Cergy, arts & pratiques urbaines | 33 fois ce qu’ils inventent et déplacent

notes préparatoires à mon intervention au colloque « arts & pratiques urbaines », école nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, le 4 mai 2016


Depuis presque mon arrivée ici, le rêve d’une sorte de banque de données générale concernant tout ce que les élèves font de et avec la ville.

Peut-être que c’est l’avantage de Cergy : petite communauté (230 étudiants, de 21 nationalités), immergée dans l’océan de la ville nouvelle, avec sas de 40’ de RER pour y atteindre.

Alors une grande minorité ou petite majorité des étudiants croise le thème de l’urbain dans ses pratiques, et surtout l’invention de ses pratiques.

Cette banque généralisée de l’art en contexte urbain, je n’ai pas renoncé à la constituer.

Dans ma galaxie de notes et d’aide-mémoire, en voici une sélection de 35, exactement 35. Il y aurait sans doute à faire un exercice équivalent pour les pratiques numériques, les pratiques performatives ou les pratiques d’écriture. Là, le point focal, c’est la ville.

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Pour le programme de ce mercredi 4 mai 2016, voir ici. Les vidéos de chaque intervention seront mises en ligne dans les meilleurs délais.

 

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De la tentative de faire décoller un cerf-volant, de nuit, d’un parking urbain enclavé et comme découpé entre les façades. De comment la vidéo de tout ça devient à son tour comme un cerf-volant à elle seule. Qu’est-ce que raconte le film qui en est issu : le geste, le contexte, ce que le geste change du contexte ?

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Avec une traceuse de foot, il « ferme » par une bande blanche certaines places d’un parking et les redessine : c’est un parking banal, sous une résidence. Sagement, les gens alors évitent de se garer sur les places fermées à la peinture. Encore plus sagement, ils n’osent pas se garer sur les places prolongeant le parking sur la bande de pelouse mitée. Pourtant, il ne s’agit pas de travailler sur les règles sociales implicites de l’obéissance – plutôt jouer de ces géométries en arêtes de poisson, aller au bout de leur capacité d’abstraction in situ.

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L’encre thermique d’un rouleau de ticket de caisse de supermarché s’efface peu à peu. Sur chacun de ces tickets, une question sur la ville, son rapport à vous-même. Mais c’est provisoire : dans quelques jours elle aura disparu, la question. N’empêche qu’il vous a été donné, le ticket, là, en pleine galerie commerciale.

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Ou celle qui photographie la ville d’Orléans uniquement depuis ce qui dépasse des toits de pavillons par dessus les thuyas et grillages. La même, en Erasmus en Norvège, arrivant à l’aube dans une ville où elle est perdue, sans Internet et presque plus de batterie sur son téléphone, demandant à son copain de la guider par Street View depuis Orléans, et reconstituant plus tard ce qu’elle lui disait à voix haute, de ce fragment de ville émergeant de la nuit.

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Pas loin de chez elle, depuis cette élévation de Montreuil, on découvre tout un pan de l’intérieur du périphérique, logements qui au téléobjectif semble comme à la verticale. Le soir, elle vient précisément au moment où les lumières s’allument. Chaque soir un ordre différent, comme si dans le film la même image n’en finissait pas de se refaire. La même doit son exclusion de l’école à la proposition suivante : dans grand comme notre plus grande salle, à terre, une immense carte abstraite. Sur cette carte, posés matériellement, ou comme autant de codes d’accès, des carnets de croquis, des appareils à diffuser de vidéos, des tirages photographiques, des prélèvements matériels d’objets trouvés, des éditions texte ou texte et photo, partant de formats minuscules à très grands. La ville est ainsi, dit-elle : et donc elle ne la recompose pas, propose seulement, pour chaque point que chacun va s’inventer dans son trajet sur la carte, la rencontre avec ces éléments composites, dont aucun ne prétend représenter la ville en entier. Ainsi du site Internet qu’ils constituent, dont cette carte est la page – ou l’expérience interactive – d’accès.

