du lieu, 2 | le mouvement, mais sans verbe

atelier d’écriture en ligne, cycle hiver 2016



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• les livres cités : Thierry Beinstingel, Central, Julien Gracq, Les eaux étroites, Danielle Collobert, Dire I/II.

 

 

J’insiste : la vidéo est désormais mon support principal pour présenter ces ateliers. Consolation : en cours j’aurais pris 50’ pour la proposition, ici ça n’en fait que 29. Mais difficile désormais d’envisager double travail, je me contente ici d’en reprendre les principales étapes.

Rappel aussi : si l’important c’est de permettre l’écriture pour soi, cet exercice est une piste magnifique pour réutiliser en tant qu’animateur d’atelier, y compris avec des collégiens (voire primaires), et très beau aussi en dispositif FLE.

L’enjeu : comment un récit peut-il donner l’impression qu’on se déplace dans le réel qu’il représente ?

Depuis le fabuleux texte en mouvement de Montaigne, Des coches, jusqu’aux incessantes tribulations des personnages de Balzac, c’est une dimension narrative récurrente, centrale. Dans le vocabulaire didactique, on appelle ça narration ambulatoire, comme la chirurgie du même nom.

Pour nos temps modernes, la bascule se fait avec Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars : rappelons que ce texte est écrit sur un rouleau vertical, conçu avec une peintre, Sonia Delaunay, et qu’il est lui-même en partie écrit, près de 10 ans après les voyages de Frédéric Sauser adolescent accompagnant le commerçant Rogojine, lors d’un trajet en train de Paris à Berlin, 2 ans après l’année du séjour à New York et la première floraison de textes programmatiques sur le cinéma, qui certainement n’ont pas encore été assez étudiés pour leur rôle absolument central dans la genèse de la prose ultérieure de Cendrars.

Dans le Transsibérien, l’impression radicale de vitesse et de mouvement qui nous prend tient à ce que chaque vers convoque la réalité perçue depuis son propre point d’énonciation, un point en mouvement puisque dépendant de la vitesse du train et des déformations sensibles qu’elle engendre, notamment dans les ralentissements à l’entrée des villes, les arrêts et attentes devant des paysages neutres y compris.

Syntaxiquement, l’outil que je propose est né avec Rimbaud, voici l’extrait des Illuminations que je lis (rappel : version .rtf de l’édition originale des Illuminations disponible dans partie abonnés du site) :

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bouclés, d’autres descendant en obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymne publics ? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

Absence ou économie rigoureuse du verbe, usage de l’infinitif et du participe présent, verbe conjugué réservé aux propositions relatives ou complément.

Nous pratiquons ces formes désormais comme un de nos outils habituels, la démarche de l’atelier sera d’en faire arbitrairement, le temps de cet exercice, notre outil principal.

C’est ce qu’a fait Thierry Beinstingel dans son premier livre, Central (Fayard, 2000), et vous pouvez l’écouter en parler ici.

Pour le thème de l’exercice, je voulais vous proposer d’utiliser ce texte qui est un des plus beaux de Julien Gracq, Les eaux étroites (s’il vous plaît, et je ne vise pas spécialement l’un ou l’autre d’entre vous, même si l’un au moins se reconnaîtra, prenez le temps de lire, de mûrir votre écriture avant d’écrire...). Gracq, à près de 70 ans, revient sur le trajet très limité – un bras d’eau isolé de la Loire, qui menait à une baignade – fait de si nombreuses fois dans l’enfance, puis dans l’adolescence, enfin quelques rares fois à l’âge étudiant ou adulte. Il nous en fait accomplir les figures successives, l’embarquement, les eaux calmes et opaques sous les frondaisons vertes, l’eau transparente sous une roche ocre en surplomb, une maison abandonnée qui le fascinait enfant, etc... Chaque fois, il relie ces figures distinctes à d’autres lectures (Poe, Nerval) et à la relation du roman au paysage.

Je voulais vous proposer le choix d’un trajet, même très limité, même bref, repris d’il y a loin, très loin dans l’enfance – et susceptible d’intégrer les déformations, perspectives, grossissements, peurs ou émerveillements, importance des signes et de leurs variations, liées à l’enfance.

Et pour cela, décomposer ce trajet, même si c’est le chemin pour aller à l’arrêt de bus ou à l’école maternelle, ou la traversée d’un jardin, en 5 à 7 figures distinctes. C’est fondamental : on n’écrit pas les transitions d’une figure à l’autre. Il n’y a pas de puis, alors, ensuite, à droite, à gauche etc. Rappelez-vous comment le rêve, par exemple, est toujours astreint à rester dans le champ visuel du dormeur, et comment c’est un si bel exercice d’apprendre à se tourner dans son rêve, voir ce qu’il y a sur le côté.

Par contre, et là c’est l’enjeu de la recherche – pour cela que je parle aussi de Vilém Flusser, on n’est pas contraint pour autant à des diapositives, ou une suite d’images fixes. Chacune de ces 5 à 7 figures est une micro-traversée, est à son tour un mini-déplacement, perçu comme tel et comme le montage cinéma y a éduqué nos perceptions, avec ses changements de focales, zooms soudain – et, ce qui n’empêche pas les arrêts sur images, le mouvement général comme assemblage de mouvements particuliers.

Vous trouverez dans le dossier des fiches imprimables un extrait du Dire I/II de Collobert – dont il faut répéter combien elle est une écrivain centrale, importante. Une double déambulation dans Venise (le livre a été écrit en 1967) convoque pour un des personnages la remémoration de la traversée de son propre village en Bretagne.

Chez Collobert aussi, l’écriture privilégie les phrases nominales, l’usage de l’infinitif, cette rigueur du verbe qui ne surgit que dans les propositions relatives ou complément. Ainsi :

Assis au bord du fleuve longtemps tout près, large et calme sous le soleil, rousseurs des bords, longtemps dans les reflets, les dessins rapides le passage des choses dans l’eau, ébloui. Demi-arc, demi-voûte d’ombre, jusqu’ici, quai de sable et sommeil – jour endormi suspendu.

Ou encore

Brefs chemins, combien de chemins, nombreux, choisir, ici, là, pénibles seulement le long des murs, dans les maisons, les tunnels, les ascenseurs, si bons à l’air, sous le ciel, respirer un peu.

Si curieux, on avait expérimenté quelque chose de proche, il y a un an, avec les étudiants de l’école d’architecture de Nantes.

Mais c’est là où je me retrouve en terrain neuf : garder le principe qu’à la lecture du texte on aura cette impression inéluctable et fascinante de déplacement, parce qu’on lira de façon continue le montage de 5 ou 7 figures qui elles sont fixes. Par contre, savoir que chacune de ces 5 ou 7 figures séparées est elle-même un micro-déplacement, un minuscule fragment de film, ça change quoi ?

À vous d’écrire. Et surtout soyez ferme avec vous-même dans le respect de la contrainte que je propose : pas de verbe, c’est pas de verbe (sinon infinitif et participes présents, et ceux qui viendront conjugués dans les relatives...).

Hâte de lire.

FB

• photo ci-dessus : Civray, 2003, le petit raccourci entre le pont sur la Charente et la rue du Commerce, sur le trajet du collège effectué quotidiennement de septembre 1965 à juin 1966.

• étudiants EnsaPC, masters créa litt UCP & P8 plus que bienvenus, me demander le lien pour l’accès aux textes support.

 

 

l’ensemble des contributions reçues


Une vasque trouvée, au beau milieu de la place. De la terre en pensée et au pied le goudron échoué, à l’écoulement immobile, le rayonnement des bandes blanches. Sous les pointes jaunes, la brûlure des ténèbres déversant une lave de rien à travers les saillies trouées. L’air dévalant la pente légère, vers une fosse sans parois. L’immense maison grise aux fenêtres mortes, entre le ciel et la surface bleue, tendant ses épaules pour mieux imposer son vide envahissant. Sa bouche en bois déroulant une langue de rouille sous la tête écrasée au sol et des volets scellés aux murs dans un claquement infini. Un carré de fontaine, son eau vertigineuse, aussi limpide qu’un mirage, dansant dans sa prison de pierres et éartant les côtes. Le menton posé sur l’herbe, penché, le cul pudique éjectant ses milliers de litres purifiants. A la croisée des voies, la gueule traversée par une route sans mâchoires et la langue montant vers les bois, vers le tumulus perdu dans l’humilité déroulée entre les troncs de son talus. Des maisons jaunes, enfoncées sur les rebords et projetant leur lumière brumeuse sur les papilles de goudron. Sous les feuilles pendues un conduit d’obscurité s’allongeant vers la porte écaillée, rouge, couvert par la la grisure du soleil. Le champs au bout, sur l’autre doigt. Au milieu, deux trous remplis d’eau sale, à vendre et vendus. Des kilomètres d’herbe à la poursuite de la rivière invisible sous les branches d’un automne figé, même vert. Des ratures de ciel s’enfonçant entre les racines aériennes pour dévaler l’autre pente, la vantarde. Deux roues de métal sous le chêne planté dans la rivière recouverte par le pont électrique, d’un gris-bleu immortel, gavant les sangsues d’un surplomb en forme d’ampoule. La porte vibrante, laissant passer une rumeur de mort qui résiste aux inquiétudes concises.
STEWEN CORVEZ*


Le chaud de la maison quitté avant la fin du film du dimanche. Craint dès le début de l’après-midi, dans le froid, avec la valise et la nuit. 17H30 Place de la mairie de Puy-Guillaume où stationne le car Citroën, encore jonchée de feuilles mortes. Odeurs de tabac froid, de gas-oil et de gaz d’échappement, de gens. Velours rêche des fauteuils rayés beige et marron. Toute seule assise si petite, désespérée, insensibilisée. Pas vraiment d’images dans mes souvenirs, juste des sensations. Ronflement du moteur, vibration des tôles du long museau du car, fracas du levier de vitesse, perception du démarrage comme un arrachement. Mes frères restés au chaud, trop petits pour être pensionnaires.

Alternance de lumières blafardes et de noir complet. Lampadaires des villages, nuit de la campagne.
Lumières bleutées des maisons où se termine le film, noir. Noir, Feux des voitures croisées. Ralentissement, craquements du levier de vitesse, arrêt, gens qui montent, bouffées d’air froid, nouvelles valises, nouvelles odeurs, redémarrer dans la nuit. Noir. Chiens qui aboient au loin. La lune parfois qui donne aux arbres des allures de fantômes qui bougent.

S’ arrêter plus longtemps à Maringues où le chauffeur va au café. Lumières jaunes, attente, respect de l’horaire, porte ouverte par où rentre de l’air froid et l’odeur des cigarettes. Nauséeuse. Sous le pont de la Morge, l’eau coule sombre avec des brillances liquides, reflets des lampes du bourg ; au Moyen-Âge c ’était l’eau du ruisseau des tanneries. Même noirceur d’égout en 1960 ; pas bougé.

Alternance de noir et de lueurs. Plus vite, moins de tournants, moins d’arrêts. La plaine après Joze, presque la Limagne aux grands champs sans haies d’arbres. Blancheur des ailes d’un rapace nocturne entraperçue. Le chaud des bouches de chaleur près des pieds, enfin efficaces, presque trop. Lumières de la ville au loin comme un halo à partir de Pont-du-Château. Sans parole, tous les passagers comme ébahis d’avoir interrompu leur dimanche, atterrés, désemparés, hébétés.

La gare de Clermont-Ferrand, terminus, 19h30. Le lycée Jeanne d’Arc à six-cents mètres à parcourir à pied, seule avec la valise dans le froid. Îlot de lumières vives qu’il faut quitter. Marcher vite jusqu’au porche. Pas vraiment peur, si ce n’est d’être en retard pour le repas du soir ; Noir des murs de basalte, noir entre les lampadaires, noir des couloirs juste pourvus de veilleuse jusqu’au bruit et à la lumière de ce gigantesque réfectoire qui est devenu salle de conférences longtemps après, après avoir été hôpital pendant les deux guerres mondiales. Immenses tablées, fracas des chariots, des couverts, des plats, vacarme des conversations. Réfectoire pourtant aux trois quarts vide le dimanche soir. Des internes qui ne sortent qu’aux vacances ou, comme moi, rentrent le dimanche soir. Pas d’amie interne sauf Laurence dont les parents habitent au Maroc qui attend le cake que me donne ma mère chaque semaine et que je déteste. Sans parole.

Obscurité des cours et des couloirs, en rangs, en vitesse dans le froid et le noir. Traversée du grand lycée ouvert en 1899 au petit lycée achevé en 1880 pour rejoindre le gigantesque dortoir : Soixante lits serrés en deux zones séparées par des armoires, au milieu une rangée de lavabos accolés les uns aux autres avec au-dessus de chacun un petit casier dont la porte est un miroir. Une petite cabane sans toit construite près de la porte pour la surveillante. Lumière aveuglante des néons. Extinction des feux. La moindre lampe de poche interdite pour lire sous les draps. La vie recommence demain.

Les externes en blouses, rose ou bleue selon les semaines, six-cents élèves dans la grande cour du bâtiment moderne où sont donnés les cours, la lumière, les couleurs même sur la façade bleue et rouge, la bibliothèque où tout est neuf et teintes vives qui permet d’échapper à la salle de permanence en prétextant une version à faire avec le Gaffiot et plus tard le Bailly.
Changement de siècle. Compréhension intime et longtemps perturbante des désarrois de Charles Bovary (1857), de ceux de l’élève Törless (1906) ou du grand Meaulnes (1913), ma vie à moi toute identique à celle du siècle d’avant. Immobile pour toujours dans ce lycée de province ?

DANIÈLE GODARD-LIVET*


Un lycée en béton des années 70. Une salle de classe. Une trentaine d’adolescents tentant de trouver de l’intérêt à une bataille napoléonienne. Odeurs de pieds, de sueur, de poussières. Dans la travée un professeur. Souvenir s’estompant avec les années, seule rescapée de ce temps, l’intuition de la scène. Un samedi, forcément. Dans quelques heures un départ forcé. Pas le choix. Attendre sans impatience la sonnerie. Sans soulagement. Bruit de chaises crissant sur le sol. Désordre, voix libérées, sacs à terre ramassés précipitamment pour profiter au plus vite du week-end. Satisfaction de la semaine écoulée. Pas pour moi.

L’attente en bas de l’immeuble avec mon frère. Observer les voisins revenir du marché, les sacs à provision remplis à ras-bord, rituel du samedi matin si peu familier. Saluer l’air de rien. L’attente, toujours, angoissée, parfois plus d’une heure. La 405 rouge ne venant pas. Rester dans le hall de l’immeuble. Juste une impression orangée. Carrelage, miroirs, probablement quelques plantes vertes, l’ascenseur, la porte de la cage d’escalier, celle de la cave, celles d’un ou deux commerces. Impossible de rester en place, la rue, le hall. L’envie de se cacher, d’être le décor. Les minutes s’égrenant au ralenti. Un voisin revenu, à peine surpris de notre présence, une heure après. La voiture apparaissant en vision libératoire. Enfin. Se précipiter dehors, embrassades, excuses bidon.
La voiture elle-même. Passager, par la force des choses, immobile, sur la banquette en velours gris. Sandwiches à préparer, pain au son découpé et jambon de supermarché. Paysage de béton se déplaçant de l’autre côté de la fenêtre. Collier de rues se suivant sans lien entre-elles. Boulevard de l’Hôpital Stell, Boulevard Solférino, Avenue Richelieu, Avenue du 18 juin 1940... Profiter de la banlieue nous échappant pour s’imposer une dernière rêverie. Suresnes Cité Jardin, les Trois Pierrots, Route Nationale 118. Assis, immobile dans une côte à 8%, montée à 60 km/h. La route, longue, interminable vers l’ennui assuré. Habitacle de velours gris et de plastique noir. Musique de radiocassette. A l’arrière. Devant soi, les nuques de mon père à gauche, de mon frère à droite. A travers les fenêtres, la cité universitaire d’Antony, la maison d’arrêt de Fresnes. Le sommeil, libérateur, mettant en avance rapide la forêt interminable. Fontainebleau, Nemours, Courtenay, Châlette sur Loing.

