Cergy, 20 remarques sur écrire en école d’arts

ça veut dire quoi, d’être prof d’écriture dans une école toutes disciplines


L’école d’art bruxelloise La Cambre, sous l’impulsion de Gilles Collard, lance cette année un « atelier des écritures contemporaines », moins basé cependant sur la pratique que sur des rencontres avec des auteurs et éditeurs (Camille de Toledo et Mathias Énard par exemple).

Mais nous prévoyons, dans ce cadre, deux échanges d’étudiants – à l’automne chez eux, et au printemps c’est nous qui recevrons –, de mon côté la proposition, avec nos invités, sera une approche transmedia de ville et écriture – donc workshop et pas bla bla.

C’est en prolongement de ces échanges que la revue belge L’art même, à l’invitation de Christine Jamart, m’a demandé un point sur mes propres pratiques à l’école de Cergy, où il ne s’agit pas – comme au Havre, à Paris VIII – d’un « master de création littéraire », mais d’explorer et pousser l’écriture dans l’ensemble des disciplines pratiques, et donc bien sûr aussi toute légitimité à nos étudiants de mettre en avant l’écriture dans leur projet artistique, même si la réalité n’est pas si simple, je l’ai mesuré en juin. Et, de notre côté, ferme collaboration aussi avec le jeune master création littéraire de l’université de Cergy (dir Violaine Houdart-Mérot), denses échanges d’étudiants et le plus possible d’initiatives communes.

C’était le cas en novembre dernier lors du colloque organisé en commun, « Recherche et création littéraire » (l’ensemble des vidéos est en ligne). Et plaisir d’en retrouver dans L’art même des traces conséquentes, notamment un très fort texte de Lionel Ruffel sur le concept de publication (à nouveau via le travail d’Emmanuelle Pireyre), et un dialogue entre Gilles Collard (La Cambre) et Marcelline Delbecq (école du paysage Versailles), ainsi qu’une page consacrée à l’immense et iconoclaste Antoine Boute, qui lui aussi était à Cergy avec nous en novembre, accompagné de ses étudiants de l’ERG.

Petit sourire aussi à voir apparaître dans ce dossier des photos de Kenneth Goldsmith, avec lequel contact étroit en ce moment et bientôt quelques annonces (teaser !).

Je reprends ici cet article, illustré dans la revue par une photo d’Arthur Lefever (ainsi que photo ci-dessus, merci).

FB

- Pour les Bruxellois, je serai le jeudi 21 novembre à La Cambre pour une brève intervention reprenant ces thèmes.

- On peut lire en ligne ou télécharger ici l’intégralité du n° 70 de L’art même.

 

20 remarques sur écrire en école d’arts »


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2016 en France : sur 42 écoles d’art, on est 3 profs d’écriture. Un peu honte pour ton pays. Pourquoi et comment de telles écoles peuvent se dispenser de considérer l’écriture comme travail, et disposer de l’enseignant qui s’y consacre ? La littérature voudrait plus de confiance.

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À l’école, tu as l’étiquette « écriture ». Accepter d’être l’écrivain public de la communauté artistique qu’est l’école : combien de fois requis de t’asseoir pour corriger un CV, une suite de cartouches, une lettre privée – et d’avoir entamé comme ça le travail de fond, qui nous a mené plus tard avec certains aux extrémités de la langue. C’est l’enjeu le plus lourd et permanent ici : ne viennent à toi spontanément que celles et ceux qui s’imaginent écrire déjà. Se battre main après main pour attraper les autres.

| 3 |

Celles ou ceux qui disent qu’ils ne trouvent rien à écrire, et que pourtant qu’est-ce qu’ils ou elles aiment ça, l’écriture. Et qu’on se met à ouvrir les carnets, et qu’ils en sont remplis d’écriture. Simplement qu’ils ne la cherchaient pas où elle était, dans ce déjà écrit. Ou simplement exporter les notes de leur téléphone. Tâche permanente : attraper dans ta propre bibliothèque ce qui va leur prouver que leur écart est aussi forme littéraire.

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Accepter le contraire : celles et ceux qui écrivent mais le font seuls. Avoir cette modestie de la tâche : ce que tu enseignes, c’est précisément de savoir marcher seul en écriture. Avoir ouvert ce temps d’amphi ou quiconque peut venir raconter, lire, présenter son travail avec texte. Qu’une fraction seulement de ces travaux vise le livre.

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Ceux qui viennent avec un poème de dix lignes, tout contents parce qu’il s’agit d’écriture : « vous en pensez quoi, monsieur ». Ben rien. Après c’est bon, on commence à discuter.

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Celles ou ceux qu’on reçoit en individuel et c’est très bien leur projet, ou les textes qu’ils montrent mais voilà, il faut les mettre sur des pistes comme Michaux et Sarraute. Avoir combien de fois raconté Don Quichotte comme un secret personnel. Fatigue, parfois, à leur faire croire que ça vaut pour eux seuls. En plus, c’est ce que tu essayes réellement de trouver avec chacun : ce qui vaut pour eux seuls. Pris à ton propre piège.

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Si tu penses que le livre est une médiation obligatoire pour l’écriture, va te pendre. C’est fini. C’est juste qu’on participe d’une tradition d’enseignement qui le posait comme tel. Refonder en permanence ta réflexion sur le surgissement du langage. S’ouvrir aux recherches de comment, avant même la constitution de la parole comme écrit, le langage s’est constitué comme parole. Savoir et faire savoir qu’il y a dans le contemporain des démarches qui partent déjà de cet ancrage. En cours, tu projettes une page de Proust et de Balzac, et tu décryptes. On est reparti de leur propre rapport langue : qu’elle est image, intense, brève, totale en chacun de ses points. Découvrir que Proust, Balzac, Michaux ou les autres n’y perdent pas, bien au contraire même.