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Il avait fait le voyage de Paris à Tokyo : la distance est de 9 723 kilomètres. Il a décidé d’intervenir 9 723 fois sur sa toile, elle sera alors non pas comme ce voyage, puisqu’elle ne le représente pas, mais l’inscription de la distance mentale qui sépare une ville de l’autre.

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On connaît à Cergy cet escalier qui permet d’accéder au grand toit en terrasse du centre commercial : parce que des associations d’entraide ont leur siège là, c’était une idée des concepteurs. Il vient chaque matin à l’heure du lever du jour photographier le lever du soleil sur le béton blafard et immuable. Qu’est-ce que ça nous dit ? Ou plutôt : qu’est-ce que ça nous dit « en plus » ?

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Chaque matin de cette période, pendant trois mois, il venait avec un caddie dans le sous-sol du centre commercial choisir des cartons, et ce qui meuble les bennes d’évacuation et recyclage. Rapidement, ceux qu’il croise considèrent qu’il est un employé comme eux – mais qui l’emploie, et pour quelle tâche, ça ne les tracasse pas ? Plusieurs fois, c’est de préférence à lui que s’adressent les égarés. Avec ce qu’il accumule, il construit un jardin de carton : il pousse quoi, dans un tel jardin, sinon encore les signes de la ville ? Et que nous dit alors de nous-mêmes la ville non pas que nous construisons et étouffons de notre consommation, mais qui naît ainsi comme de son propre terreau ?

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Il a soigneusement identifié dans une portion de quartier toutes les signalétiques de danger. Il les a refaites le plus exactement possible, puis a recouvertes les anciennes par les nouvelles. Simplement, l’icône représentant le danger signalé n’est plus exactement la même. Et certains des dangers : soit bien banals, soit imaginaires. Qu’est-ce qui bascule de la ville, et de l’image qu’elle souhaite nous donner d’elle ?

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Ils viennent d’arriver ici, depuis des régions différentes, l’une vient d’un pays de mer, les autres non. Alors elle leur a proposé d’aller voir la mer – non pas la sienne, donc – et ils se sont demandé quel était, depuis ici dans la ville, le bord de mer le plus proche, sont partis vers ce point, à pied, de suite et sans préparation, comme ça dans le milieu de la nuit, en allant droit, tout droit, le plus droit possible. Chemin d’ici à la plage, disent-ils, en tête du film maladroit, sautant et obscur qu’ils ont montré des premières vingt-quatre heures de ce voyage : une traversée de toutes les franges arbitraires de la ville, une échappatoire de la ville qui voudrait s’extraire d’elle-même et respirer. Et si la ville est la somme de tous les films qu’on en a fait, pourquoi cela n’en serait-il pas l’emblème parmi tous les autres, pièce nécessaire et irréductible ?

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Ça a failli mal tourner : leur idée, à elles quatre, c’était de prendre la totalité de ces minuscules crayons mis à la disposition des clients du grand IKEA pour cocher leurs achats. Avec tous ces crayons, et toujours à elles quatre, sur un très grand papier elles dessineraient jusqu’à usure complète de tous les crayons, et qu’il n’y ait plus que les doigts et ongles pour transformer le graphite déposé. Elles ont en leur possession plus de quatre cents crayons quand les vigiles les interpellent. Leur histoire est bizarre, elles ont l’air plus allumées que dangereuses, les vigiles finissent par les expulser sans appeler la police. Alors il aurait ressemblé à quoi, le grand dessin où se serait épuisé l’IKEA plutôt que de tout cocher pour acheter ?

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Histoire d’IKEA à la fois ratée et plus réussie : elle demande l’autorisation de tourner son film dans le grand magasin. Elle serait dans telle ou telle fausse chambre sans cloison, telle ou telle fausse cuisine sans cloison, telle ou telle douche pour de faux. Toutes les grandes scènes de cinéphile qu’elle porte, avec des colères, des jalousies, des violences, des douceurs, des inventions, elle les diffusera en off et sera un personnage qui s’en rejoue la scène, ici, dans le lieu de plus obscène déballage de l’intimité normalisée. Elle n’obtient pas l’autorisation. Elle achète tout. Elle a quinze jours pour se faire rembourser son achat si pas satisfait. C’est installé dans un studio neutre. Nous, on ne verra que l’appartement où tout, la table, les chaises, la douche, la cuisine et le salon sont normalisées. IKEA n’a pas voulu lui donner l’autorisation de tournage : elle a fauché toutes les étiquettes et les laisse visibles à l’image. Les verres, couverts, napperons et accessoires sont aussi IKEA et ça se voit. Pour une des rares fois à ma connaissance en trois ans, sur un défi aussi radicalement urbain, elle obtient les félicitations du jury. Et si vous voulez voir le film c’est là.