Maison type Loucheur. Rez-de-chaussée en meulière, étage en crépi blanc. Quartier pavillonnaire des années 30 ou 40. Maison glacée et si humide... S’affairer pour la remettre en ordre de marche. Routine de ces week-ends. Premières impatiences, premiers énervements, premières colères, implacablement. Frigo à remplir pour un week-end, odeur de rance et de poussière. Coup d’œil au jardin désespéré, ne ressemblant plus à rien depuis longtemps. Herbes hautes, haies mal taillées, arbres mourants. Devoirs sur le secrétaire de l’entrée, un convecteur dans le dos chauffant à perte, emmitouflé comme dehors.

A nouveau la 405 rouge. Traversée d’une agglomération dans la nuit. La boutique d’un vendeur de cycle. Quelques minutes de rêve devant les bêtes de course, parfaitement alignées. L’odeur de caoutchouc. Le bric à brac organisé de vêtements, de pneus, d’outils divers. Les figures capturées en pleine effort des stars de la petite reine affichées aux murs. La gentillesse gênée du vélociste et de sa femme. Trop courts instants de répit. Quelques minutes gagnées sur l’huis-clos angoissant de ces interminables week-ends.

ANTOINE RAVET


Décembre. Perché tout là-haut sur ton balcon amarré au sommet du monde, à la barre d’un vaisseau fantôme pétrifié — toi le gamin — l’empoté - te voilà planté comme un guetteur déboussolé, pénétré de nuit jusqu’aux os, et prolongé aux lèvres d’une délicate brume vaporeuse. Alentours les festons blêmes des collines douces arrondies et blanches, noyées en vagues confuses, découpées aux ciseaux à bouts ronds, pâles nébuleuses sur fond noir, punaisées à leurs flancs de petites maisons rares et lointaines, leurs yeux carrés et jaunâtres écarquillés bien grands, les pupilles ocellées de plumes fragiles et légères. Les mêmes fleurs froides en touches brèves sur ta langue tirée à fond à t’arracher le gosier, les mêmes corolles de cristaux d’un seul coup dissoutes et liquéfiées. Liquidées. Sous l’éclairage pisseux de la porte d’entrée juste refermée — bois plein ajouré d’une vitre et sa défense de torsades — la danse obsédante et silencieuse des flocons, affolés plus encore à chaque bourrasque, leurs bonds désordonnés et incertains comme ces tressautements erratiques et soudains des papillons multicolores l’été ou comme l’effritement volatile entre les doigts de ces lambeaux, ces frêles dentelles de crêpe d’enterrement, le papier journal enflammé pour immoler, août, les tas de foin et les broussailles desséchées des talus. Tête renversée à suivre du regard les lucioles de millions d’âmes perdues envolées en flammèches fébriles et rougeoyantes, s’éparpillant dans le ciel bleu vibrant fort et tremblotant de fumée. Des millions. Et qui volètent en cendres inconsistantes et happées vers le haut, puis épuisées renoncent et s’affaissent, comme autant de larmes en cascade oubliant leurs pauvres traces salies de comètes escamotées sur les joues. Sortir s’arracher de l’abri encore chaud et des volutes capiteuses du sommeil, descendre l’escalier avec toutes ses mornes et vives saisons emmêlées. Encageant les degrés raides et glissants la rambarde couchée sur ses courbes noires, à leur assaut les épines accrocheuses des rosiers grimpants, filiformes et tordus, noueux comme des pattes dures d’araignées de mer, entrelacés dans leur rouille, avec en bouts de tiges leurs petites paupières brunes ridées et toutes resserrées dans le froid, voilées sous leurs gouttelettes de givre, empaquetées dans leur gousse de neige ou alors pleines fleurs étalées, offertes, déversées sanglantes et capiteuses, piquetées au bourdonnement jaune fiévreux des abeilles ; mais pour sentir ça espérer aussi le prochain juillet, les nouvelles petites écorchures griffées sur ta peau nue et salée, leur allure de fil de fer barbelé et recommencer, se risquer encore, se lancer, dégringoler toujours comme sans fin les marches d’abord bétonnées nues, puis les voir peintes et poncées et repeintes, sans soupçonner jamais, bien des années plus tard, ton père à peine enterré, (cimetière porte IV, sise à côté du bac à fleurs fanées, couronnes délavées, arrosoir percé, robinet désamorcé par temps de gel, vue enneigée sur pré de février), leur gueule de pelade à venir, la peinture en cloques bleues, érodée, trouée, desquamée comme de maladie, une maison qui te foutrait comme toujours sans rien pouvoir le noir et un goût d’abandon. Comme dans un ralenti, un replay au foot à la télé, pas encore arrivée là d’ailleurs la télé, ou alors le noir et blanc des premiers pas gauches sur la lune, te revoilà donc petit bonhomme malhabile et d’emprunt – avec toi son grand frère d’ombre de soleil et de jeu, comme un décalque incompréhensible et géant - ensemble dans l’escalier droit et glissant, une dizaine de marches entre les deux paliers, le deuxième tout en bas, prolongé de deux degrés, s’enfonçant enfin dans la cour pentue rayée d’un portail vert sombre tout en longueur. Petit gamin c’est l’hiver, ton hiver d’avant tout, badigeonné en cocon de neige cristalline et sur le portail aux tubes métalliques, une couche de sucre. Tes doigts plongeant dedans, tracer cinq encoches fines et parallèles ou alors dire à la main de courir vite tout le long, la sentir rebondir mordue froide sur les grumeaux de glace et en prendre plein les yeux le nez de cette poudre gelée, regarder ses arcs de giclées raides et drues, la sentir détremper la laine humide sur tes petits poings maintenant fermés de boxeur miniature, et de loin en loin, dans les pas étouffés et chancelants de la route, leur rappel de picotements depuis les extrémités quand la circulation revient. Le chemin le chemin craquant sous les pas menus, sa langue gris-bleu de glace à brouter la route enneigée, y perdre appui, perdre pied, une fois deux fois plusieurs fois tomber, sonné, un choc sourd la tête en miettes et en échos, se relever endolori et gourd, engourdi et lourd, marcher, petit cosmonaute marcher, se dépêcher en boitillant un peu mais pas longtemps, trois ou quatre enjambées courtes et précipitées en titubant. Avancer vers la silhouette immense des grands, l’étoile des mains en attente et la voix qui répèterait énervée — faire attention, arrêter de traîner — les tapes vigoureuses pour épousseter le dos, les fesses, leur frottement sec et vif pour déloger le blanc agglutiné en plaques aux épaules, aux bras, aux genoux, un petit filet froid qui s’infiltre dans les bottines, sous les secousses vaciller, pendu au bout d’un bras cheminer entre deux falaises de blanc — au-dessus se détachant des arbres et des haies, avec juste un frémissement, avec juste un frisson, un oiseau enfui, une branche qui relâche son ressort, l’avalanche minuscule de poudre fine. Passer la petite usine morose et terne, ses murs de legos rugueux, son toit de tôle ondulée comme un zig-zag, ses fenêtres longues encadrées de métal à bouffer la façade à mi-hauteur, l’odeur de fer et de limaille, le carillon clair des marteaux et soudain comme des lueurs de guirlandes électriques derrière les vitres dépolies et buboniques, les geysers grésillants des fers à souder. Dedans, sur le sol de ciment, sous les établis et les machines infernales, entre les jambes revêtues de bleu et les grosses godasses à bout ferrées, le trésor des caisses de boulons, des caisses d’écrous lourds, des pièces qui sentent la rouille à tacher les doigts, des pièces qui sentent la graisse. Pente raide emprisonnée d’une haie de ronces et d’un mur de pierres, juin ébréché de lézards. Un homme dans son jardin, courbé sur sa bêche, derrière sa moustache à regarder passer et comme un ogre à commenter : « en voilà encore deux, un avec de grandes jambes et l’autre plus petit pour l’accompagner doit tricoter deux fois plus vite ! » Toi mon frère, d’ombre. Décembre. Le village sa rue étroite et longue et triste entre ses façades de briques et de nuit, sa boue sa gadoue sa neige croupie qui gicle au passage d’une voiture, un granité marron aux grilles du caniveau, et s’approcher de l’école maternelle, écrit dessus le bâtiment crème en grosses lettres : groupe scolaire Irène Joliot-Curie, et puis un autre escalier encaissé tournant deux fois entre ses murs de béton, lâcher la main de la mère laissée en haut et repartie après une poussée pour passer le portillon vert ; alors descendre dans l’encore plus noir comme au fond d’un puits. Des bruits. Des bousculades. Des cris.

JACQUES DE TURENNE


Cour herbeuse au printemps, sèche l’été, graviers sous la plante des pieds dans les chaussures ouvertes, enlevés du bout des doigts, perchée sur une jambe, bousculée par les bourrasques de mistral, à huit ou dix ans, qui gelait les joues l’hiver. Pompe à eau métallique au milieu de la cour, ou est-ce un souvenir trompeur ?, au col lisse à caresser en passant. La meule de pierre. Les roses trémières. A l’angle du portail, le figuier aux larges feuilles, délice des coccinelles, la chênaie, le pré vert, ensemencé de blé, de trèfle selon les années, jaune l’été, coquelicots lumineux, bleuets tendres, rouleaux de foin, ballots de paille. Le chemin de Mialouze, caillouteux, à la crête enherbée en son centre, chênes verts, genêts jaune d’or qui fouettaient les doigts, écureuils furtifs, chemin tampon entre la solitude de la maison et la route pour le village. Champ de melons ou de lavande. Figuier aux fruits rouges à voler par dessus le mur. La route. Le goudron. La ferme des Donnadieu. Les villas des années soixante. La route. La maison des C. Le stop à l’endroit de l’ancienne voie ferrée. Le Lauzon. Le virage à droite. Le fenouil sauvage dans les fossés. La chapelle saint Jean. La maison des H. Le croisement avec la grand-route pour Saint-Paul-Trois-Châteaux. La montée vers le village, les maisons de pierre aux toits de tuiles romaines, maisons mitoyennes, la place de la mairie, la mairie et son drapeau et ses grands escaliers, l’épicerie du père Masbeuf, la boulangerie, l’école, l’église, l’arrêt de bus, le café où jamais on ne mettait les pieds, le stade de foot, trop loin j’ai filé, retour en arrière, la patte d’oie avec la route pour Valréas et le collège, à gauche où conduisait-elle ?, le château de Montségur et les ruines où se perdre et se délecter de la légende de la princesse morte dans une oubliette.

MARLEN SAUVAGE*


Matin. Sortir de l’immeuble, trois ou quatre étages, gris-beige, semblable aux autres à gauche, à droite, devant, derrière. Odeur de savon, cheveux brossés, barrettes, lunettes, gilet, foulard jaune à fleurs bleues, pantalon toujours trop grand, repris pourtant, corps chétif.

Mains. La mienne, petite, menue, dans la sienne, large, massive, un battoir dirait-on chez mes grands-mères. Tourner à gauche, surplomber le grand champs en contrebas, très grand, très vert, avec un char planté au milieu. Oui un char, un char d’assaut, avec ses chenilles et sa tourelles.

Course. Devant nous la pente, la très grande descente. Mise en place sans paroles, fin prêts, et alors se laisser entrainer par notre poids, le sien surtout et courir, dévaler, ne plus toucher terre, voir défiler le champs, les passants doublés, coiffés au poteau, tout mon poids dans sa main, rires, essoufflement, confiance absolue.

Arrivée. Le bas du champs, la maison tout en haut, retrouver ma respiration, sentir à nouveau le sol sous mes pieds, longer le mess des officiers, la chapelle puis l’école, lâcher sa main et le voir s’éloigner, uniforme, imperméable kaki, képi, sévère.

Soir. Aucun souvenir de cette pente vue d’en bas, qu’il fallait bien pourtant remonter, pour le matin prochain et les suivants.

ISABELLE J.


Sonnerie stridente ; préau et cour ; vides ; pleins ; elle, soudain rieuse ; dans le flot des enfants ; se laissant porter ; cartable au bout du bras, tout près du sol ; légère ; avec d’autres happée vers la sortie ; éclats de voix ; course ; dans le dos l’école ; deux étages ; abandonnés ; sur la gauche, un grillage ; au delà la cour des garçons ; même torrent ; cris ; cavalcade aussi ; son frère sûrement ; sans qu’elle y pense ; les pieds dansants sur le goudron ; les siens les leurs le recouvrant ; jambes ; bras ; malgré eux ; vers le goulot du portail

Trottoir en pente douce ; peu d’élèves maintenant ; elle ; marchant ; avec quelques unes ; sur le bord tracé ; ligne plus claire ; sur un pied ; sur l’autre ; sans déborder ; bruit des voitures ; petites maisons ; et petites histoires ; rires ; immeuble ; 3 étages ; parking ; une salle de sport ; métallique ; haute ; ombres sur les visages ; soudaine proximité du soir et frissons ; jardins ; soleil à nouveau sur la peau

Petit chemin de terre sèche ; raidillon sinueux ; trace dans l’herbe ; elle seule à présent ; pâquerettes ; sol bosselé et herbeux ; boutons d’or ; pas d’arbre ; soleil cru ; myosotis ; petite fleur près du cœur ; montée accidentée ; cartable soudain pesant ; mais brièvement ; raccourci ;

Du bout de la rue ; le guetter ; le deviner tapi ; elle, hésitante ; l’apercevant ; jambes coupées ; pas d’autres chemins et personne alentour ; continuer ; le voir alors se dresser ; chien ; l’entendre gronder ; transpirer ; regretter brusquement son frère ; plus jeune et moqueur ; fabrication de petits noms ; s’en rappeler ; rire ; voir alors la maison apparaître ; autour ; avec ses volets ; lui plus petit ; passer ; sans trop le regarder ;

Une allée ; grise ; blanc du mur ; ébloui ; allée avec liseré ; étroit ; pas de courbe ; allée découpée ; du côté du cartable, un peu d’herbe ; un long parking ; pas de voiture dans sa famille ; près de son bras gauche, le mur soudant 2 blocs ; un décrochage ; deux blocs ; et ainsi de suite ; sans intervalle ; en continu ; sans lucarne vers l’horizon ; succession de fenêtres ; identiques ; à la même place ; elle ; arrêt automatique au 17D ; soeur assise devant la porte ; pas de clé ; pas de goûter donc ; au dessus de la longue barre blanche ; le ciel ; vide ; parfois bleu

CHRISTINE DE CAMY


Attente et puis enfin, la cloche bondissante à travers les escaliers, couloirs vides, et toutes les classes enfin ouvertes, respiration, et les rangs deux par deux, contre les murs couleurs de bonbons, chahuts contenus, patientant, trépignant, bousculant sur place avant le défilé, petits soldats le long des petits porte-manteaux, petits bancs, petits manteaux des maternelles, dans l’odeur piétinée des carreaux, dalles brisées incassables serpilliérés eau de javel, et devant la porte entassés, avec la rue en face montant derrière les larges vitres aux moulures écaillées vert.

Pas d’autres formes de langage qu’un long AAAAAaaaaaaaah éparpillé en des dizaines de voix au bas des marches, s’envolant sur le trottoir.

Stop au stop du passage protégé. Dans la rue l’odeur steak bien mâché avec purée sifflée par les fenêtres ouvertes à rideaux froncés, carreaux rouge et blanc, vapeur de patates cocotte-minutées. Nos têtes de filles bien sages à queue de cheval pétrol-hahnées chaque matin, de droite à gauche personne, traversée, bien vite le long de la grille, serrant dans la main une branche qu’on aura ramassée et qui rebondit, chacune son tour, pas ensemble, pas en même temps, non ! fugue à deux voix sur chacun des barreaux jusqu’à la douleur dans le bras. Morceau de mur de pierres grises, noires, grises avec ça et là, quelques touffes d’herbe jaune vert, une petite fleur rose et des pétales de rires farandoles, frôlements de guirlandes derrière l’écran serré des thuyas trop hauts

Passé la petite maison des A : rien qu’un cube blanc avec des fenêtres- yeux aux volets verts, un toit-chapeau pointu et la porte pour ouvrir la bouche sous la véranda, trois marches plus haut et tout juste la place pour une balancelle inbalançable. En face, mais pas tout à fait, l’ouverture en biais du garage à perspective de quelques mètres, la maison des R cachée sous les iris et la rocaille et la pelouse à massifs de roses. Puis, le mur écroulé où on nous permissionne d’aligner des pas, bras s’écartant pour voler sans tomber par-dessus le buisson d’orties.