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Du mal à supporter l’état de bienveillance que tu dois construire en permanence pour l’accueil de leurs textes. S’en laver en partant. Revenir à la rage et aux poings ou tu dois être pour toi. Dissimuler ça aussi.

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Deux jours pleins chaque semaine. Je ne suis pas professeur de littérature, je suis écrivain chargé de la création textuelle, fictionnelle, narrative ou ce qu’on veut (en fait, on n’a pas vraiment le mot). Parfois, j’aimerais avoir l’école vide, et m’installer dans le studio photo ou le labo son. Mais je ne connais aucun des collègues qui y parviennent. Qu’est-ce qui nous appartient encore, de nous, quand on entre ici ? C’est peut-être aussi notre chance, que cela contraigne à la séparation des rôles.

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Avec quoi on travaille ? Tu as à charge de t’armer en permanence, lire la théorie, vérifier tes corpus. Cette année j’ai découvert Flusser, je relis beaucoup Simondon (le cours sur imagination et invention). Mais le vrai corpus c’est toi, et les étapes franchies, seul et empiriquement – sans école –, des décennies avant. Ne jamais oublier pourtant qu’on n’a pas leur âge, quand l’égalité dans le travail pourrait te le faire croire. Savoir qu’ils auront à marcher sur leur apprentissage, le fouler aux pieds et toi avec. Donc bien le distinguer de toi-même, rester si possible à ricaner un peu plus loin – une part de toi-même du moins. Ne pas y arriver.

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Ne jamais les priver que ce qu’ils franchissent ils le fassent seul – jamais faire à la place. Garder en permanence une place pour le non-interventionnisme.

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Que l’écriture ça s’apprend : mon job, travailler sur chacun de ces paramètres, pris isolément, et qui travaillent simultanément quand on écrit. Pour chacun de ces paramètres qu’on mettra seul en tremble, trouver un auteur chez qui ce paramètre, un moment, est devenu la forme autonome ou le territoire de l’écriture. Faire en sorte que sur le semestre on ait travaillé l’ensemble de ces paramètres.

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Paramètres : prisme de la relation au réel, cadrages, cinétiques, temporalités, nom des choses. Paramètres : prisme des formes de syntaxe, de l’appropriation des éléments de syntaxe, prisme des formes narratives, et renouveler ton stock d’exercices sur le dialogue, sur l’image. Avoir en tête les livres qui utilisent spécifiquement la notation de perceptions auditives ou vocales comme élément structurant. Comment un exercice se construit progressivement, nécessite du rodage.

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Paradoxe de la technicité où cela te met en permanence : devant leur ordi, sur une phrase, sur un récit, dans la compréhension d’une langue. Affiner, durcir, pousser. Se faire récepteur mais actif, et souvent si loin de ton propre campement de langue. Qu’est-ce que ça change à toi dans ton travail, la capacité à reconstruire en permanence d’un aveuglement – et qu’il y a ça aussi à leur transmettre.

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L’étudiante qui a monté un algorithme d’affichage de mots aléatoires sur un flux d’images noir et blanc, l’étudiante qui apporte des notes écrites allongée sur le sol lors d’un exercice de danse. Pratiquer l’écriture, ce n’est pas contraindre à la littérature. C’est savoir où elle prend sens dans sa dissolution même.

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Enseigner l’écriture en école d’arts : moment de travail très dense avec un étudiant sur trois semaines, et puis pendant deux mois le croiser dans le couloir et à peine il te salue. Lui laisser le temps que le projet mûrisse, lui donner le droit de ne pas le poursuivre, ou savoir (mais à quoi, comment) qu’il a besoin du coup de pouce ?

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Étudiants connectés. On garde les ordis ouverts même dans le face à face. L’écriture se contextualise par les ressources et la documentation web autant que par le livre. La voie même d’accès aux livres est numérique (hiatus qu’on ne puisse avoir accès à des Gracq, Artaud, Michaux cause séquestre pour droits d’auteur). Ce qui se déplace par l’accès à des ressources filmées : la voix d’Apollinaire et celle de Tzara, les Super 8 de Julio Cortázar dans la nuit de Paris. Maîtrise qu’ils ont de logiciels hyper spécialisés, mais combien n’ont pas de traitement de texte. Ce qui s’en induit pour la mise en avant de la publication comme concept. Celle qui écrit ses textes en atelier sur son téléphone, parce que c’est son téléphone le lieu de son intimité d’écriture. Ce que ça ouvre au récit, quand on fait soi-même le chemin d’une acceptation radicale.

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Deux cent trente élèves : vingt-et-une nationalités, presque autant de langues. Celle qui vient d’un pays dont la langue n’a ni article, ni genre, ni temps. Celle qui fera invention de langue de son incompréhension même, et du dictionnaire de son ordinateur.

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Ce que j’aurais le plus appris ici en trois ans : ce qui soude les disciplines, c’est comment l’enquête préalable devient la matière même du travail. L’écrivain n’est plus l’observateur distant de l’expérience, mais en participe. C’est déjà dans Michaux et d’autres. Ici ça devient premier : ça change quoi, ça aussi, aux formes du récit ?

| 20 |

Savoir construire un site web. Savoir structurer un fichier d’impression livre. Avoir les outils pour comprendre l’architecture d’un récit. Savoir qu’écrire et filmer c’est pareil. Savoir articuler sa diction. Savoir crier ou se taire. Savoir où sont les morts à appeler sur son épaule (ce qu’on appelle lire). Savoir casser les savoirs.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 août 2016
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