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C’est un garage sur la nationale 20, au sud de Paris. Il s’est construit par l’aventure même de la vieille nationale, au temps de la splendeur automobile, et puis progressivement s’est endormi – la nationale est devenue quatre voies et l’ignore. Ses grands-parents y ont toujours habité : enfant, c’était un terrain de jeu, d’exploration et d’imagination. Depuis quelques années, le garage a fermé, mais les grands-parents l’habitent encore. Sous les verrières en ondulé translucide, la poussière a recouvert l’établi, le compresseur, les boîtes de bougies et le mur avec les clés à pipe classées par ordre. En septembre dernier, le garage a été démoli. Du mois d’octobre qui précède, au mois de juin suivant, elle apporte à l’école presque la totalité de ces objets, du plus minuscule au plus massif (le pont élévateur), et les moule en résine blanche. Manomètres, jantes, nous sommes nombreux à lui demander l’autorisation de récupérer – voire de racheter – une bricole : pour moi aussi cette autobiographie des objets est lourdement chargée d’enfance, de sons et de gestes. Elle nous le refuse systématiquement. Les 360 et quelques objets moulés sont rapportés dans le lieu pour y être avalés par les démolisseurs. Au diplôme, rien qu’un garage blanc, garage fantôme, et les quelques archives, livres de comptabilité, factures, carnets, photos ou cartes postales épinglées, ont été moulés dans du verre. J’oublie : de chaque liquide (huile de vidange compris), chaque matière, chaque trace, elle a fait par cryogénie ou autre technique une réduction en poussière. Si l’ensemble des minuscules tubes accueillant ces couleurs, à l’entrée du monde blanc, reconstitue tout le spectre d’un arc-en-ciel démultiplié, est-ce que ce n’est pas une allégorie de notre histoire commune ? Diplôme « sec » comme on dit en jargon d’école, ni mention ni félicitations.

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Il passe une journée dans son quartier avec un pot de peinture troué. Puis photographie du plus haut possible la carte que représente sa déambulation : aux lieux d’attente, de plus grosses taches.

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Margot passe par cette rue chaque jour, pour aller prendre le métro. Les 80 pages de ce livre : 80 fois s’imposer, sur le même trajet du quotidien, à peine deux cents mètres, une action différente. Compter (les pas, les gens, tels signes). Relever les plaques d’immatriculation (bref hommage au Tentative d’épuisement de Perec). Ou perdre un objet, vérifier le lendemain s’il est parti ou resté. Ou ramasser un objet. Ou inscrire quelque chose et le cacher. Ou marcher trois pas en marche arrière et voir ce que ça dérange. Ou saluer de la tête quiconque on croise. À vous la suite, 80 fois.

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Il a perdu son père a onze ans. Les images s’effacent : souvenir de la fois où le père l’avait emmené sur la tombe de Jim Morrison. L’adolescence est instable. Il y a les nuits, il y a les produits. Et puis, un jour, il y a construire la fausse tombe, en plâtre, ferraille et carton, un objet brutal qui n’est même pas une boîte. Rien qu’une tombe, comme aux concours d’entrée on voit tellement de têtes de morts. Quand il comprend que la tombe renoue, par dessus toutes ces années, avec le père disparu, il décide de devenir sculpteur, plaque tout et rentre à l’école. Ainsi va se refaire sa biographie, en allant prélever à même la peau de la ville, là où ça s’est passé, loin banlieue sud, ce qui n’en est même pas le témoin. Un musée hétéroclite de ciment, plastique et ferraille s’accumule. Ici il est à nouveau tordu, amplifié, remodelé. Les personnages resteront invisibles : lui seul les sait. La carte refabriquée qu’il présente, et qui n’est pas une carte de la ville (une de ces cartes héritées de la France coloniale, mais qu’il a prélevée dans la benne de l’école primaire où il allait) ne précise aucune géographie, sinon que la ville ainsi reconstituée, et quand bien même indéchiffrable, est une carte. Ainsi un diplôme d’État dans une école supérieure va-t-il valider un protocole selon lequel tout ce qui est présenté a d’abord été volé. Ça aurait changé quoi, pour les mêmes objets, qu’ils ne le soient pas ? Juste dans le mot « stèle », puisqu’il appelle ainsi ses sculptures.