Jusqu’à la ferme des G et la fin du mur dans l’herbe mais, attention à sauter au bon endroit ! encore un pas sur le mur, puis un autre, le dernier, non, encore un, juste un, rien qu’un autre, les pas sur les pierres tordues bancales, de plus en plus petits, les pieds appliqués, ralentis, se touchant et les bras papillons hésitants, sinon la pente du tas chaotique et renversante t’envoyait au bord de la cour avec le chien aboyeur fou retenu par une longue laisse coulissante. Allers-retours hystériques jusqu’au claquement de la butée métallique, affolant les poules à l’arrière de l’écurie vers le pré à vaches fauves et blanches sous les rangées de pommiers.

La villa du marbrier juste avant le tournant. Dans le jardin, des tombes à la place des salades ou des fleurs, et tous les volets fermés. Jamais personne sur le joli balcon en dentelles de bois. Rien que le petit renard dans l’arrière-cour, attaché à sa niche comme un chien. Immobile. Assis. Muet. Sa petite tête triangulaire, le feu dans son pelage devant sa maison miniature aux mêmes volets fermés.

La rue à droite toute nue – pas un arbre, pas une ombre, pas une habitation, des champs partout jusqu’au DEFENSE D’AFFICHER en lettres jaunes. Avec un bout de craie blanche promenant chaque jour un horizon différent sur le mur du cimetière. La grille verte ouverte et les pas dérangeant le gros gravier blanc du bord de l’allée, rien que pour envoyer l’écho contre le hangar du marbrier, puis les ifs noirs au bout de chaque rangée de tombes, marbres, granit ou terre, croix de bois, croix de fer, fleurs de porcelaines, faïences, naturelles flétries, fleurs artificielles colorées, passées, cuites au soleil, regrets s’éternisant, à ma mère, à mon frère, reposoir en paix.

Par le chemin des vignes et l’impression d’une école buissonnière, dans les prés et les fleurs, les papillons, les ronces attaquant les derniers murs avachis sous la mousse, derrière la ferme des G, les vaches toujours mâchonnant leur pré.

FRANÇOISE DURIF


Le sable, merveilleux joueur jusqu’à l’horizon, jusqu’à l’océan avec ses vagues et ses marées ; à part une allée de planches pour les grandes personnes, et une petite hutte de bois pour les tentes et les parasols. Mes pieds, sur le sable, à côté des planches ou sur elles. Une pelle, dans la petite hutte, maintenant dans ma main, avec un seau plastique. Une dune derrière, devant, des myriades de vagues de sable, de trésors cachés, de fleuves en Eden, de lacs, des étoiles de la mer.

Les empreintes de pieds, indénombrables, dans un désert au début, au milieu, à la fin. Un bruissement, un peu de sable sur l’orteil tel une coulée de coton. De la main, par une caresse, la trace d’une autoroute ou d’une voie romaine.
Les empreintes, moins profondes. Le pied plus léger. Le sec moins agressif. Un peu d’humide. Des milliers de brillants, sable de marée basse, avec des sources de ruisseaux, serpents, ondes et fleuves vers l’étendue marine.

Règne de l’humide au sable dur ; le sable en cisèle des ondulations d’anciennes vagues au temps de leur puissance là par terre statues miniatures de montagnes. Dans les creux des zones des dés à coudre de ciel, en vrai de l’eau. Sur une inflexion d’un être souterrain des embrassades des morceaux de ciel et flaques où des minuscules poissons joueurs, en cachettes, leur pays, leur secret, leur éphémère.

Mais froid, sur les pieds. Un rire du vent. Et la nappe de vague en éclat jusqu’au nombril. Puis le reflux, et déjà le flux, une autre vague froide sur les pieds, un autre rire du vent. Au dedans l’océan, moi flotteur, moi bouchon, moi ballon.

Les pieds oh ! plus pied, plus terre. Les mains nageoires. La tête quille de bowling. L’horizon ? À l’envers, une vague, au-dessus dessous. Plus froid, non, non, Atlantique. Atlantique, mon cousin, mon nounours, ma nuit mon rêve mon monstre.

ISTA POUSS*


Marche à petits pas, petites jambes, haute comme trois pommes, marche solitaire, déjà, la route devant soi, une rue démesurément longue avec d’un côté les maisons et de l’autre les jardins, qui donnent envie d’aller jouer dans l’herbe entre les platebandes, interdiction de franchir leurs clôtures, grisaille du ciel, de la route et du coeur en déroute, continuer tout droit sans bien savoir pourquoi, avancer sur le bitume, faire un pas puis encore un autre, prêter attention à de toutes petites choses qui étonnent, amusent et rassurent face à l’immensité inquiétante de l’univers, avoir envie de marcher au milieu de la chaussée parce qu’elle est bombée à cet endroit et que, sur ce petit chemin de crête, impression de dominer le territoire imparti !... mais soudain, un bruit de fin du monde, un souffle de bête féroce qui fait vaciller le corps, cloue les jambes au sol, la peur au ventre qui glace le sang... la petite personne, comme un petit chat perdu, inattendue et invisible, se trouvait sur le passage d’une grande voiture noire qui la frôle et l’évite de justesse en dérapant sur le gravier crissant !... cris... échange de regards affolés avec l’adulte restée sur le seuil de la porte, visage courroucé de la mère et bras levés vers le ciel en signe de désespoir ou de colère !... sentiment de culpabilité mais puissant désir d’amour, violence du besoin de consolation, incompréhension, angoisse paralysante, que faire ?... les petites jambes décident toutes seules... elles se dirigent vers le trottoir, du côté des maisons, pendant que les yeux noyés de larmes jettent un regard furtif vers la mère qui n’a pas changé de posture, le poing levé n’incitant pas à la rejoindre... L’angle de la rue est en vue, et aussi le Chemin Vert qu’il faudra laisser à droite pour tourner à gauche, le coeur encore très lourd, alors qu’il était si léger, ce dimanche après-midi-là, quand le père avait emmené toute la famille essayer le cerf-volant qu’il avait fabriqué avec le frère !... envie de courir comme ce jour-là dans la direction des champs et comme tout à l’heure vers les jardins pour le plaisir de se rouler dans l’herbe et de goûter un brin de liberté !... envie réfrénée, apprentissage précoce de la frustration... plus que quelques mètres avant que ne disparaisse complètement la maison derrière soi et qu’un territoire étrange, aux lois inconnues, non régi par les règles familiales ni par celles de l’école, n’apparaisse bientôt, avec de nouvelles menaces effrayantes dont il faudra essayer de se protéger malgré la petite taille, impossible de courir plus vite que les garnements en embuscade derrière les grilles rongées par la rouille d’un vieil entrepôt désaffecté, prêts à sortir de leur cachette pour lancer en pleine figure des poignées de sable qui brûlent les yeux... alors ruser... ralentir, observer l’obstacle, attendre le moment propice pour le contourner, en prenant le risque d’arriver en retard à l’école, se dépêcher d’avancer, au contraire, si la voie est libre et arriver tout essoufflée à l’autre bout du trottoir, se jeter avec soulagement dans la rue où se dresse les bâtiments scolaires, mais craindre les groupes d’enfants agglutinés, tous plus grands de plusieurs têtes, qui se moquent des petits, rassembler tout son courage, continuer d’avancer entre les aînés, atteindre l’aile qui abrite les classes de l’école maternelle, franchir enfin la porte, respirer plus calmement, se détendre un peu, oublier de se mettre en rang quand la maîtresse l’ordonne, avoir l’air un peu chose, susciter les rires des camarades, être punie...

FRANÇOISE GÉRARD*


Du 21 au 19 de la rue de l’enfance, d’allée en allée, du couloir obscur à la traboule sombre et malodorante, empuantée d’urine et de crasse tenace, le coeur battant à rompre des bords de plaies mal refermées, traverser ces tunnels. Un passage resserré, une forme de terrier, conduisant à une minuscule cour où un peu de lumière se faufile. Reprendre souffle et parcourir les derniers mètres, oublier les recoins où presque rien, sinon la cartographie savante des toiles d’araignée : se sentir proie. Pousser la porte. Respirer. Un brouhaha avec ce mélange de sons et de voix propres à l’animation d’un marché de gros débordant par éclats . D’un regard flou appréhender l’univers exposé, contourner les étals, rester à la marge, le regard s’égarant sur un des côtés de l’antre : quelques garçons plus audacieux à la recherche de quelque trouvaille insolite cachée sous des cageots empilés. Rejoindre le trottoir opposé , longer les longueurs d’immeubles dont plus aucun souvenir dans le répertoire de la mémoire. Etalement de la caserne des pompiers : du rouge, de l’eau, des camions lavés et relavés chaque jour, du rouge, de longs tuyaux enroulés sur eux-mêmes ou déroulés sur le sol, des échelles resserrées sur elles, de l’eau, rouge. Toujours le regard jusqu’au plus lointain du sombre à chercher sans savoir quoi. S’arrêter au feu, attendre le petit bonhomme vert, traverser avec toujours une pointe d’appréhension ce boulevard, toboggan faisant glisser d’un univers à un autre où l’essentiel ne filtre pas. L’enfant égaré au fond de lui . Un long mur n’en finissant pas d’être mur et d’être long : rien que du mur, haut, long, gris, décrépit, encrassé, interminable. Dans l’au-delà du mur, la cour d’honneur et les autres cours des lycéens. Dans l’au-delà du mur et des cours, les salles de classe avec les masses d’enfants et d’adolescents penchés sur les bureaux ou le regard s’échappant au travers des carreaux des fenêtres. Imaginer les songes de l’au-delà. Passer, marcher jusqu’à la porte d’entrée du petit lycée réservée aux petits de l’école primaire, tout au bout du mur, où pénétrer, sauf. Retrouver Astrid et Alix, parler un peu, écouter beaucoup, monter dans la salle de classe à la suite du maître, le regarder emplir d’encre violette les encriers de porcelaine blanche, ouvrir le cahier du jour, plonger le porte-plume, écrire la date et la traditionnelle sentence de morale. De mes yeux de myope, je fixe le tableau.

SOLANGE VISSAC


Se savoir observée par le chien, dans la maison, debout dans son panier, pattes avant sur le radiateur, museau contre la fenêtre.

Gravier du chemin éclairé par une lune puissante, dans le silence du petit matin. Ombres noires des branches, beaux mouvements lents. Éclairage pâle et bleuté.

Au bout du chemin, le grand portail à la peinture blanche décrépie, digonner le loquet, emporter d’un seul coup le battant, après résistance du bois gonflé d’humidité, qui avance alors dans un hoquet, l’emmener jusque dans l’herbe, éviter de se mouiller les pieds dans la rosée, rabattre, du bout de la chaussure, la grosse pierre pour bloquer le battant. Faire pareil de l’autre côté.

Les hortensias pourpres et bleus, délavés, sous les piliers en brique de l’entrée. Le long des talus fumant, un pied rattrapant l’autre, l’oeil perdu sur le sol, détaillant les grains du bitume éclairés par le faisceau faiblard de la lampe de poche. Petite route de campagne bombée en son centre, bitume noir et luisant, nombreuses flaques d’eau. L’enjeu : les éviter. Paille sur le sol, boue sur laquelle les roues de tracteurs dessinent de jolis motifs géométriques. Parfois une capsule de bière, un paquet de cigarettes ratatiné. Feux jaunes des voitures qui découpent les nappes de brume, tracteurs émergeant lentement du brouillard, comme de vieux animaux fatigués.

Attente devant la maison en brique. Enseigne Butagaz. Hameau de la Faute. Plaintes des chiens qui passent la nuit dehors, dans le froid, premiers chants du coq. Pas encore d’oiseaux. Parfois le bruit du vent. Doigts rouges et gourds dans les poches, dos tendu, en avant pour supporter le poids du cartable.
Le pschhht du car quand il s’arrête, le bruit de la porte qui se referme dans un claquement après qu’il ait avalé tout le monde. Buée sur les vitres, à l’intérieur, balayée par la manche de l’anorak, on regarde le chemin des gouttes qui avancent en trainées misérables et tremblotantes du côté extérieur de la vitre. Chaleur sur les jambes à côté du chauffage. RTL en sourdine. Odeur poivrée.
Odeurs variées, effluves de friture, eau de cologne bon marché, cigarettes, chewing-gum, transpiration, chien mouillé. Observation des cieux roses qui s’évaporent. Chercher des formes dans les nuages. Rires étouffés, deux rangées derrière. Néons jaunâtres du plafond du couloir écrasant les visages de ceux qui y circulent. Derrière les vitres, sous les cieux déchirés du matin, haies, grilles, talus, arbres se succédant à toute allure, donnant l’impression de circonscrire un tout, le monde entier ?

ÉMILIE B.


Porte franchie, sur le ciment du haut perron, laligne de nos sabots de cuir noir, des galoches en fait ; un pied, deux pieds, les chaussons écossais enfouis dans les plus grands, les miens ; une pause, yeux qui balaient le ciel, le bout de jardin, la rue-route et au delà le long mur ébréché d’où croulent des feuilles et des fleurs ; assurer les pieds au fond des sabots ; bruit des galoches de A tapotant le sol à côté de moi ; dans l’embrasure, sur le seuil, la numéro trois, une main pressant contre elle sa poupée, l’autre pouce dans la bouche et le petit corps potelé du numéro quatre qui se faufile sous le bras de Da Lebi pour nous suivre.

Le portail blanc ; un vagissement ; au pied de l’escalier, devant l’hortensia bleu, contre une fleur aussi grosse qu’elle, la petite tête rouge de fureur impuissante du frère résistant à la main qui veut le faire rentrer ; loquet tiré, sur le bas côté de la route départ des deux grandes souriant sans pitié avant de l’oublier.
La route devenue rue entre deux rangées de maisons de pierre ou crépi blanc ; le dos de A et sa marche décidée ; regarder le ciel, les fleurs, plaisir de la marche indépendante ; un martellement de sabots derrière moi ; la fille de la fermière, mon amie ; ses cheveux rasés à cause des poux ; nos sourires ébréchés ; chuchotements un peu essoufflés par la marche rapide, et les petites jambes d’A tricotant devant.

Vers la fin du trajet ; la légère saillie, discrète, comme pour ne pas disparaître, de la toute petite maison de Da Lebi ; un rez-de-chaussée de granit sous un toit, une porte et une fenêtre peintes en bleu ; volets ouverts à cause de la présence du fils de retour de campagne ; gentil, grand et patient devant mes agaceries ; une envie de frapper à la porte et de le déranger.

Après le restaurant fermé, au carrefour de la route qui monte du port, une femme en noir, visage ridé sous la coiffe de fin coton blanc, et les cheveux hirsutes, la grande bouche de travers de Jean qui nous sourit ; les recommandations de la grand mère dans cette langue étrange.

Les grandes ailes dansant dans le vent de la coiffe de la soeur surveillante ; un reste adouci de l’odeur de l’estuaire flottant dans l’air piquant ; la cour de terre battue, les groupes, les nouvelles, les leçons apprises ou non et le mélange des musiques de nos parlers ; le déplacement des accents toniques ; le roc, la terre lourde et la houle rencontrant le sec et le soleil.

Face au mur, au crochet où pend mon manteau, faire claquer les sabots et glisser en chaussons sur le parquet ciré jusqu’à ma place entre les tables brunes aux sillons creusés, trouées par les petites rondelles de faïence blanche des encriers ; le crucifix au mur, derrière la gentille maîtresse, et les coups de pieds échangés avec Jean, comme un rituel.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


Grand corps blanc, évanoui dans l’œil gauche, bâtiment comme un paquebot laissé derrière. Perspectives de fenêtres, grandes tout près, petites au loin, réminiscence de pensionnat, l’austérité en moins, la mer imaginaire en plus, lignes de fuite du long bâtiment.

La cour, traversée en diagonale, au centre, le grand marronnier. Les marrons tombés droits et lourds sur le sol sec, arrêtés à côté des bogues brunes, relief de boules sous l’ombre de l’arbre. Roulement saccadé des fruits luisants, écartés au passage, d’un geste du pied… Jusqu’au silence immobile.

La lingerie, autre extrémité du grand bâtiment blanc, pleine de vapeur, de piles de linges entraperçues par la porte grande ouverte sur le terrain de sport. Buts aux deux extrémités, vissés dans le sol, un grand à deux mètres, peinture écaillée, rouille qui affleure, ensuite le tapis goudronné bien noir, avec des bandes fraichement repeintes et la haie vert sombre, sur laquelle s’incruste le but opposé, comme un rectangle blanc tronqué, dessiné , perpendiculaire au mur aveugle d’un corps de ferme : lignes de galets enserrées dans la terre sèche, horizontales, bien strictes et toit de tuile allongé posé dessus. Géométrie de couleurs !

