport entre le fondamental How to write de Gertrude Stein, si nécessaire à nos parcours de creative writing, étudiants, exigez-le de vos intervenants !, et L’Art Poetic’ d’Olivier Cadiot), et en même temps bouleversait cette notion même de l’auteur fétichisé : livre qui vaut parce qu’on prend soi-même la place de l’auteur.

« Et pour les faire lire vous faites comment ? », dans cette discussion l’autre matin à SciencesPo, j’ai élargi le champ : en économie, en droit, en sociologie et toutes autres disciplines humaines et sociales (j’aime pas trop le mot science pour nos affaires de langage), la bibliothèque reste le lieu de référence, là où on s’assemble pour le co-travail, mais d’abord le rapport dense à soi-même par le rapport au travail (la rédaction solitaire d’un exposé), et surtout la consultation (assistée ou pas, recommandée ou pas : mais ce en quoi l’école est présente dans la structuration même de ce qu’elle propose, ou sa responsabilité dans le moteur de recherche qui les organise… cet été tout Sciences Po est passé sous système Google pour les mails et l’Intranet, quelles conséquences pour le tri des ressources pédagogiques ? c’est une question, pas une critique…), enfin le transfert et l’appropriation des ressources : ce qu’on dépose dans son propre cloud, ce qu’on organise et hiérarchise dans son espace end note ou zotero (la capacité à reconstruire via liens et flux un espace personnalisé de ressources).

Il n’y a pas un monde numérique qui s’oppose à un monde basé sur la circulation d’objets matériels : pour la médecine ou le droit ou l’astronomie, qui opposerait le numérique aux autres usages ? C’est ce que j’ai trouvé d’important comme basculement conceptuel (sur la fracture numérique par exemple) dans le récent rapport du Conseil national numérique. Il y a que le numérique est déjà impliqué organiquement dans notre relation au monde, qu’elle soit pour acquérir (se documenter, savoir, assister à) ou pour interférer (écrire, propulser, construire). L’interrogation, la mise en expérience et la représentation de notre relation au monde incluent en tant que telles cette instance numérique d’elle-même.

Conséquence : la bibliothèque de Sciences Po propose environ 35 000 ressources numériques, budget bien plus considérable que celui de l’achat de livres.

Cela pose un autre ensemble de questions, considérables : sur l’ergonomie, sur la mémorisation, sur la contribution (Wikipedia), sur la distance critique, sur l’orientation dans la profusion, et accessoirement sur comment le faux primat du support (par exemple le livre numérique) peut servir à renforcer la domination de la daube marchande sur le vivant et le fragile. Mais ces questions, ça s’appelle la culture numérique, les facs québécoises ont déjà ouvert des postes pour cet intitulé dès le premier cycle, en France on en est loin. Et ça vaut aussi pour l’instance politique de la maîtrise de l’outil, jusque dans la question « quel traitement de texte » (ou pas, d’ailleurs), de la structuration de documents (si on veut une table des matières à son mémoire, il faut apprendre les « styles » de son OpenOffice ou de son « Word), etc.

Mais cela pose la question des ressources elles-mêmes. Sur ces 35 000 ressources numériques proposées par la bibliothèque (qui ne s’est pas rebaptisée learning center comme à l’Essec, j’y reviendrai, merci la langue), 14 concernent la littérature (par erreur ?), dont 1 seule en français (parce qu’incluse d’office dans je ne sais quel bouquet Elsevier ?), les Études balzaciennes.

Question donc décisive. Il y a 6 ans exactement, quand j’avais lancé publie.net, l’idée c’était bien de proposer des ressources numériques accessibles en tant que telles aux bibliothèques, libre usage, catalogage etc, et on y a travaillé dur de dur. Aujourd’hui, on n’a pas cassé le plafond de verre, une quarantaine de grandes bibs abonnées (et immense merci) mais il en aurait fallu le double pour une viabilité mini, et donc décision claire pour moi de revenir au web, sauter cette étape du livre numérique (les gros éditeurs ont vraiment installé un tir de barrage et ils continuent, faut de masse critique suffisante, l’usage prend d’autres chemins). Gallica/BNF, qui pourrait jouer ce rôle-là, s’occupe beaucoup plus de commercialisation des indisponibles que de pédagogie, et la Commission numérique du CNL attribue 7 millions d’euros par an aux mêmes éditeurs pour la numérisation de leur fonds (ils sont d’ailleurs dans cette commission et se les auto-attribuent) sans un regard ni un centime pour les lieux de réflexion et création web, tout va bien dans le meilleur des mondes.

 

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« Et pour les faire lire vous faites comment ? », ma réponse pourrait donc simplement être celle-ci : – Ne me concerne pas.

Il s’agit de rétablir un pacte désirant, où la pluralité circulante de la recommandation — compte plus que la prescription verticale en échec.

Et qu’on me demande des comptes une fois que les autres profs, ceux qui enseignent par siècles, n’ont pas de site web et se la pètent sur l’écriture créative, auront eux-mêmes rendu des comptes. J’attends que vous m’autorisiez les ressources numériques nécessaires, parce que c’est votre job et pas le mien, qui est de prescrire, mais pas dans un mode obsolète de contenus régis par la loi marchande. Ça vous intéresse, les prix littéraires, ça joue quoi que ce soit de vital pour nos étudiants ?

« Et pour les faire lire vous faites comment ? », bien sûr je ne me défile pas. Et j’aime à croire que sur la sédimentation de 12 semaines, quand on est le premier à leur parler de Poe ou de Borges, ou de Bernhard, ou de Ponge et Michaux, ou bien que Balzac et Rimbaud c’est un peu différent que ce qu’ils en ont retenu, je n’ai pas l’impression de passer à côté du job, ni aujourd’hui, ni hier ni jamais.

Seulement voilà : la notion d’écriture, dans sa pratique et l’organisation collective de cette pratique, c’est un enjeu qui ne se détermine pas par celui-ci.

Et si cet enjeu précis, « Et pour les faire lire vous faites comment ? », doit avoir une expression, alors que la société s’organise elle-même pour un petit push de curseur sur 2 points très précis : un, l’exception pédagogique, deux, que la littérature soit prise au sérieux en tant que ressources numériques mises à disposition des usages réels des étudiants.

Mais que l’écriture créative, comme la culture numérique, sont des enjeux à prendre en considération pour eux-mêmes (et c’est bien le cas à Sciences Po, merci Astrid), sans être surdéterminés par la question de la lecture. Et c’est paradoxe de funambule : c’est justement pour ça qu’on y arrive, nous autres, parce qu’on ne regarde pas le vide dessous, et qu’on traverse quand même.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 15 décembre 2013 et dernière modification le 3 mars 2014
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