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Dans le parking public, sous l’école, qui ressemble à tous les parkings, il projette des vidéos faites au même endroit le jour précédent. Seulement, projetées au même endroit, sur le lieu même qu’elles représentent, il y a deux vidéos faites dans les mêmes conditions, à quelques mètres de distance. C’est d’autant plus indiscernable que, projetées sur ce qu’elles filment, c’est seulement votre ombre lorsque vous passez qui dérange la représentation. Seulement voilà, quand vous passez, toute la réalité de béton imperceptiblement tremble. L’architecture la plus normalisée (et encore, Vinci y passe des chants d’oiseaux enregistrés en boucle, pour tranquilliser le passant) devient construction fantasmagorique, comme dans les toiles de Saenredam. Les éclairagistes et scénographes en connaissent les techniques, c’est bien pour les sons et lumières ou les défilés de mode, mais n’interroge pour autant notre relation directe à ce que nous traversons. Et pourtant, il fout la trouille, maintenant, le parking. D’autant plus qu’on ne sait pas pourquoi : devenu œuvre lui-même, et vous dedans.

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Il y a cette dalle comme une île, dont certains pans, paraît-il, seront bientôt éclatés pour la rendre à nouveau perméable à la ville. Il y a tout autour la spécialisation des quartiers de la ville, où les commerces et transports sont l’échelle de leur nature sociale attribuée. Il y a cette ville à l’horizontale, construite pour attirer une population jeune et qui ne l’est plus. De nombreux étudiants y ont leurs « coloc ». Dans un de ces appartements, au scotch rougea exactement été refait ce qu’on apercevait de l’immeuble d’en face : bougez dans la pièce, et l’immeuble d’en face semble être devenu fragile, ou transparent, ou juste sculpture vivante – ici des fois les profs (Christophe Cuzin) s’amusent autant que les élèves, et avec eux.

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Pour passer de la dalle à la zone résidentielle où sont les colocs, il y a cette traversée urbaine de cinquante mètres à peine. Pelouse mitée, quelques haies, le mur de ciment, un massif entretenu par la municipalité, et dans ce lieu de pur transit urbain, deux bancs toujours vides. Qui viendrait s’asseoir là et pour voir quoi, attendre quoi ? Lui, il décide d’y passer une pleine journée, et à midi des camarades complices lui apporteront de l’eau et un sandwich. Avec son appareil argentique, il y effectue un inventaire de plus de deux cents vues, qu’ensuite il tire et expose. Qu’est-ce que cela change à la photographie, qu’est-ce que cela change à notre perception de la ville, qu’est-ce que cela change à l’interrogation sur notre statut, immobile ou en déplacement, dans notre territoire quotidien ? Ce jour-là, du matin au lever du soleil, jusqu’au soir à son coucher, personne n’est venu s’asseoir près de lui sur son banc, ni sur le banc voisin : mais, précisément, n’était-ce pas à cause de lui-même immobile, et sans raison d’être assis là ? Le titre, et sa question : « ceci est-il un jardin ? » Je découvre que sinon je n’aurais même pas pensé à ce mot.