Maison de monsieur et madame Dulti, tout près. Grande façade de ferme peu entretenue. Plaques de torchis sont tombées, les galets soigneusement recouverts roulent à nouveau leur bosse. L’herbe étouffe le bas du mur. L’allée n’en est plus vraiment une. Grognements du chien tirant sur sa laisse attachée sur le côté de la maison, Silhouette de madame Dulti accoudée éternellement à la fenêtre la plus haute, les bras posés bien à plat sur le rebord. Perchée, rondelette, folle, tout le monde le dit : fait le guet à longueur d’année. Pas le temps d’entendre les mots qu’elle jette aux vents de sa voix aigrelette.
Comme des éclipses rapides, le verger, le grand cognassier, son feuillage déjà clairsemé d’automne et à droite l’immense saule pleurant jusqu’au sol jonché de bois coupé mais pas ramassé, et d’herbes hautes.

Haut de la grande descente, le regard se fige, happé vers le bas ; bien tracées, deux bandes herbeuses et la terre sèche des ornières, creusées par le passage des voitures, incrustées de cailloux, irrégulières, chaotiques, cahoteuses, et ça descend, et ça dévale entre deux haies griffues de ronces emmêlées, pleine de mûres en septembres.

Embouchure du chemin, comme une Loire, le chemin se jette sur le bitume de la place et de gauche à droite, comme une vague qui obstrue l’horizon : le bar, l’église, la boulangerie, la plage de la Baïse, minuscule, ses arbres et ses galets, ceux des murs là haut, ceux des chaos du chemin.

BAYA NIN


Le soir tombant, sur les pierres dorées le soleil qui glisse en cascade de paillettes. On entend un chien hurler dans le lointain, l’oiseau sur le toit se balance en paillant. Une nuée d’étourneaux passe, gorgée de raisins mûrs, ils parsèment les nuages de fientes violacées qui tachent les murs des granges sur leur passage.

Suivre le chemin caillouteux en prenant soin de marcher uniquement sur les pierres blanches, les noires étant des pièges semés par les lutins maléfiques qui saisiraient mes chevilles au passage pour m’entraîner vers l’enfer sombre et inconnu.

Passer sous le porche centenaire où la clé de voûte semble taillée à coups de serpe. Admirer le travail de taille quelques secondes, les éclats de pierre prenant des teintes mordorées dans le couchant. Se demander ce qu’est devenu l’artiste qui a taillé ces pierres et ce qu’était sa vie quand il avait mon âge.

Entrer dans la cour de la ferme en surveillant du coin de l’œil le molosse au caractère de cochon qui surveille les allées et venues. Regretter de ne pas avoir un os à lui lancer pour qu’il cesse de lorgner mes mollets rebondis en les prenant pour des rôtis. Trembler un peu en passant devant lui, faire semblant de ne pas le remarquer et lever les yeux vers le ciel, l’air de rien.

Saluer la fermière au sourire si généreux, et l’embrasser pour sentir son parfum de mûres et de miel. Lui tendre mon récipient de fer blanc pour qu’elle le remplisse de ce lait crémeux et encore chaud que la Noiraude lui a donné ce soir. Se demander s’il aura le goût des fleurs de trèfles qui teintaient de violet le pré de l’est aujourd’hui.

La remercier et reprendre le chemin de la maison en évitant les abords du puits, on ne sait jamais ce qui pourrait surgir de la margelle, après la nuit tombée...

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*


Bureau en haut, en bas le jardin. Jouer à l’interview, ses souvenirs de prof d’anglais, les élèves dissipés, un Harrap’s, le Carpentier-Fialip, des Shakespeare, des Milton, des Wilde, des Hemingway… sur les étagères. Une machine à écrire Underwood, apprivoisée plus tard.

La caméra en action, le magnétophone non synchronisé avec ses deux bandes ne tournant pas à la même vitesse. Un sourire, des lunettes sévères, souvenirs d’une après-midi l’hiver, et le titre du film Kodak en 8 mm (bobines en plastique jaune) : « Tante et plus ». Mon frère décrété « assistant » au metteur en scène. Nos quinze et seize ans.

Par la fenêtre, en conclusion de l’exercice, plan fixe en plongée sur le potager rectiligne, partagé par une allée, et un champ d’herbes folles jusque vers l’eau mystérieuses et attirante, séparée de la terre par un simple grillage. La maison de mon grand-père, à Vesoul (Haute-Saône), pris en photo avec sa femme Marie par mon père, tous les deux avec des poules dans les bras : cadre situé rue Aristide Briand.

Marches descendues, dehors l’air vif dans les bronches, les doigts presque rougis et gourds, bientôt l’expérimentation totale – à notre demande osée, une réponse positive du style « Yes ».

L’Ognon (rivière nommée ainsi) complètement couvert de glace. Les paires de patins enfilées avec leurs courroies en cuir, les pieds serrés. Dans l’élancement sur la surface blanche et réfléchissante, le pas des patineurs, quelques autres imprudents virevoltant, le frisson du danger, l’aile de l’inconscience enfantine ; un jour enfin, la découverte du film d’Eisenstein « Alexandre Nevski » avec la bataille contre les chevaliers teutoniques sur l’immense lac gelé.

DOMINIQUE HASSELMANN*


En allant acheter du Pssschit chez Coutant les jours de grosse chaleur épousant le fils bitumé de la route et déjà en arrêt captifs des cloques de goudron, agenouillés devant la grande tache bleue-noire, pressant la chair molle des bulles jusqu’à la nicotine doigts poisseux odeur toxique délicieuse. Les mains pleines de pétrole essuyées à la va-vite sur le pantalon en se relevant. Les feuilles immobiles des arbres.

Le pont modeste au dessus du canal, enfantin ; armature en fer blanc aux angles arrondis, sonnant creux. Dix-huit enjambées pour parcourir son tablier. Avec une pause pour se pencher par-dessus le garde-corps, le ventre comprimé contre la rambarde brûlante, les pieds décollés. L’eau tantôt verte tantôt brune jamais tranquille, ses nénuphars à crapauds couverts de bulbes verruqueux.

— Bien sûr que le grand-père a noyé des petits chats ici ficelés dans un sac postal.

Dévaler le talus à droite après le ponton s’approcher du canal le longer ; patauger dans les herbes hautes ; des poissons-chats, on sait, tapis sous des cailloux plats.

Le vieux lavoir effondré de moitié dans l’eau, ses planches délitées depuis l’arrivée des laveuses automatiques, les femmes fantômes penchées sur le bois frottant le linge frottant à s’en rougir les mains, mangées par la brume.

Raccourci. Bourg. L’église. Sans style, grisâtre, beigeasse, girouette au coq de fer, carillon au repos, portail clos, curé absent. Platanes aux gros moignons.
L’ombre de la porte proche qui se dessine sur le sol sablé : Coutant Père et Fils.

LONDRE


Sur le chemin de l’école, la place ombragée par les platanes ; au centre, le jeu de boules occupé par les hommes du quartier, suant sous leurs casquettes, visant, jurant, pieds tanqués dans le sol, dans la crainte d’embrasser Fanny, se préparant à fêter leur victoire (ou leur défaite) au café du coin, en buvant sous la tonnelle un pastis bien tassé ou un rosé bien frais, en lorgnant les fesses des filles qui passent, en leur lançant des vannes qu’ils croient astucieuses.

Traverser en diagonale la place, le plus loin possible de ces soiffards, dangereux au dire de vieilles personnes bien pensantes et s’attarder deux minutes auprès de l’arabe qui propose des jujubes rouge-jaunâtre dans des cornets de papier gris, dans l’espoir qu’il lui en donnera une, dans l’attente de sentir dans sa bouche la saveur sucrée et fade de la pulpe du fruit.

Au coin de la rue, la halte qui s’impose devant l’étal de bonbons. Une vitrine débordante de berlingots, de cachous, de soucoupes remplies de poudre piquante, de roudoudous, de rouleaux de réglisse. Et trônant au milieu de ces friandises, une coupe dans laquelle sont piquées des pommes d’amour étincelantes de sucre et, malgré la poussière qui les recouvre, attirantes. Derrière les vitres, entre l’étal et le mur du fond couvert d’étagères croulant sous les petits Lu, les Gondolo, les madeleines, juste la place d’une chaise occupée par la maîtresse des lieux. Une femme obèse, à la crinière noire, à la bouche sanglante, aux ongles peints, une sorte de sorcière qui proposerait aux enfants des délices dangereux contre deux ou trois piécettes. Y céder toujours en savourant la douceur de la sucrerie et la peur du danger. Se sauver.

Passer très vite devant le n° 37 : là, trop de méchants souvenirs. Une maison bourgeoise, porte à deux ventaux, noyer et fer forgé, heurtoir en gueule de lion, une plaque de cuivre : Docteur Orsoni. Imaginer le corridor, parquet ciré, plantes vertes agressives, odeurs de cire et de désinfectant mêlées, pénombre, silence ouaté, pleurs, peur au ventre devant l’antre du médecin.

N° 39 : deux femmes en vitrine profitant de la lumière du jour. La plus vieille, de noir vêtue, chignon sévère, la plus jeune presque une enfant encore. Toutes deux penchées sur leur ouvrage, à longueur de journée remaillant les bas de soie de leurs clientes fortunées, remontant les mailles filées avec le pique-pique, bouchant le trou. Comme immobiles, jamais un geste en dehors du va et vient du crochet. La plus jeune parfois quittant du regard sa tâche pour s’évader vers le ciel bleu et l’autre la rappelant à l’ordre d’un hochement de tête sec.

Nécessité de contourner les deux barriques de vin qui encombrent le trottoir devant l’échoppe du marchand de vin. Se hâter, a dit grand-mère, et fuir ce mauvais lieu. Non sans avoir jeté un regard curieux sur les poivrots qui descendent les trois marches de pierre glissante, tendent leurs bouteilles et boivent vite à même le goulot. Quelle précipitation ! L’odeur du vin tiré à la demande la poursuivant un moment.

Une autre odeur, très forte, d’ammoniaque et d’urine. Des caquètements, gloussements, piaillements couvrant le bruit de la rue. Grand ouvert, le magasin du marchand de volailles. Lui, jovial, rubicond, parlant haut et fort pour dominer le vacarme, sanglé dans un tablier blanc couvert de sang, de fientes, de plumes. Les poules dans leurs cages entassées, serrées les unes contre les autres, se démenant comme des diablesses, donnant des coups de bec pour gagner un peu de place. Des poussins dans un carton, fragiles, attendrissants, qu’elle voudrait sauver. Quelques poulets prêts à la vente, suspendus à des crocs d’acier en une sinistre guirlande de chairs nues. Et, dans des corbeilles d’osier, des pyramides d’œufs, pour elle un défi d’architecture. Dans les travées étroites, dans l’odeur détestable, des ménagères tâtant les volailles, discutant de leur prix avec le patron, pleines de hargne ou de sourires, supputant le plat à venir sur la table familiale. Soudain, le cocorico d’un coq chantant dans sa prison.

Sa prison, à elle, quelques mètres plus loin, celle du petit pensionnat, s’y engouffrer.

CHRISTIANE DELIGNY


Elle, la bonne, accroupie devant moi, toute gentille ; Andrée, boulotte, les yeux rieurs, qui boutonne mon petit manteau marron et fait soigneusement mes lacets. Debout maintenant et me donnant le signal du départ d’une petite tape gamine dans le dos ; moi, oui d’un mouvement de tête et ma frange qui bouge ; la porte se refermant sur un clac lourd restant en mémoire quand on dévale l’escalier en riant. Arrêt craintif en bas. Pourvu que le voisin paralytique qui vit là juste en dessous ne sorte pas sur ses deux béquilles, désarticulé et massif ! Si justement, le voilà. Silence. Marcher doucement comme sur un nuage pour s’éloigner.

Ouvrir refermer la porte de notre bâtiment et se retourner pour la lettre en gros, A, la première. Le bruit des gravillons des allées de la résidence sous les pieds, que je laisse un peu traîner exprès mais pas long. Le gardien et sa brouette à ramasser et aller brûler les feuilles mortes tout au fond dans un coin qui nous faisait peur. Possible de ne pas penser à son œil de verre quand on le croise ? Possible d’imaginer le grand jardin sans lui et tous les enfants courant à leur guise sur les pelouses et grimpant dans les arbres ? Dévorant les noix du noyer la bouche pleine d’aphtes après ?

La grille de la résidence toujours ouverte. Avancer sur le trottoir en face de l’école des grands, se dépêcher. Andrée me tendant la main. Pas celle-là ah non, non et non, avec le doigt coupé net par un lapin quand elle était petite, le doigt au travers des grillages du clapier. Pas cette sensation de manque, alors marcher toute seule à côté, sur le trottoir qui avance, les voitures de la grande rue de partout, les enfants, les gens et la nuit qui n’a pas dit son dernier mot. Déjà le garage dépassé avec les odeurs bizarres, tourner à gauche et à droite.

Tourner à droite pour s’engouffrer et brusquement disparaître dans l’impasse Sous-Bois que personne ne voit. Comme plonger dans un film de Sylvain et Sylvette que nous projette la maîtresse. S’amuser à marcher les yeux fermés pour mieux sentir en tenant la main, la bonne main cette fois. Sursauter violemment les rouvrir vite, à cause des aboiements d’un gros chien au milieu de l’impasse, dont nous provoquons la furie en marchant à côté de la grille sur laquelle il se jette - là où de plus grands font exprès de passer des bâtons tout le long puis s’en vont en courant. Glycines, lilas, odeurs à vouloir respirer fort et longtemps, malgré la bave du museau qui s’ouvre et se referme sur les énormes dents blanches entre les barreaux. Alors marcher de plus belle.

Au bout de l’impasse, une rue à vide ; espace comblé par de la ouate et rapetissé au fil des ans dans ma mémoire, parcouru en sautant d’un pied sur l’autre, happée par la vue de l’école maternelle plus loin et de tout ce petit monde accueilli par son unique maîtresse. Courir vers elle et les autres, se retourner pour un bisou de la main à Andrée. Entrer sous le préau à colombages, vivace, inoubliable.

CATHERINE LESAFFRE


feuilles vernies du haut laurier ; au retour ; goûter entre les dents ; se faufiler sous son ombre ; s’agenouiller parmi les branches revêches ; regarder les adultes passer ; voir et écouter sans être vu ; côté droit de la rue ; carrefour avec feu ; bien attendre le petit bonhomme vert ; être prudent ; croiser le regard des conducteurs pour vérifier qu’ils nous ont bien vu avant de se lancer ; les yeux à travers les grilles ; en contrebas ; les bennes du bout des chaines de l’abattoir ; viscères et têtes en tas flasques pales et mous ; viandes désossées attendant le camion de l’équarrisseur ; peaux arrachées attendant le fourgon du tanneur ; cantine pour les mouches du quartier ; le long pont sur la rivière avec la grosse conduite rouille de l’abattoir en surplomb ; son jus s’écoulant ; en rez-de-chaussée le néon de la maison « Cuffie électroménager » ; sa vitrine avec alignement de petits cyclopes blanc ; une fois l’an ; les guirlandes pour égayer ; plus tard la banderole criarde pour solder ; « Le Lotus Bleu » ; restaurant chinois ; sur tout le mur du fond ; visible de la rue ; grandeur nature ; Tintin en pousse-pousse dans la concession de Shanghai ; virage débouchant sur le mur d’un préfabriqué ; portail grillagé ; buse béton ; tunnel grisaille au milieu de la cour d’école ; s’y faufiler pour se terrer ;

JÉRÔME CÉ*


Traverser le golfe en ses tempêtes tourbillons, abîmes vertige, abysses ébène. Sombres destins d’un voyageur sans perception aucune. Et l’eau, l’eau, tout autour du rêveur. Et tous leurs espaces étranges qui jalonnent le port englouti où coulent les jours, sans savoir leur exacte durée. Ville sous-marine aux rues qui s’étirent, aux quartier de ruelles aux reflets sépia, tous de cette carte postale où sourient les habitants. Des présences moitié homme, moitié femme, moitié pélican, moitié poisson, égrenées autour des enfants, en leurs jeux de balles et de cailloux, à même la terre, dans leur ignorance apesanteur faite monde. Tout autour d’eux, des voisins, des amis et des familles, tous assis sur leurs rochers d’algues, enracinés en ce monde maritime qui n’existe si ce n’est dans l’humidité des yeux de la nuit.