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Cet autre, qui n’est plus là cette année mais était le copain du précédent l’an dernier. Les photos sont comme maladroites, lestées de bruit. Parce qu’il les fait à main levée, avec un appareil qui tient dans la paume. Comme c’est en pleine nuit et en mouvement, il pousse les ISO à fond. Dans le labo numérique, il ne prend pas la peine de lisser ou compenser le bruit des pixels, ou plutôt : il ne confie pas à un algorithme d’Adobe d’interpréter ce qu’il veut savoir de la nuit de la ville. Il dit que ce qu’il photographie c’est aussi la stratégie qui l’immerge dans la scène : l’approche des sujets, le type qu’on aperçoit quand on s’est penché sur la vitre de la voiture. Le reflet sur la table brillante du bar. La déformation du visage dans cette bagarre où on s’est glissé. Parfois il part en autostop dans une ville à l’autre bout de l’Europe, peu importe laquelle : il y aura toute cette préparation du voyage en autostop, les étapes et attentes improvisées parce qu’on s’est donné la règle de ne rien avoir à payer, puis la nuit au hasard d’une ville inconnue, enfin se jeter dans un train et revenir. Et nous, qui regardons ces nuits lestées de visages, reflets et bruits, ne savons même pas de quel pays il s’agit.

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Ce que disent les gilets réfléchissants des hommes de chantiers, systématiquement photographiés au hasard des déambulations et trajets, puis peints, agrandis, recadrés. Cette peinture brute qui surgit, avec quoi dans l’histoire de la peinture dialogue-t-elle ? C’est quoi ce travail : non, à peine si parfois on suppose. L’objet normalisé qui prend toute la vue et toute la place, rassemble pourtant sans médiation le geste de qui agit, transforme, construit – donc : travaille.

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Il y a à Paris quatorze lignes de métro. Il monte au terminus, appuie son appareil photo contre la vitre, et déclenche en mode pause. Au terminus opposé, il ré-appuie sur le déclencheur. Il obtient dont quatorze photographies, dont le temps de pause est lié au temps du voyage, et l’exposition le jeu des lumières entre stations et tunnels. Vous entrez dans une pièce, et elles sont là, les quatorze photographies : pas une pareille à l’autre, sinon dans le jeu des bandes transversales, dans la précise disharmonie des teintes. Ainsi la ville est somme de temps et durée. Mais ce graphe, qui n’est assimilable à aucun système d’information autre que ses propres règles, que nous dit-il de notre temps dans la ville ?

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Une auteur renommée publie un petit livre qui renforce sa gloire : pensez, elle décrit l’hypermarché Auchan de Cergy, où elle habite. Nous récupérons vingt-cinq exemplaires du livre : dans l’atelier d’écriture, chacun connaît le Auchan de la dalle. Je propose l’exercice suivant : biffer tout ce qu’on veut dans une page qu’on arrache, faire émerger le Auchan qui ne soit pas le Auchan vu par l’écrivain. Mais, à l’extrême, l’étudiant qui arrive là à 9 heures parce que dès 4 heures il était à ranger les surgelés dans les bacs, que porte-t-il de couleurs, de géométries, de perceptions sensibles, de paroles et de visages ? Qu’en passera-t-il dans ce qu’il est en cet instant précis occupé à établir dans l’atelier collectif ?

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Elle, elle n’a rien demandé à personne, et surtout pas à moi. Elle a décidé de marcher dix kilomètres, dans le Auchan. Elle a calculé que ça correspondait à trois heures de marche avec la contrainte de ne jamais s’arrêter. Elle n’a pas fait de photographies. Dans ses textes, il y a par exemple une rubrique « danses non faites », elle précise : moments dans la vie réelle où j’ai eu le désir de danser et ne l’ai pas fait, et elle décrit cette danse. Pour le Auchan, c’est un texte. À quoi pense. Comment on organise le déplacement. Quelle stratégie quand on découvre que certains se sont aperçus de votre manège. Comment on regarde, ce qu’on découvre à repasser dans les mêmes endroits. Qu’est-ce qu’on affronte pour être sûr d’aller jusqu’au bout. Moi j’ajouterais, par rapport au livre de la « grand écrivain » parlant du Auchan : en quoi la mise en expérience de soi-même, et le récit de cette expérience, décale la réalité même dont on fait récit, lui permet de devenir récit ailleurs qu’en tant que récit reçu.

| 24 bis |

Et c’est la même qui, toute l’année scolaire de l’an passé, décide de louer une chambre sans lumière et sans eau. Ce n’est pas très embêtant à l’automne. Ça le devient plus en hiver. Lire à la bougie et sans bouger parce qu’on a froid : la poésie devient réellement poésie, livre nécessaire. Aussi le rapport aux bruits de la ville, aux perceptions du corps dans la ville, voire son statut dans la ville. Le rapport aux heures, qu’on se rapporte à ce que Marcel Proust décrit de l’irruption de l’électricité dans le jardin d’hiver des Swann. Elle mange à l’école, parfois descend dans un bistrot parce qu’elle ne tient pas. Est-ce qu’être inquiet, de notre côté, est une faute ? Il en résulte un texte : inventaire de tous les lieux où il est possible de se laver, à Paris. L’eau qui revient dans une description neuve.

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Pas possible de tout relever : ceux qui explorent ce réseau des conduites électriques abandonnées depuis les années 70, ouvrant sur les abris de 39-45. C’est juste à la taille du corps. Mais quand on réagrandit les photos GoPro à taille des murs de l’école, pendant 2 heures elle devient un palais fantastique, un enfoncement à la Lovecraft. Un petit livre en a résulté, avec pour titre « speuder » – comme ça que disent ceux qui savent. La différence avec les catacombes : dans les catacombes on a des cartes. Ici, il faut quitter la ville pour trouver, à Auber ou Pantin, les accès qui y mènent. Quand on sort huit ou dix heures plus tard, rien qui permette de savoir quoi de la ville redécouverte vous regarde.

| 26 / 27 / 28 |

Il y a celui qui refait les tags en beau, et en change le récit – peintre invisible des non-peintres de la ville. Il y a celui qui récupère toute une masse de matériaux isolants chez les « compagnons bâtisseurs » lors d’une démolition, matériau pauvre éclaté et dont chaque fragment va être fait écriture. Écriture elle-même infiniment recomposable et secrète : que garde-t-elle de la démolition ? Le même, dans sa ville de la banlieue immédiate de Paris, cache depuis longtemps des objets dans l’espace public. Il compose des cartes qui en sont la trace et l’accès. Le code de représentation utilisé pour les cartes change à chaque fois. Problème : lui-même parfois ne sait plus les lire. La ville est à la fois archive des objets cachés, et bibliothèque indéchiffrable de ce qui lui permettrait d’accéder à sa propre richesse cachée : allégorie ? Il y a celui qui a accumulé dans son disque dur plus de 4000 rushes très brefs de scènes prises à la ville. Il répond à contexte ou sollicitation par des vidéos de 10 minutes qui piochent dans cette bibliothèque par formes abstriates, couleurs, ou vitesses, ou thème. Le langage de la vidéo, en devenant méta-langage, bouleversant la prise à main-levée.

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Seongjiu est coréenne. Avoir un visa pour étudier en France suppose tout un ensemble de formalités absurdes, lourdes, dans un contexte de mépris affirmé. Nos étudiants asiatiques mettent souvent près d’un an pour obtenir leur titre de séjour. Alors elle raconte ça, l’imprime, le met dans un petit panier avec aussi des bonbons, et tous les matins depuis septembre dernier elle revient dans la file, à 6 heures du matin, distribue son petit imprimé et demande aux gens leur propre histoire avec l’administration. Chaque matin le petit imprimé a grossi. Plusieurs fois son identité est contrôlée, alors elle écrit à la Préfecture que sa présence est justifié parce que voilà : nous construisons à l’école une chaise de 200 places, parce que nous estimons injuste que chaque matin 200 personnes attendent de 6h à 9h du matin en plein vent. La lettre réponse de la Préfecture, exposant que la chaise de 200 places n’est pas une bonne idée en terme de sécurité, est un morceau d’anthologie, vous en disposerez ce soir. Et si le changement de paradigme était ce texte en permanent agrandissement, dans le contexte même de ce qu’il narre ?