Comment donc sous ces rochers du golfe, retrouver ainsi des lieux de toute éternité ? Présences, présence. Présence, cet appel toujours en sourdine, appel comme toujours d’une arrivée, partie d’un ailleurs, aux origines inconnues. Parfois de si loin, dans cette absence aux zones oubliées ou purement inventées, éparses dans les replis du temps, en leurs paroles furtives, ardents brasiers de mots et d’images, tous en feux, qui cherchent issue à travers la coque du monde. Loger le sien et celui de ces peuples des franges éphémères où se déploient les êtres, les choses, les personnes et les lieux. Présences. Être là. Être à côté. Être en avant. Mais à quoi donc ? À ce chemin entre deux maisons, à ses enfilades ruelles, toutes de terre, terre rouge, terre couleur, étrange brique et sur elle, des traces qui s’étirent. Celles d’un oiseau devenu invisible par le manteau de la nuit que la mort a déposé sur lui. Oiseau posant ses pattes légères, trépieds griffant à peine le sable. Ici, traces légères des pattes d’un chien, d’un rat peut-être, courant sur le chemin. Flèches animales qui ne trébuchent et emportent le regard dans leurs présences, diffractées, sonores devenues. Susurrements de la terre, rumeurs de l’ombre qui montent, qui montent, bruissantes, bredouillantes des mots de l’enfance, apprentie usurière de sons.

La grande rue avec ses marchands ambulants, avec leurs soupes tièdes aux sucres de l’enfance, bananes coco tapioca. Parfums doucereux qui vivent là de toute éternité et qui posent une question, une seule : mais où sont-ils donc passés, les fruits, les bassines et puis les cuisines ? Restés avec cette partie de lui-même sur le chemin de l’école. Retrouvés des années après, logés là entre deux carreaux de terre cuite. Revenant épanouir leurs êtres. Là dans ce rêve qu’il était revenu me raconter. Et dans ce bruit devenu vacarme, vrombissements tournoyant au-dessus de lui, si hauts, au-dessus de sa tête, dans cette eau mousson qui ne s’écoule toujours pas. Pas de tout à l’égout. Qui aurait pu ne pas lui faire sentir cette froideur de l’eau sous-marine du rêve, lui montant jusqu’aux genoux. Raideur. Immobilité. Oublieuse des cailloux. Semés sur le chemin. Des plis de la mémoire.

Dans la rue une main qui l’attrape, le confiant à une autre qui l’accompagne. Derrière le siège, un signe au loin, des mains qui s’élèvent. Les mères au bord de la route. Toute une rangée de femmes interrompant leur travail du matin. Étranges vivats qui portent tous ces enfants vers leur espérance de l’aube, vies neuves enfin, débarrassées des affres de la faim avec leurs désespoirs mixés d’espoirs, leurs remous dans les ventres du fleuve. Coulures du temps. Inlassablement.

S’échapper sur la route en cette liberté de l’enfance derrière cette voix qui rassure et qui loge la présence mère, en ses inflexions familières. Petits bouts d’elle, essaimés sur le chemin qui l’accompagne. Et dans ces grains intimes qui s’évanouissent, entendre alors monter l’écho des berceuses et puis des leçons du soir et puis des repas avec la cuillère dans la soupe blanche et puis la douceur de l’oreiller contre la joue. Douceur. Douceur. Sommeils. Et puis rêves oubliés. Théâtres rénovés. Pas de pleurs en ce sentiment de liberté soudaine, légère comme le vent qui caresse le sommet du crâne et lisse les cheveux avec le peigne du temps. À travers ses rainures s’ouvrir alors à ce monde inconnu et puis à leur souffle. Réjouissances infinies de l’enfance. Polyphonies d’innocences.

LAN LAN HUÊ


La côte, précipitée au ciel, d’en bas un peu et de plus en plus à mesure ; oliviers défilant à peine tenus au dessin, attendant la secousse, le travail laissé entre nuit et matin, filets au sol à venir rouler tirer, lourds, pleins de poissonades vertes ; bleu organisant son propre vertige, machine à laver de l’intérieur, en être les parois confondues, oiseaux déposés à la vitre comme de loin, majuscules victorieuses à suivre sans savoir, noires, jusqu’à disparaître à la volte face imprécise, ciel plié en deux pas exactement, montant se rapprocher d’encore lui-même, serres cagnardeuses à l’autre rive sans eau, le regard défiant ses bords ; poursuite de clochers naïfs et d’écoles à une classe ; n’avoir moi que tête et cou hissés pour ne voir aussi que tête et cou du reste, monde punaisé ici, éteint sinon, effacé de se continuer. Si par les yeux des yeux : épaules père et mère s’associant pour ne rien dessiner, que ce vide sans visage qu’absorbe un réverbère décroché, arriver l’enfance.

MILÈNE


Vu de ma terrasse, en surplomb par rapport à chez elle, pas de Sonia. Bizarre pour un mercredi après-midi. Pourvu, pourvu qu’elle ne soit pas partie en balade, en montagne, en forêt ou je-ne-sais-où par ce si beau temps. Sinon quelle perspective d’ennui. Heures solitaires de fille unique, qu’avec les grands-parents, à papoter, grignoter, jouer aux dames. Non, non impossible de se faire à l’idée. Les mains jointes en porte-voix, « SO-OniA ! ». Saut sur le muret de pierre, plus haut, plus près, ouvrant le regard au-delà de la haie entre nos maisons. Rien, personne, aucune trace de vie, ni son vélo, ni ses patins à roulettes, ni ses poupées, elle qui pourtant laisse toujours tout en vrac dans le jardin. Que du vert, herbe grasse, haute, touffue, variété digne de catalogue Clause. Quest’ « erba sempre più verde dal vicino ». Chez Sonia. Le tour par derrière, par le raccourci, en passant par la pergola, tunnel de glycine, d’un bleu triste comme un t-shirt trop lavé. Le genre de beauté mélancolique que l’on se plait à regretter à l’âge adulte, alors qu’enfant... Piège à ballons. Et surtout infesté d’insectes. Bourdonnement inquiétant. Ecrans de toiles d’araignée. Surtout fermer la bouche pour ne pas gober une de ces saletés microcosmiques. Mieux, en bas des escaliers le terrain en stabilisé beige, ses petits grains crissant sous les semelles, là où le dimanche on accueille tous les voisins pour jouer à la pétanque, ceux d’à côté, ceux de derrière, ceux d’en face, ceux de l’autre allée, chacun apportant à son tour un gâteau, vie de lotissement en périphérie. Ou toutes les deux, Sonia et moi, dans une version anarchique du jeu, les boules d’acier dispersées en étoiles aux quatre coins, dérapages à foison et que je te pousse le cochonnet. Parfait programme. « SoniAAAAAAA ! ». Nouvel obstacle, les draps et les taies d’oreiller étendus ce matin même avec grand-mère, secoués par un vent léger, blancs, bleus, jaunes, de différentes tailles, et les torchons de cuisine rouges. Le tout ingénieusement disposés pour que ça tienne sur les fils, rationalité humaine, comme une toile de Mondrian. Ces drôles d’objets fascinant avec leur ressort, les pinces à linge ponctuant le tableau. Et moi, au milieu, en fantôme zigzaguant sans trouver la sortie. Tâtonnements interdits pour ne pas salir. Au pif. Franchissement du petit portail métallique bricolé par grand-père, quelle cérémonie le jour où il a coupé avec les grandes cisailles le grillage de clôture au confins des deux propriétés, geste symbolique d’une amitié sereine au quotidien, entre deux couples de retraités réunis par le hasard des ventes de parcelles, qui finiront par passer Noël et les vacances ensemble, allant d’une maison à l’autre sans besoin de prévenir, pour apporter une salade, prendre un café ou simplement se saluer. Amitié perpétuée par leurs petits-enfants les jours sans école. « Sonia ! ». Dans son jardin, les pommiers et les poiriers, les branches pliant sous le poids des fruits, l’arbre à groseilles aussi, merveille des merveilles, des bulles sucrées qui éclatent dans la bouche, en croquer deux ou trois ni vu ni connu, le temps de longer l’immense potager des grands-parents de Sonia. Des raquettes et un volant de badminton posés par terre. « Sonia ? ». Aller directement à la première porte fenêtre, celle de la cuisine, fermée. Celle de la salle à manger, fermée. Celle du salon, fermée, avec cependant un lueur intermittente vibrant à l’intérieur. Le nez collé à la vitre pour passer outre les reflets du jardin. Surprise dans la semi obscurité. Répandu sur le fauteuil, un plaid dessinant des bosses, genoux, bras blottis, d’où s’échappe un visage souriant en m’apercevant. L’incorrigible Sonia calfeutrée, loin du soleil, pour mieux discerner l’image sur l’écran de la télé.

VANESSA MORISSET


La place aux marronniers ; aux trois-quarts revêtue de sable ocre et de terre fine pour les parties de pétanque ; l’autre quart goudronné menant aux rues du village cul-de-sac en longeant l’immense façade blanche large et haute comme un fronton de pelote ; les hirondelles à fleur de poussière, le long des maisons et jusqu’aux toits aux tuiles brûlantes ; en contrebas de la place la route des aller-retours vers l’ailleurs ; les arrivées dans la petite fourgonnette Renault Alouette depuis Aups via Brignoles ; plus grand l’autobus au départ de Marseille en juillet ; à présent une descente à pied vers le Verdon après la sieste ; notre balade préférée en été ; sur nos têtes les bérets chapeaux de cow-boys casquettes blanches au liseré brun pâle de sueur larges coiffes de paille avec rubans lavande pour les dames et mon petit couvre-chef en feutre vert comme celui de Peter Pan ; le goudron ébène fondu collant aux semelles des sandalettes ; les amandiers calligraphes avec quelques points sombres sur les branches sveltes ; les rares amandes encore accrochées épargnées par la cueillette ; tête tantôt bien droite vers les vergers et les champs en jachère tantôt baissée vers les chaussures car la pente raide et parsemée de gravier par endroits sur la petite route toute en lacets ; le souvenir des chutes plus jeune ; tout petit garçon ; la trace encore vivace aux genoux ; après deux trois virages le regard tendu vers le mas de Tante Berthe en direction des Basses-Alpes ; sa peau traversée de rides douces avec un duvet d’adolescente au menton ; le sourire tendre et quelques dents absentes près des canines ; sa chèvre trainée depuis la cave jusqu’au pré nourricier ; absente peut-être à cette heure ou encore à la sieste car levée si tôt en toute saison ; passé le mas les chênes truffiers de Mémé ; discrets et feuillus ; déjà la soif au gosier et la gourde en fer blanc, cabossée tirée du sac à dos avec les écussons de tissu cousus sur les poches latérales ; la Savoie les Landes la Corse ; et le préféré de Maman l’Edelweiss ; petites gorgées d’eau à peine tiède ; à l’économie la halte courte avec copains et parents ; point d’ombre pour un semblant de fraicheur ; point de voitures non-plus ; point de attention ! hurlé par Mémé à l’entrée d’un virage ; toutes au garage à cette heure-ci les rares voitures du village ; et aucun estranger pour se hasarder tout là-haut dans ce bourg perdu posé au pied de ses rochers comme un décor de crèche ; des sauterelles en folie dans les buissons secs de chaque côté de la route ; parfois une abeille affolée au ras du visage ; ou peut-être une guêpe ; le chant des cigales en bruit de fond ; tellement installé de l’aube au coucher que presque absent du présent ; bientôt le carrefour à la fontaine ; en approche un croisement au nom oublié ; côté mer - car devinée et au loin à une centaine de kilomètres - les larges champs maraîchers sur la fertile terre en bord de Verdon ; patates poireaux courgettes ; pas de souvenir de tomates ici ; côté montagnes - car visibles au-dessus des futaies grises et blanches et déjà hautes - les petits chemins menant à la rivière terminus de la promenade ; précisément sur les galets bouillants ; les affaires jetées à la hâte et les jambes déjà dansant parmi les remous ; de l’eau jusqu’aux chevilles puis jusqu’aux genoux ; la baignade teintée de cris de joie et de peur mêlées devant les tourbillons en attente du faux pas ; et les yeux perdus de plaisir dans le flot bleu azur bruyant et glacé jusque vers la Durance

ÉRIC SCHULTHESS*


Des pensées avec le crépuscule – du mot crépuscule, qui tombe avec le soir chaque soir dans l’eau sale du fleuve en bas des marches où se retrouver pour respirer avec le fleuve ce crépuscule d’automne, de l’hiver jusqu’au printemps de ces seize ans. La ville allongée derrière soi, laissée flottante à la surface des choses. Sous un pont, un vieux type toujours différent, toujours ivre mort, pas assez ivre pour se lancer dans le fleuve, pas assez mort pour terrifier et insulter et pleurer parfois aussi et hurler en moi à jamais. Rien que la berge et ses pavés mauvais où marcher tient du miracle et de l’épuisement. Ce virage main gauche qui encerclera la ville, le prendre et saisir la ville d’en bas, l’eau croupissante du fleuve où s’amassent l’adolescence, sa colère silencieuse encore, pas pour longtemps. La musique forte dans les oreilles qui hurle en anglais la folk désespérée d’autres années sur d’autres continents, mais ici conduisant chaque pas jusqu’à cet angle précis, face la gare de Thionville – au-dessus de moi, voies terminus, quais inutiles tant qu’ils ne conduisent pas à Paris. Sous le pas le quai sans nom enfoncé soudain dans le fleuve : pas d’autres choix que de remonter, y déposer les dernières pensées du crépuscule, y jeter chaque soir un peu de l’adolescence tout entière, la laisser dériver vers Paris peut-être où la relever tiendra de l’épuisement encore et du miracle encore, et d’autres choses, comment savoir, rejoindre peut-être, oui, bientôt, un soir après l’autre, rejoindre ce bientôt.

ARNAUD MAÏSETTI*


Chemin creusé profondément semblable à une crevasse, se faufilant à l’infini à travers les champs de maïs, terre caillouteuse, grise, odeurs de terre humide entremêlée de végétation gavée, désaltérée, gorgée de la rosée de l’aube.
Une petite fille cheminant aux aguets.

Le ruisseau étroit sinueux en libre cours, palpitant, bondissant de sa jeunesse éternelle, bruissements mélodieux, joyeux, invitation saugrenue à l’insouciance.

Un petit pont de pierre chétif tout en renflements, excroissances, affublé d’un garde-fou précaire, oscillant. Marcher bien au centre. On dit que les sorcières y tiennent leurs conciliabules la nuit. Les matins, les traces de pas encore fraiches, les piétinements, la lumière trouble en stagnation, en halo à cet endroit, autant de preuves visibles de leur présence il y a peu. Ne pas regarder, ne pas s’attarder.

Lavant quelques fripes une femme agenouillée sur la rive fait sursauter.
Les marches de pierres invisibles, posées là de bric et de broc, recouvertes de mousse, de terre glaise, envahies de ronces. Se faufiler sans crainte des griffures, imaginer la route domptée, civilisée, la croire toute proche.
Rester vigilante jusqu’au bout, éviter de poser le pied nu sur les grosses limaces marrons, striées, indifférentes, saintes nitouches évidemment, immobiles, avançant pourtant sans ciller laissant des traînées baveuses, blanches, quelques unes écrasées au passage des sorcières, encore gluantes. Dégoutant.

Penser à la fin du périple, à retrouver la rue goudronnée inégale vaincue sur ses bords par les herbes folles, la pompe à essence verte, rouille, blanche, le bras redressé sans illusion, la taverne des hommes faisant halte dans leur travail harassant de la terre récalcitrante, leurs outils, serpette, fourche, pince, sur le pas de la porte posés à même le sol, et peut-être la chance de voir une voiture de passage ou en stationnement.

Reprendre son souffle.

FELISMINA


non je ne – à l’entrée du jardin une petite maison noire sans toit, à la fin du jardin une voie de chemin de fer et – un ruisseau – la chute du corps d’une enfant dans l’eau glacée du ruisseau
remettre tout à sa place – non je ne – partir de là, de l’espace du grand jardin d’ Aurore ; la mort oubliée dans le grand jardin ; les heures mortes, son nom son prénom oubliés

non je ne – dans ce si loin – un espace de terre un jardin un grand jardin – tirando de un hilo, descosí un laberinto – et elle dans sa tête ; ce si loin ce si loin ce trop loin je ne – elle, derrière le père muré dans sa langue du loin derrière la mère muée dans sa langue de peine ; après la mise en piles des vêtements sur chaque lit le bouclage des valises la vérification des pièces des lumières éteintes des fenêtres portes fermées ; elle, à l’ arrière de la voiture regard sur ; les platanes d’ été la colline douce dans le jaune de l’été le vent souple de l’été sur la route ; la lumière – le fruit dans la main – neuf heures de voyage à dormir rêver manger parler dans la langue muée de peine de la mère
la porte ouverte sur un immense couloir carrelé de bleu de jaune et, tout au fond une porte entr’ ouverte ; s’éloigner des cinq ombres traverser le couloir ; un pied sur dalle jaune un pied sur dalle bleue un pied sur dalle jaune un pied sur dalle bleue un pied sur – s’ arrêter – corps immobile bras nus plaqués contre robe jaune – regard dirigé sur l’ ouverture du grand jardin – elle, non je ne – elle, qui appuie très fort maintenant ses poings sur ses yeux et – chant dilué de deux oiseaux dans la voix de cinq inconnus ; et la voix muée de sa mère en peine puis ; courir dévaler les quatre marches de pierre blanche éviter de tourner la tête à droite cligner des yeux – éblouie – sous le ciel d’ août – elle qui avance lentement si lentement dans la lumière l’ éblouissement de la lumière jusqu’ à

non je ne – fermant les yeux fort très fort appuyant ses doigts sur ses yeux frottant ses paupières – soupirant le grand jardin perdu – les prunes violettes dans l’herbe verte, le cercle et dedans l’arbre aux branches lourdes ; apparition du jaune mêlé au rouge mêlé au blanc apparition du mauve mêlé au rouge mêlé au jaune mêlé au blanc ; et plus loin la terre avec ses divisions de carrés, et plus loin le trône du roi couvert de vieux journaux, les herbes dans les pierres mêlées au bas - du mur et par-dessus le mur, la voie ferrée
courir courir courir encore – sans rien comprendre à la loi végétale du grand jardin ; chercher son regard d’ avant pour entrer dans le grand jardin
partir dans le plus loin, le plus loin du grand jardin - sin límite

ANA NB


Soirs de juin, mon vélo et ce chemin longeant la Dore.
« par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers... »
frôlée, picotée par les longues graminées en pleine floraison, à toute vitesse, les cailloux sous mes roues, l’équilibre gardé le long de la rivière, les freins inutiles et dangereux sur les graviers.

Dactyle aux épillets durs, flouve odorante aux odeurs de foin coupé, paturin délicat, orge des rats touffue, folle avoine envahissante et toutes cellesignorées mêlant leurs pollens échappés de leurs étamines déhiscentes. Petits nuages soulevés quand on les touche.

S’asseoir sous un saule aux longues branches endormeuses, regarder l’eau couler, brillante et fluide, voir passer Ophélie dans les longues lianes flottantes des renoncules d’eau qui remontent du fond de l’onde pour fleurir blanc sur l’eau noire
« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélie flotte comme un grand lys, »

Couchée sur l’herbe menue, ne pas parler, ne pas penser, être là devant l’eau qui bouge, qui file loin, bien loin, sentir l’amour infini me monter dans l’âme , rêver de l’avenir qui m’emmènera loin, bien loin. Voir le ciel s’y refléter.
« Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir »

Sentir la fraîcheur tomber des feuillages, monter de la rivière et avoir un peu peur des ombres fugaces des chauves-souris et des bruits, reprendre mon vélo, pédaler vite.
« Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir »
« Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige »

Retrouver la route, le goudron, les maisons, la sécurité et s’en vouloir d’être si couarde.
« Un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir ».
Partagée quand même entre l’admiration des poètes appris à l’école qui savent chanter les émotions de la nature mais pêchent en termes de précision botanique.

DANIÈLE GODARD-LIVET*


Des masses vertes aux contours flous : herbe coupée, mélange de conifères et de bouleaux, un cerisier et un pommier. Domaine fermé, un cocon. Chaque arbre à sa place. Un jardin immense pour l’aventure donnant sur une cour d’asphalte pour nos vélos et trottinettes, Pour garer la voiture aussi, une Volvo jaune soleil, à courir autour jusqu’à perdre haleine. Un sentiment de protection absolu dans cette maison cachée derrière ses murs et sa haie de troènes. Portail ouvert. Des courses à faire. Un voyage ordinaire avec pour paysage une transition : champs gras en labour, prés verts et tâches blanches, ensemble de maisons et de petits immeubles dans les faubourg, rectangles gris ou rouge, imaginé plus que vu, les yeux collés à la vitre, rêverie intérieur, sans aspérité, fondu dans l’espace. Ma mère au volant, se faufilant vers un parking du centre ville. Traitement cathartique de l’opticien, prévenant, professionnel, ajustant ma première paire de lunettes. La découverte du monde : découpage des surfaces, netteté du comptoir, alignement des montures, sourire du vendeur, ses mains manucurés à la peau nervurées, moi dans la glace, reflet net à l’infini. Le choc. L’étonnement. Les yeux bleus profond de ma mère souriant. Le poids de la prothèse. Ajustement. Le retour à la maison comme une fête : la lecture à haute voix des slogans publicitaires accrochés au mur vantant des produits de la grande consommation, le pas pressé des passants le long des trottoirs, la jointure du mortier entre chaque brique rouge des maisons d’ouvriers visible à l’arrêt, les reflets scintillant de la carrosserie des voitures, le portail du cimetière et sa croix en béton rehaussé, les magasins aux vitrines arrangées, le relief des labours, formant des vagues régulières, mélange de glaise, d’argile et de craie, les derniers mètres avant l’arrivée avec les vaches aux tâches noires et blanches ruminant, mouvement en accord avec le regard, faire l’expérience continue d’enlever et de remettre ces lunettes de myopes. Ignorant des contours du monde, découverte d’une autre réalité, yeux fermés retrouvant mon jardin intérieur et ses secrets. A l’arrivée, mes soeurs regardant le petit garçon affublé de ses binocles, mangeant son visage qui découvre la profondeur de champ, à courir de joie, dans tous les sens.

FRANÇOIS DUPORT


Août 1975. La famille presque au complet réunie pour un repas dominical. Les grands-parents, la fratrie, les oncles, tantes et cousins, neveux et nièces, 15 ou 20 personnes peut-être, la table dressée dans le jardin depuis le matin, à l’ombre du cerisier. Bientôt midi, son frère en chemin, la campagne, routes désertes, le voilà sur son vélo à sa rencontre. Quelques kilomètres à peine, une longue ligne droite jusqu’à Cessoy, un embranchement avant de se croiser et revenir ensemble. Cessoy, rue principale. Le bar, en angle, face à la place. Trois étés auparavant, frangins et cousins, tous plus âgés, autour du baby-foot. Les petits, la soeur et le frère, 3 et 5 ans respectivement, sur la margelle du puits. Image si proche, quelque chose comme du présent étiré, pas même encore un souvenir pour l’enfant en bicyclette traversant le village ; pareil, le tintement des verres de Picon-bière, la balle en liège claquant contre les parois du baby-foot et les éclats de voix joyeux en provenance du café. Les pensées parasites, les noms mélangés dans sa tête, droite, gauche, la valse-hésitation, le vélo lancé, tant pis ; embranchement raté, le rendez-vous manqué, un tour quand même direction Donnemarie-Dontilly avant de rentrer. Le garçon seul, cheveux au vent, sourire aux lèvres, savourant les derniers instants de liberté avant la réunion de famille, la table et les rires gras des adultes. La nationale, les véhicules à vive allure, klaxons, embardées, gravier, sueur froide, mais le vélo toujours debout. Un sentier, à droite ; au bout, fermé par des barbelés, une usine à bois. Odeurs de sève et d’huile, hangar à ciel ouvert, les machines aux lames tranchantes, tapis roulants à l’arrêt ; l’enfant sa bécane à la main, seul, heureux, dans le bourdonnement rassurant des insectes du sous-bois avoisinant, et le vrombissement assourdi des voitures désormais loin. Passé Montereau, Longueville, Sainte Colombe et les environs de Provins, passé La Chapelle-Saint-Sulpice, Saint Loup de Naud, passé les champs, les rouleaux de foin, les vaches et le cimetière, un virage et au bout de la rue, enfin, la maison familiale. Vertiges, jambes flageolantes, combien de temps depuis midi ? 5 ou 6 heures au moins. Les gendarmes devant la bâtisse, gyrophares au ralenti, les voisins, les cousins, la grand-mère Clémentine, bras levés en voyant le vélo. « Bravo », elle s’écrie, applaudit, les larmes aux yeux. Mon père, sa main sur mon épaule, m’attire à lui et dit : « allez, viens. On va pouvoir appeler ta mère. » « Bravo », elle en parlera longtemps de sa réaction ce jour-là, Clémentine. « J’étais bête », elle dira, et chaque fois, elle aura les larmes aux yeux. Mon père, lui, n’en reparlera jamais.

PHILIPPE CASTELNEAU*


Sans chapeau dépassant les bougainvilliers le corps en branle, départ sous le ciel aplatissant comme dans un autre temps, autre lieu les parents et aïeux droit vers la mer. Descente des marches à la chaux, bleu des yeux heurtés par le trop lumineux ; la jeunesse de tous en chemin et les persiennes derrière toi où les autres reposent leurs autres corps. Des regards croisés, qui sait, cherchés, jamais trouvés. Adieu l’appartement. Loin, les sombres volets d’ombre tiède, silencieux repos contre rais de cris et de luz. Passage devant le squat des chats errants – Oran et le mélisme du muezzin, enfance du papa avant douze ans. Retour à l’écrasement marron de la terre laissée pour compte des décennies avant l’œil chasseur du promoteur, pour combien de temps abandonnée aux chatons, toi les voulant ; -Non fermement. A longer les villas neuves, closes, vision des palmiers tête en haut toujours plus haute que le béton de leurs maîtres – qu’ils croient. Peu d’âme derrière ces portails ferrés sur une intimité ostensible mais l’attrait, siempre, d’y entrer. D’un port l’autre la rue et pourquoi ne pas traverser d’autres jardins alicantins ceignant les tours très hautes- vue d’enfant ; drôle amusement de la jeunesse qui ne savait pas qu’elle coûterait un sermon au pater une fois entraîné par les jeux jumeaux jamais éteints de l’enfance, fuyant ces jardins coupables. Fête frite, grimpée au 17ème toit sur les pas d’un concierge encore complice de la merveille dérobée et danses de la Sainte-Marie sous les fanions familiers avant la sauvette hors des murs, jamais les mêmes pour varier les peurs. Dehors, la rue, de nouveau qui sent, crue, où se piétinent les trottoirs mille fois reconnus de ce coin de San Juan et de l’Espagne, les sirènes hurlantes de l’avenue étasunienne dans le dos. Et le beau ? tourner la tête, l’horizon au bout en descente toujours là mais de quelle couleur l’écume, le drapeau ? Le soleil dans les poumons- Oran de retour dans la vie, redevenue vraie, touchant l’eau ou la sècheresse rocailleuse. Le premier pied au contact de la mer millénaire, rien de moins que l’étranger qui fond en mer mater au cœur ou le suicide d’Alfonsina recouverte par la même onde que tu brouilles là. Le bain corps entier, cante jondo convoquant l’Algérie finie, une maison au Maroc passée à d’autres, comme des corps flétris, ô profonde douleur, sans appartenir jamais au chant qui les traverse. Engloutissement à se tordre, racines arrachées dans la délivrance d’un bain 62.

CAROLE CLOTIS


Laisser le vélo par terre devant le portillon du jardin, aller directement au bloc, en boitillant, le genou saignant, incrusté de graviers, la peau écorchée, à vif ; coulées de larmes sur joues sales. Renifler le long de l’allée goudronnée ; le jardin des Vergnaud avec la maison carrée à un étage fichée au milieu comme un pâté, exactement comme chez nous ; au fond la buanderie, son bac cimenté pentu d’un côté pour frotter le linge à la brosse et au savon de Marseille ; personne dans le jardin des Vergnaud, ni Madame, ni les filles, les si mignonnes filles Vergnaud (des hypocrites). L ’arrière de la chapelle de l’Hôpital planté d’arbres maigres, ombragé, sombre, vaguement inquiétant, mystérieux, ou alors le mystère de Dieu - le dimanche mystère de Dieu en gants blancs et chaussettes blanches, photo de la petite tombe inconnue dans le missel ; bailler. Passer vite, éviter le vieux sur le banc qui donne des bonbons et qui… Le bâtiment très fermé, sombre aussi, vaguement inquiétant aussi du dépôt d’armes, la poudrière ; jamais compris cette histoire de poudrière ; quelquefois, devant la poudrière, des soldats, la mitraillette sur le ventre ; papa appelé au bloc au milieu de la nuit ; les mots FLN, fellaghas, général Massu (comme une massue). Le jardin des Pelligrini, le gestionnaire, avec la maison au milieu, comme la nôtre, comme celle des Vergnaud mais doté d’ un immense sapin près du portail ; le jardin des Dupuis, l’enclos protégeant la piscine vide et la balançoire à bascule, la piste bétonnée pour patins à roulettes, le mess. Enfin le bloc, long gris, façade plate ; traverser l’allée élargie, le perron, trois marches, trouver les infirmières - Mademoiselle Canavy, Madame Esturgie ou Madame Leblanc - pour mercurochrome rouge et gros pansement de compresses blanches bardées de sparadrap.

BÉATRICE D


Emerger du pull en claquant des dents, bourdonnement interrompu par les contorsions nécessitées pour récupérer des claquettes qui vont être emportées par la prochaine vague. Vite, tout remonter, retrousser les serviettes jusqu’à la ligne des derniers rochers pour laisser la grande marée tout avaler. Silhouettes plaquées contre la falaise rouge dans la lumière technicolor du soir. Pattes orange, bec dubitatif, torse bombé d’un escadron de goélands inspectant le terrain reconquis. Un baigneur tardif flottant dans l’encre. Les nuages, eux aussi, comprimés par les buissons, sur le seuil de la côte, disciplinés, suivant les contours sinueux qu’elle grignote.

Reconnaître les aspérités des pierres, les rondes et granuleuses, les pointues avec des minuscules berniques décapitées sur lesquelles on se déchire la plante des pieds, celle qui sert de dossier, celle qui roule, le micro-pierrier. Repérer dans l’ombre humide, le moment pour sauter et éviter les giclées d’écume dans les anfractuosités. Pousser en avant les fesses d’un novice, et le sac de plage. L’embranchement ; une paroi triangulaire noire tachetée d’orange avec la petite prise que l’on prend avec un haut le cœur, ou les gros rochers gris, rassurantes masses hippopotameuses, nécessitant, pourtant, une enjambée du vide. Une main qui hisse jusqu’en haut ; sandales jetées sur l’herbe, enfilées en écrasant les lanières, juste pour éviter les chardons, et puis passer au- dessous du fil électrique.

Fouetter les fougères du talus avec leurs petites ventouses boutonnées sur le revers de leurs feuilles, les grandes gigues d’ombelles, parasols légers toujours divisées mais identiques, le fuchsia des géraniums sauvages. Autant d’échantillons que la lame de l’opinel du grand père prélève, pour ensuite être analysé à la loupe de l’œilleton, accroché par une ficelle à son pantalon. Leçon de choses incomprises sur le moment comme la règle des douzièmes des marées écoutée distraitement préférant s’interroger sur le propriétaire potentiel du vélo laissé sur le flanc du mur de l’atlantique, ou suivre le sillon du ruisseau dans le champ qui alimente le lavoir pour venir en filet jaunâtre et marron lécher le mur et s’élargir en estuaire propice à tous les barrages dans la mer.

La rigole du chemin dont la frontière herbeuse divise la partie haute et basse. Marcher en biais avec toujours un caillou qui s’immisce sous les coussinets, s’ajoutant au sable mouillé qui dessine des chaussettes sur le mollet. Reprise des tremblements de froid qui suivent les aléas du terrain surtout si on est trimballé en poussette. Un bruissement qui dérange dans les fourrés. L’affiche de la plus Grande Ménagerie du Monde, délavée comme le regard triste du félin, suspendue encore au poteau télégraphique malgré la dernière rincée. Passage rapide des nuages sur la colline précédé par la course d’un mouton qui dévale la pente entrainant le peloton pour remonter dans la foulée contre les remparts du Château.