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Une des plus belles choses que j’ai vues dans cette école (mais j’ai tant vu de choses belles) : celle qui, réfugiée politique elle-même, continue depuis 5 ans d’œuvrer comme bénévole dans les foyers de migrants ou de rétention de migrants. Dans celui-ci, un foyer pour personnes âgées sans papiers (ni perspective de jamais repartir nulle part), elle photographie l’intérieur des chambres. C’est émouvant, mais d’autres l’ont fait. Par contre elle photographie une par une les 120 portes, avec juste le numéro, quelques taches, de l’usure, parfois un nom ou une image ou un graffiti. Et ces 120 portes, mises ensemble dans la salle blanche, en font une cathédrale.

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Et voilà celle qui explore de la capitale jusqu’à un bled de fond de campagne, où les maisons de retraite sont moins chères, une anabase où la ville elle-même se reconfigure en villes de plus en plus petites. Tout au bout, la vieille personne qu’on ne visitera même pas, puisque ce dont on se souvient, c’est comment cette grand-mère vous excluait. À chaque panneau d’agglomération, villes connues même si on n’y est pas allé, puis villes qui ne vous disent rien du tout, enfin village et hameau, elle fait arrêter la voiture empruntée à sa mère et que conduit son copain, et fait exactement la même photo, du panneau, le mot sur le panneau, et le fragment de monde entraperçu depuis la route. Elle ne connaissait ni La mort du jeune aviateur anglais de Duras ni Angoisse d’Édouard Levé – on en parle.

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Elle entre chez les médecins de quartier, et photographie les œuvres ornant la salle d’attente. Quand elle est en face du médecin, elle annonce : « Je ne suis pas malade, mais je souhaite savoir comment vous choisissez les œuvres ornant votre salle d’attente. » Leurs réponses accompagneront les photographies. Elle paye la consultation au prix normal, très peu ont décliné. La même s’adresse à l’Unesco, et demande l’accès à la liste des sites auxquels, ces dernières années, l’Unesco a refusé d’être classés « patrimoine mondial de l’humanité ». L’Unesco lui refuse cette liste. Depuis, elle enregistre des témoignages audio, de proches, d’artistes, de rencontre, où chacun expose quel site il choisirait et pourquoi. La même constate que la photographie du ciel vu de sa fenêtre, tel matin, lui rappelle la couleur du paquet de Gauloises bleues qui est un souvenir familial d’enfance. Elle fait développer la photographie de ce ciel bleu, un simple rectangle bleu uni, dans 20 officines d’impression et reproduction de son quartier : aucun des 20 rectangles bleus imprimés, qu’elle expose, n’a la même nuance, la nuance précise de son souvenir. Elle en a fait bien d’autres : acheter systématiquement sur eBay les objets d’usage inconnu. Ramasser dans la rue un vieux pull délabré, le porter au pressing, le rapporter au même endroit le lendemain tout propre dans sa belle housse de plastique. Dans son quartier encore, entrer partout là où elle n’a rien à faire, dire aux gens : je rentre ici parce que je n’ai rien à y faire, puis-je prendre une photographie, et la ville soudain qui semble retournée comme un gant. Dans son ordinateur, dans son carnet, plus de 25 protocoles du même type : elle ne s’était jamais donné la peine de la rassemblée. « Mon écriture est toute simple », dit-elle, pour se justifier. Elle passe son diplôme dans quelques semaines : ce qu’elle va montrer en quoi cela rendra énonçable son rapport à un apprentissage d’art ?