Sémaphore fondant dans le lierre comme une bougie qui se consume dans les coulées de cire.

Retrouver à tâtons le verrou du portail de l’autre côté, et d’un pied pousser le battant. Vérifier que le sycomore n’est plus qu’un vaste abat- jour dont la circonférence illumine l’herbe phosphorescente, épaisse comme un pelage d’hiver.

HÉLÈNE BOIVIN


A travers champs. En levant les jambes, l’herbe haute parfois, la folle avoine avec les graines de pissenlit. Parfois une maison en construction à regarder, un fil électrique dans sa gaine rouge verte ou noire, un morceau de carrelage ou de plastique, l’odeur de ciment frais séché. Jeu interdit, passer, grandes enjambées dans les grandes herbes. Entre la haie et la barrière près de la maison du clochard. Ou au dessus de la barrière. Ou à côté de la barrière. Se demander si le clochard est dans sa maison. Devant la petite entrée borgne donnant sur une allée menant vers la maison du clochard, aux pieds la fraîcheur de la terre, aux pieds la rugosité de l’asphalte en débouchant sur la rue. Se souvenir de la fontaine à eau d’avant, démontée là au bout du chemin du Prince. Fontaine métallique et verte, l’eau coulant par hoquets. Au croisement de la Nationale, les voitures filant vers la plage. En traversant rapidement sous les grands pins. Aux grands pins la base du tronc invisible derrière le mur, le tronc immense, les branches hautes inaccessibles et très sombres. Sûrement visibles depuis la mer. Écoutant si des sonnettes de vélos, si des personnes arrivant de la rue de droite, si l’aboiement d’un chien. Au carrefour des petites maisons grises, la rue tournant à droite, les petites maison accolées les unes aux autres, et derrière le mur un figuier portant ses feuilles et des fruits, odeur. A l’angle de la façade triste devant la boulangerie, le vieux port : bateaux, jetée, tourelle. Iles au loin, eaux. Sur l’escalier descendre doucement en posant ses pieds dans les endroits creusés par les pas des autres. S’arrêter comme si soudain arrivé à l’étale. S’asseoir là.

MORGANE MASSART


Quelque chose comme peut-être trente mètres. La voiture de marque Renault (ne pas savoir les turpitudes qui ne datent pas de dix ans de cette industrie, ni de cet industriel, ne pas savoir ce que c’est que ce statut de régie, ne pas connaître l’emplacement de l’usine où s’est construite cette auto-là, alors que, peut-être, le père Amand y travaillait, ne pas déceler le désespoir qui s’y attachera, non plus que reconnaître en lisant « L’établi » bien des années plus tard, la marque de ces travaux, de ces sueurs, de ces accidents, corps mutilés, esprits brisés, pour quelques francs, bidonvilles de Nanterre et autres désespérances du pont sur la Seine du dix sept octobre soixante et un, quelque cinq ans plus tard, ne rien savoir) n’avoir pas quatre ans et sentir, voiture porte ouverte, garée dans cette descente, sentir profondément en soi que quelque chose ne va pas. La mère, dans la maison qui porte son prénom, derrière les grilles bleu clair, à l’étage, la voiture garée dans la pente, ne pas savoir mais sentir que quelque chose n’est pas exactement fait comme il se devrait que ce soit, ne pas savoir mais déceler là, entre les deux sièges avant, cette espèce d’outil, ce manche au bout duquel se situe une sorte de bouton lequel commande l’outil, insuffisamment serré probablement. Devant soi, au bout des trente mètres, la route qui passe sous un pont. Celui du TGM. Tunis, Goulette, Marsa. Au dessus, peut-être mais sans souvenir, le passage de cette rame du métro parisien, très régulièrement. Le soleil, la poussière, la route asphaltée mais les graviers du bord, quelle heure, peut-être cinq de l’après midi. Décidément, insuffisamment serré, ce frein à main, à peu près certainement, mais la voiture qui ne bouge pas. Pas encore. Dans les beiges (souvenirs épars, dissolus, imprécis, inutilement recherchés), la porte avant conducteur qui s’ouvre dans le sens contraire de la marche, se pencher, saisir le manche et appuyer sur le petit bouton. Le clic du mécanisme qui déclenche le relâchement du câble lequel effectue le déblocage des tambours de frein arrières, la poussière et le soleil, le ciel bleu, certainement, le sol sec et le joli petit bruit des cailloux écrasés par les pneus (d’ici, fins comme ceux d’un vélo), la petite bouille assez sympathique de la petite voiture beige un peu sur la pente, ne prenant pas tellement de vitesse, ses forces à soi impossibles à mobiliser pour retenir suffisamment l’engin, glisser un peu en serrant vers soi le volant mais non, la pente, les bruits des graviers, croiser une petite route à droite, juste là, sur laquelle, ahuri, un type en vélo, arabe bronzé turban son pain sous le bras qui s’en retourne chez lui, passer devant et presque à présent courir, demander de l’aide ? Peut-être à peine, du regard, la petite auto beige, le volant dans les crèmes, plus vite, puis bing, dans la pile droite du pont, phare endommagé, aile peut-être froissée, les cris au loin, derrière soi. Les sœurs, peut-être, la mère sans doute qui coure, qui vous prend dans ses bras... Une telle peur. Mais au fond, finalement, rien de grave.

PIERO COHEN-HADRIA


Déséquilibre premier. S’écarter du ponton glissant. Le pied gauche exactement placé sur la planchette entre les rails. Le pied droit suspendu en l’air avant de se loger sous la lanière de cuir fixée au cale-pied au fond du skiff, tandis que le bateau s’éloigne du bord. Dans le bras artificiel de la rivière, tâter l’eau. La dame de nage de chaque aviron graissée au suif. Laisser le paysage se creuser derrière soi. Se découvrant dans l’après coup. Guetté. Familier. Paysage allié du corps silencieux. Bordé par au moins deux rives.

A l’extrémité du parc de l’ hôpital public, des femmes, des hommes qui regardent passer les rameuses ; les derniers étages de la cité d’ Anthouard à l’arrière plan, confusément suspendus entre ciel et terre les jours de grands brouillards. Saules pleureurs plongeant leurs pointes dans l’eau. De la berge par endroit éventrée. Laisser s’éloigner devant soi d’un côté la Meuse sauvage aux berges indistinctes, de l’autre l’ écluse interdite.

Arche du premier pont. Juste après le virage artificiellement creusé par les hommes pour forcer le fleuve à se courber. Clocher Saint Sauveur silencieux dans la brume matinale. Sous le pont, seul l’ écho calcaire du son que provoque la double morsure de l’eau ; par les deux avirons synchrones ; par la flèche en bois creusant son léger sillon dans une eau parfaitement amie. Péniches amarrées là.

Arche du deuxième pont. Écho du clapotis. Ligne droite de Meuse Majesté. Avant l’arche du troisième pont, plus austère, en béton, les hauts murs du collège Buvignier. Plus loin, la piscine de la Galavaude au toit plat. Brusque souvenir de chlore. De cabine trop étroite. De plongeoir effrayant. De regards furtifs.

Goulet de l’écluse désormais inactive à négocier serré. Le chemin du halage désert surveillé du coin de l’ œil. Le reflet troublant des peupliers penchés vers le fond du canal. Du vert grisâtre virant au noir. Une eau miroir. Les cris stridents des poules d’ eau. Nuages fugaces à la surface de l’eau que sont venues troubler mes rames dans leur cadence régulière. Le vacarme soudain d’un moteur. Les remous d’ une péniche industrieuse pressée. Ma frêle embarcation chahutée dans le bouillon. Épousant la vague dans le fil de son mouvement. Les deux mains exerçant une égale pression sur les deux avirons maintenus hors de l’eau. Au loin, la Meuse sauvage. Inaccessible. Demi-tour dans l’étroitesse du canal , les muscles un peu plus engourdis qu’à l’aller ; le retour comme une victoire arrachée aux trois ponts, chaque longueur gagnée sur la fatigue, le regard embrassant les deux bords de la ville penchée sur son fleuve.

NICOLE BUSQUANT


Dans la cour, le puits. Sur la margelle, des pensées violet foncé en pots pour fleurir le temps de demain - pétales ouverts aux souvenirs. Par l’interstice entre la margelle et le bord du puits, des mains rieuses d’enfants, enfermant un caillou, les doigts serrés, les ouvrant brusquement, curieux d’évaluer la profondeur du vide, comptant en silence la longueur de la chute. Au bruit soudain du contact avec l’eau, les exclamations exaltées - que jeter encore ? Cailloux, couteaux, chiffons- pots ? Pensées –trois souhaits - rires. A l’ombre du cerisier, d’énormes dahlias en pompons ou collerettes, courbés sur leurs tiges. Les abeilles enivrées qui butinent de cœurs en fleurs, comme suspendues à un mobile accroché dans les airs. Contre le frêle tronc, l’échelle, encore immobile, invitant dans l’instant le rêveur détourné par le bruit du sécateur laissant les tiges décapitées pour un bouquet prochain, déposé dans un vase en grés en attendant de faner, sur la table à manger. Nichées sous les avant-toits, les hirondelles agiles, rasant le sol en préparation au départ, changeant à tout instant de direction pour se perdre, se fuir, s’entrelacer, se croiser, monter, descendre, se rapprocher, se frôler et décrivant dans les airs un dédale fugitif. L’homme en pantalons de toile bleue, sabots aux pieds, penché sur le sillon fraîchement tracé, l’arrosoir à la main décrivant un mouvement de va et vient suivi d’un geste pendulaire du bras pour semer ses graines. Et le son creux de la bèche, faisant apparaître dans ses soupirs de silence des mottes de terre déposées avec soin, pour être coiffées en pousses de salade, en attendant les gouttelettes d’eau, légères comme la pluie qui guette. Le bruit du jet sourd dans l’arrosoir qui abreuve avant l’orage l’ocre de la terre.

ANOUK SULLIVAN


Descendre l’escalier avec ma petite valise en passant devant le téléphone fixé au mur.

Traverser la courette et pousser le grand rideau métallique bruyant et lourd. Le refermer.

Suivre le trottoir et longer le grillage de la maison voisine pour aller jusqu’au carrefour.
Traverser en face, puis passer de l’autre côté de la rue.

C’est nuit, c’est froid et déjà avoir peur de la solitude de la chambrée en arrivant chez le gardien du stade.

Monter dans sa voiture, sentir l’odeur de KOOL imprégnée partout. Claquer la portière. Pas de souvenir du pourquoi cet homme.

Arrêter juste devant, sortir et pousser la grosse porte d’entrée du pensionnat. Une semaine.

Être dimanche soir, seul dans le grand dortoir aux lits de fer, veilleuse tristement badigeonnée grossièrement pour rester terne. Pleurer.

PHILIPPE GIRAULT-DAUSSAN*


Sauter à pieds joints dans les graviers pour le plaisir d’esquiver l’escalier à une seule marche, comme pour le narguer. Respirer l’odeur du seringa qui sépare notre cour de celle des voisins ; quelques pas vers la cabane dite de devant car juste en face de la porte de derrière. Dans celle-là, trois armoires contenant conserves et confitures, ustensiles de cuisine et linge de maison peu souvent utilisés et nos vélos. Deux autres attenantes : une pour entreposer les boulets de charbon employés pour le poêle et la chaudière et celle du fond, plus un débarras.

Ouvrir la porte et sortir le mini-vélo jaune. Longer le garage en bois jusqu’à la petite place où mon père gare la voiture avant de la rentrer. Faire un arrêt près du compartiment où est stockée la boue pour le chauffage ; presque au bord du trottoir, avant de s’élancer, regarder à droite et à gauche bien que les automobilistes, tous parents d’enfants du quartier, soient très attentifs.

Descendre la rue Jacquard avec un regard pour chaque couple de maisons jumelles dont je connais tous les locataires ; ici un bonjour à une copine là un signe à une vieille dame. A la moitié de la rue, un puits identique à tous ceux qui émaillent la cité afin de donner aux mineurs l’accès à l’eau potable mais ne servant plus qu’à l’arrosage des jardins.

Arrivée en bas de la rue, engager le virage avec prudence et détermination. Faire bien attention à toutes les rues qui viennent de la droite car dans la cité pas de stop, c’est le règne de la priorité à droite.

Parvenue à la fronde que forme l’embranchement de la rue Buffon et du boulevard de Verdun, continuer presque tout droit sur celui-ci. Une dernière priorité à droite avant de virer à gauche sur la route de la ferme. De chaque côté, les prés, celui des vaches à senestre et celui des cochons à dextre, les regarder en évitant de se retrouver dans le fossé aux orties pas très accueillant pour les fesses.

Dans la cour, faire attention au Black, brave chien de berger, qui se précipite inévitablement pour manifester sa joie malgré tous les embêtements subis dans notre enfance. Jeter le vélo contre le grillage qui clôture la petite cour autour de l’appentis vert où mes grands-parents et ma tante vendent les produits de la ferme aux habitants de la cité ; c’est matin et soir le lait fraîchement tiré, tout au long de la journée les fromages de chèvres et les œufs et aussi, plutôt en fin de semaine, les volailles et les lapins vivants ou tués, prêts à cuisiner.

Jeter un coup d’œil dans la volière entourée de roses et de dahlias où roucoulent les tourterelles. Se précipiter dans la bassie pour déguster les douceurs préparées par ma grand-mère et les cheuneries à choisir dans la magasinette, le tiroir de l’armoire de la chambre du fond -inoccupée- où la verveine cueillie au jardin sèche sur le lit répandant son parfum si caractéristique. A l’adolescence, le même chemin avec le vélo bleu et la rejoindre dans la salle à manger pour l’initiation aux travaux d’aiguilles, à ces ouvrages qu’on dit de dames.

MARIE-NOËLLE BERTRAND


Lavage à grande eau de lumière, le soleil du balcon jusqu’au lit, jusqu’au visage, comme autrefois la grande léchouille du matin par le chien assis de la chambre du grenier, appel irrévocable pour les animaux domestiques et les petits enfants : dehors !

4 L’ascenseur, grand, long, poussettes, piano, cercueil éventuellement. Rarement la foule des sardines, parfois une déménagement. Sans réponse du Manitoba, plan B : l’escalier de béton. Autrefois plan A, la succession incontournable des escaliers bois, lino, pierre, du grenier au café. Bois, Cric et Crac, comme une formulette, chaque marche unique et particulière avec son sale caractère, chemin de chausse-trappes bruyantes, déjà emprunté au milieu de la nuit pour une urgence pipi, le plus légèrement possible sur le sommeil des grands et des clients de l’étage en dessous, soufflants, ronflants, pointes des pieds sur l’épineuse colonne du dragon, Cric Crac, loups et fantômes. Au matin, plus rien, dévalé sans entraves.
3 Souvent les jumelles chinoises — ou vietnamiennes ? — , longs cheveux noirs et jupettes assorties, avec quelques différences significatives, jeu des 7 erreurs du petit matin, pompom fillettes de l’ascenseur puis du quartier qui toujours s’échappent. Pas pour elles, l’escalier de secours, colimaçon sournois et infini du détergent.
L’escalier en lino, entre les étages de l’hôtel, sans danger, sans suspens avec sa grosse rampe en bois qui glisse si bien jusqu’en bas. Pas de quoi s’attarder.
2 Bruit de déménagement discret d’une étagère volumineuse récemment acquise. Cartons et bibliothèque en kit et l’ascenseur bloqué là, patient et indifférent à son chargement.
1 L’escalier de pierre, le passage redouté des plus intrépides aventuriers, mosaïques de couleurs vives, bordures rouges des marches, escalier des temples incas aux rigoles de sang, aux enfants sacrifiés par milliers. Une marche après l’autre, alors, avec force rituels et incantations psalmodiées. Petites jambes de bamby tatouées déjà au mercurochrome, hésitantes et flageolantes avant la grande descente. Et puis une seconde, si près du but, tête en l’air et tête la première dans l’escalier de pierre, aïe et arnica du gros bocal aux cadavres de fleurs marinées qui m’attendait en bas, dans le placard de la réserve, faite exprès.

0 Vues ! Les petites jupettes patineuses à l’angle du jardin associatif. Un instant. En face, le bric à brac Solilès, avec ses arrivages exceptionnels quotidiens de tout par palette. Au coin, dépotoir du dépôt de verre. Toutes sortes d’encombrants malodorants, pour les yeux surtout, au bout des tuyas grillagés. Un cap à passer. Comme la petite réserve sombre entre escalier fatal et cuisine, alors repaire des monstres, main glissant le long du mur froid et graisseux. Tapies dans l’ombre, caissettes de Cacolac, proximité dégoutante des cagettes de légumes à soupe et des fruits à confitures, par là-dessus des 5kg de sucre en crystal, qui tous attendent leur sort dans l’antichambre de la mort.