| 33 |

Je ne l’ai pas perdu. Régulièrement, un petit signe sur Facebook. Mais de lui, plus rien. Ça a toujours été comme ça, pendant toute une année qu’on s’est croisé quand même. La première fois, en atelier d’écriture, intenable : comme si c’était toujours à moi d’avoir à balayer ce « je ne sais pas écrire ». Parce que de toute façon il avait à dire. Il n’est pas venu systématiquement, je lui mettais les crédits quand même, tout simplement pour eux, les textes. Je les ai là dans un dossier de l’ordinateur. Celui où il revient dans la galerie commerciale, et passe vite à cause d’un copain amputé, et qui traîne. Des instants sur un de ces terrains de foot improvisés, sous les immeubles. Des éléments biographiques, la mère qui décède alors qu’il est au lycée, les deux petites soeurs qu’il continue d’emmener régulièrement au cimetière, du lycée pro et de la crise qui s’ensuivit, à lui de le raconter un jour. Il doit gagner des sous pour lui et les petites soeurs, se fait embaucher dans un café Internet, pas dans le 9-3, mais vers gare de l’Est. Il présente bien, Jean-Joseph. Et en informatique il devient vite débrouillard. Sa copine de l’époque lui dit qu’il dessine bien. C’est son repli intérieur, sa paix, son invention. Pourquoi tu ne te présentes pas en école d’art ? En jury de recrutement c’est notre boulot, de repérer les étoiles filantes. Il a tenu jusqu’à ce début de 4ème année, a arraché bellement son diplôme de licence. L’art de Jean-Joseph ? Comment représentez-vous un immeuble démoli ? Lui, il photographie le terrain vide. Un terrain vague de banlieue, mais vous c’est quinze ans de votre vie et toute l’enfance plus la mère qu’on emmène, avec vous et les deux soeurs qui suivez. Pour son diplôme je les revois, les images, une toute petite poignée d’images sur le mur blanc. Le défi de proclamer qu’on n’affichera rien d’autre. Avec l’école, on a la possibilité d’un voyage en Chine. Il part les mains vides, avec cette seule photo du terrain rasé. Là-bas, à Pékin, c’est ce qu’il proposera dans l’expo, la photo posée par terre et rien d’autre. Dans un centre-commercial il achète un de ces sacs de supermarché, et le remplit de cadeaux pour les deux soeurs et le père, peut-être des amis. En tout cas un plein sac. Je le sais parce que c’est l’autre élément du diplôme : un tissu carré posé par terre, et là-dessus ce qu’il avait emporté en Chine : le passeport, une brosse à dents, un slip et deux paires de chaussettes, un tee-shirt de rechange, un livre pour l’avion (L’art contextuel, de Paul Ardenne), et la photographie du même tissu, mais avec tout ce qu’il y avait dans le sac de supermarché, les cadeaux rapportés. C’est ce qu’il voulait : s’il allait à l’autre bout du monde, que ce qui signifie là-bas soit le terrain vide. Cette année à peine si on l’a revu, à l’école. Il m’a montré une autre pièce de ce qu’il considérait comme sa démarche d’art : dans le RER A, qui emmène de Nanterre à Cergy, souvent un vieil homme et une jeune femme, sourds ou prétendants l’être, déposent sur les sièges un petit carton qu’ils reprennent deux minutes d’indifférence générale plus tard. Tout le temps de sa scolarité à l’école nationale supérieure d’arts de Cergy, Jean-Joseph V. a systématiquement racheté ces bouts de carton, un par un, 2 euros. Ils sont de toutes les couleurs, en plusieurs langues, dans tous les états d’usure, et posent toujours une seule question, mais c’est celle de la survie. Ce matin-là, Jean-Joseph m’a dit qu’il avait pris un petit boulot, et qu’il « n’avait plus besoin de l’école ». Je lui ai répondu : « C’est nous et l’école qui avons besoin de toi ». Notre dernière conversation donc – mais y a-t-il une journée où je n’ai pas une pensée pour lui, une attente ?

| CODA |

Relevé bien sûr non exhaustif. Notre boulot de prof : pour chaque expérience, lors de la mise en contact, établir la genèse, les enjeux, faire le lien avec celles et ceux qui ont frayé cette voie ou s’y sont engagés pour eux-mêmes. Notre boulot de prof : tout ce qu’il faut défaire en soi pour accueillir une expérience dont on n’aurait pas soi-même eu l’idée. C’est difficile, parfois. Quand on y parvient, on s’y agrandit ensemble : est-ce que c’est aussi une définition de la ville ? Qu’est-ce qui change de la littérature, à lui faire décrire non son obet, mais son action ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 3 mai 2016 et dernière modification le 27 novembre 2016
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