Lumière synthétique du Franprix dessous son gros rideau de fer. Soleil préféré des jumelles, attirées comme des papillonnes. Longue barre néon de la cuisine sans fenêtres autre que la télévision, toujours allumée, tentation du cocon, des pots de confitures et du beurre mou laissés sciemment sur la toile cirée de la grande table. La musique de supermarché jusque sur le trottoir, racoleuse et entêtée, synthétique nostalgie des consommateurs quarantenaires plein aux as. Musique vestige pour les petites voisines filant entre les rayons, comme pour moi, alors, la voix d’Ève Ruggieri, dont les bribes de biographies me fourraient l’oreille au passage.

Rond point stratégique de la Place des femmes, pistes ouvertes vers la vraie banlieue ou vers Paris, la même en vérité, selon le sens, voie populaire et presque provinciale tout le long de la Halle clairsemée de maraîchers bon marché et de bricolos en tous genres, rois de la dépanne, raccommodeurs des frusques sans pareils et des vêtements aimés, et petite rue discrète bordant la terrasse en pointe du Roi du Café qui reflète, dans les yeux permanents, le grand échangeur de la cuisine, de la salle de restaurant, du bureau de fortune, du coin des jeux et du café, remparré derrière sa porte de saloon à la française : vitres dépolies, bois noir et barre de laiton. Roulement de tambour silencieux, pour l’ouverture à deux battants accompagné d’une grande rasade de soleil. Nul besoin d’aller jusqu’au comptoir, autre que le plaisir de se hisser, intrépide, sur les grands tabourets, pour passer commande. Chez le Roi du Café, sur la table de nos habitude, la mienne, la tienne et celle du patron, la tasse m’a presque précédée.

EC


Les volets clos encadrés d’or sous les tuiles sillonnées d’herbe folle et de fleurs sauvages. Interdiction d’entrer avant d’être appelée, ordre dès le matin d’aller jouer au jardin. Les flaques miroitantes sous les réverbères que les semelles brisent et les pieds s’enfoncent dans un fleuve de nuit, d’où surgit une main glacée qui s’agrippe aux chevilles, aux cuisses, à l’... Les pavés, mosaïque de roses et de caravelles où les souliers reluisent. Le collant en laine trempé et le silence des villes – menacé, ou menaçant. Elle aux tresses en couronne, tournoyant, robe étoilée, par fierté.

Le porche avec sa lourde odeur de pois chiches et de jasmin, la loge aux vitres en dentelle et à la poignée de laiton, maison pour une poupée de chiffon qui s’appelle Hélène, la cour où tombent les plaintes et les pelures, la cendre et l’attente, l’escalier qu’il vaut mieux dévaler le matin, avec en bandoulière l’arc vaste des rêves et le carquois rempli des flèches fines et précises qui les réaliseront, que monter le soir, à petits pas polis, par respect des voisins et envie de s’envoler en douce, au-dessus des toits mouillés, dans le ciel violacé dont bientôt il ne restera rien.

Le palier où les fenêtres projettent des croix étroites et étirées ; et dans ce cimetière révélé par la lune, s’arrêter. Savoir, assise sur une marche, qu’on ne guérira jamais de l’enfance, que la mère en garde une épine dans le dos, le père un sifflement aux oreilles, et soi déjà un nœud à la gorge – l’inconsolable tout contre la voix, pas de sirop contre ces larmes-là.

La lumière sur le paillasson blond, le parquet, les fenêtres, le plafond. Le cimetière enseveli et elle soudain reflétée : soulevé le voile de nuit, un visage d’or et d’ombre. La porte ouverte d’où s’échappe l’oiseau noir en bataille « on t’avait oubliée », frôlant ses cheveux et entaillant son front de ses ailes aiguisées. Le sang chaud coulant sur son visage qu’elle regarde sans ciller. Comme une envie de mourir dans les poings fermés.

JOSÉPHINE LANESEM*


D’un appartement à l’autre. Sans avoir à penser le chemin ; ses lignes sinueuses. Gloria, de la porte familiale, à celle de May. Unique déplacement autorisé sans un adulte à ses côtés. À la tirer par la main. Ou devant elle ; à se retourner à chaque pas comme pour l’empêcher de s’évaporer sans la tenaille de son regard. Autorisée à se rendre chez May, la cousine de sa mère. De 20 ans son aînée. Depuis toujours une alliée. Y aller seule. En week-end surtout. À condition d’avoir terminé ses devoirs. Rares itinéraires à pied dans un quartier dépourvu de trottoirs praticables. Rares moments dérobés à la surveillance parentale.

Fière d’avoir décroché leur morose accord, après avoir longtemps insisté en promettant la plus stricte prudence sur la route. Gloria, autorisée à circuler seule dans les rues de Beyrouth. À 8 ans. Ne rien exprimer en retour. Brider l’excitation pour éviter de susciter doute ou regret. Le parcours, unique objet d’inquiétude des parents. L’amitié entre leur fillette et la solitaire et taciturne May ? Sujet d’étonnement et de condescendance : « … mieux chez May que dans la rue… ça leur passera… pauvre May, sans enfant… ».

Les angoisses des premiers trajets. Gloria, cernée par des dangers depuis toujours rabâchés. Tous les dangers. Peur d’être écrasée par une voiture. Kidnappée par des méchants. Perdue sans repère. Blessée dans une chute... Chaque corps croisé, vécu comme un adversaire potentiel ; chaque voiture, comme une agression certaine. Accélérer le pas sans en perdre le contrôle, entre vertige et affolement. Donner raison aux appréhensions irrationnelles des parents. Vigilance disproportionnée pour un si bref trajet. Sept minutes, montre en main.

S’amuser aussi, entre frayeurs et euphorie. Se faufiler parmi les exhalaisons des pots d’échappement, à chaque crachat de véhicule. Retenir les bonds de son corps affolé par d’intempestifs klaxons ; réguliers, impossibles à assimiler. Regarder le soleil en face, pour le plaisir du picotement des yeux. Pour la suavité des larmes brûlantes sans d’autres raisons que ce défi aux rayons. Puis fixer le sol ; y puiser tout possible soutien. Comptant sur sa solidité, sa constance. Finir par en connaître toutes les aspérités : jalons de parcours, réconfortants signes de familiarité. Le bout du trottoir, interrompu sans raison, à peine entamé. Les fissures de l’asphalte, leurs fantasques arabesques : monstres par-ci, fleurs par-là, soleils, cœurs… Tenaces figures, malgré les efforts de Gloria pour y projeter d’autres images parfois. Le nombre de dalles du passage couvert. Les compter scrupuleusement de la pointe des pieds qui s’y posent. Retrouver le même chiffre à chaque fois. S’en réjouir en silence, sans renoncer à recalculer à chaque traversée.

La main droite, promenée le long du mur en crêpe. Toujours les mêmes sensations : râpe chaude dans la paume, vibrations dans la peau, fugaces irritations. Puis sautiller au même endroit, à mi-distance. Et fredonner par intermittence de niaises chansons d’amour aux adultes réservées. Sans entendre sa propre voix.

Le trajet, parenthèse de jeux solitaires. De la bienheureuse répétition prosaïque. Une trêve.

S’occuper surtout. Retarder l’envahissement par les mots des adultes. Le chemin entre les deux portes, un entre-deux des pensées aussi. Désormais théâtre de luttes entre deux discours : la normalité glorifiée par les parents et les propos dissidents de May. May, insoupçonnable guerrière à la verve acérée. Discrète et délicate dans le monde ; déchaînée contre tous, quand elles sont seules.

L’univers de Gloria, assailli par la parole lapidaire de May. Par son éloquence tranchée. Devoir triturer ses mots pour en dégager un balbutiement de sens. Son sempiternel : « Ni épouse ni mère. Et fière de ne pas l’être ! » Ténébreuse revendication dans une société où le célibat est une tare, la maternité une bénédiction… May. Ses remises en question des normes communautaires. Ses allusions qui distillent le doute sur les valeurs du pays et ébranlent toute certitude. Écouter May, sans saisir les motifs de ces orages. Mais soupçonner, derrière la dureté du ton, l’effritement de la jeune femme dans chaque syllabe lancée. Souffrir de l’impuissance à contenir cette grande qui s’émiette en paroles sous les yeux muets de la gamine.

Puis de retour à la maison, retrouver les récits familiaux. Les consensus de toujours. Leur tiédeur rassurante.

Qui croire ? En quoi ? Gloria, entre-deux. Perdue. Jouer à marcher. Flâner entre les deux portes. Différer l’arrivée, malgré l’impatience initiale. Tout, pour se distraire de leurs échos dissonants. Les taire en elle. La vie, devenue dictionnaire aux entrées contradictoires. À quelle langue adhérer, sans trahir ? Gloria. À l’affût. Piégée. 8 ans. Tout ouïe.

À l’approche de l’immeuble de May, paroxysme d’intranquilité et de fascination. Et de culpabilité à l’égard des siens. Gloria, fautive d’entendre, de ne pas étouffer cette voix de sirène qui déploie d’audacieux horizons et catalyse des paradoxes impossibles à démêler à 8 ans. Douloureusement inconciliables. De plus en plus souvent. De plus en plus troublant.

Pitié ou admiration ? Osciller entre ces deux sentiments à l’égard de May. Sans départage possible face au mélange de puissance et de mélancolie qui caractérise la grande cousine. La haine aussi, parfois. Haïr son insouciance à perturber la douceur béate des journées, la nécessaire confiance. La haine des parents aussi. Mépris, exécration. Du Liban. De l’univers.

Déplier, étirer ce chemin entre les deux immeubles. Seul espace sans injonction de pensées à défendre. Savourer aussi longtemps que possible ces moments de solitude. Ni May, ni la société pour livrer leurs combats en Gloria. Jouir des dernières minutes de quiétude avant le drame en germe. Sans savoir, sans comprendre la raison de son anxiété sourde. Rien que des mots. De la parole. Simples visites à une cousine devenue camarade. Routines désormais. Avec la naïve bénédiction de sa mère, de son père. Alors quoi ?

GRACIA BEJJANI*


« Magnéto ! Magnéto ! »

La porte en fer encore branlante, le chien filant déjà à l’angle du mur, là-haut. Les flaques invisibles, les jambes mouchetées de boue, les pieds trempés.

« Magnéto ! Oh ! les chaussons de mamie… »

Remontant la cour au pas de course. Montant là-haut, face au vent. Et l’ombre devant, deux fois, dix fois plus grande que soi. Vacillant sur le sol détrempé et le mur, là-haut, de chez le père et la mère Fissou. Au pas de course la glissade, entre les quatre murs du corps de ferme éclaté. Sous le balet à main droite, boueuse et froide, plus de pârs à lapins. Mais la nuit, le vent engouffré. Gouffré même, vu sa résonance. Le balet comme une vaste bouche noire. Carré noir sur un fond gris que la lumière blafarde de l’applique extérieure dans le dos (rouillée de mémoire et couverte de lichens) ne parvient plus à clarifier. Et plus de lapins. Et le chien ?

« Magnéto ! Magnet ! »

Au pied de chez les vieux Fissou, et de mon ombre désormais debout. Tourner à l’angle du mur.

« Ma-gné-to… là ! »

Tourner à gauche après le chai de mamie Lulu. Mais, la nuit. Mais le noir. La ligne d’ombre nette, de cet angle de mur au mur d’en face (chez les Fissou), découpant le sol en sinuant, ou tremblant. Et au-delà, là-bas, un autre mur. Sombre. Mais comme rendu visible par la fenêtre, réduite, la lucarne plus sombre encore, noire, qu’on lui a flanquée. Un trou dans la nuit. Peut-être sa source. Et cette forme, là, cette ombre en mouvement. Qui s’avance dans la nuit.

« Magnéto ? »

D’un côté, l’allée rejoignant la route, entre le mur du hangar du père Chapeau (et sa fenêtre sans volet, de laquelle on aperçoit les strates des planches de bois entassées) prolongé d’une haie de thuyas et celui du garage tout en longueur de papi Omer (devenu aujourd’hui une sorte de cour de cailloux blancs abandonnée aux mauvaises herbes). De l’autre – inaccessible aujourd’hui, fermée par un muret –, la cour de chez les Fissou. L’entrée de l’étable (désormais condamnée). L’appentis et son vieux puits (des mousses, des lichens sur les poutres pourrissantes et le mur décrépi). Le pâr à gorets en ruine (alors déjà, ou seulement maintenant ?). Ce timbre devant, calé sur de grosses pierres, contenant souvent un fond d’eau de pluie verdâtre (mais asséché l’été, gelé l’hiver – ah, le bloc de glace sur lequel on glissait, et qu’on finissait par briser !). Et, au pied des marronniers (les feuilles toujours plus ou moins jaunies), l’escalier et ses marches irrégulières (de longues pierres de taille bancales, incurvées, lisses et parfois brillantes) pour passer la levée.
(Chez les Fissou : d’un côté la fenêtre, la porte de la pièce à vivre ; de l’autre une fenêtre devenue porte, un tas de pierres en guise d’escalier pour accéder au chai ; aux baricauts, pour remplir la bouteille de vin ou de vinaigre, dans cette pièce froide et sombre – et que ça sent le moisi.)

Sur la route. La petite route dévalant la colline pour se jeter dans le bois. La petite route en pente douce. Là-bas, le bois ; des frênes surtout et les grands peupliers dodelinant. Là-haut la colline ; parcelles de vigne et champs de blé, d’avoine ou de maïs, offerts au temps qu’il fait. La petite route : comme une rivière à descendre, à remonter ; descendue et remontée combien de fois ; avec quelles aventures en tête ? Aujourd’hui, celle de Chateaubriand, dans son « Journal sans date » : « À mesure que le canot s’avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues ; ici, c’est une forêt de cyprès, dont on aperçoit les portiques sombres ; là, c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle. »

La petite route grise, qu’on ne fait que traverser.

La cour de poules. Jadis, des poules, des lapins, des canards – Saturnin, mon colvert –, autour de la vieille pompe rouillée, grippée, à l’ombre de deux grands chênes, et gardée par deux biâs perots – ne pas leur tourner le dos, ne pas leur tourner le dos… Des vieilles bagnoles aussi. Naguère, le terrain de cross de Tonton Ben. Longuement gagné sur la cour à coup de pelles, de pioches, de brouettes débordant de terre, de calcaire, de gravats. Fini les poules, les lapins et les canards – les perots d’abord. Adieu les pârs et les épaves – sauf le Type H Citroën, rouge bordeaux et blanc crasseux, transformé en cabane (en vue, mine de rien, d’une future initiation à la chose ?). Place aux creux et aux bosses. À la Yamaha 100 cm3 de Tonton. Pour moi au BMX.

Départ sur la plus haute butte ; « Youhou ! » l’à-pic ; quatre cinq tours de pédalier et à fond pour la prochaine butte en virage ; descente douce ; aussitôt à gauche et à fond dans le trou pour une longue montée ; « ‘tention Tonton ! » les branches du magnolia ; pas de saut pour moi mais la descente à fond et « Hop ! » ; pas trop haut quand même à cause du virage relevé et serré ; plus doux et plat ensuite ; 180° autour des chênes ; remontée vers une petite bosse ; « Ho hisse ! » la grande et « Waouh ! » la descente sous terre ; sortie aussitôt à gauche en épingle à cheveux pour une longue descente en pente douce ; à fond pour la double bosse au début et le virage relevé à la fin autour du Type H ; et le plateau ; petite pause ; et dernier à-pic sous terre avant un virage serré et une longue et pénible ascension jusqu’au magnolia – mais plus facile que de remonter au point de départ – dans lequel j’aurai bien fini par grimper au milieu des fleurs (blanches ou roses ?) peut-être.

Le chemin le long de la cour de poules, entre deux haies d’arbres et d’arbustes, de la petite route bleue aux champs blonds recouvrant le coteau. Deux ou trois carcasses de métal, des engins rouille sans noms. Et là-bas, au fond à droite, le guignier et ses perles rouges, des rouges assez noirs (gâtés parfois), plutôt acides, qui vous feront saliver.

WILL


Dans la nuit électrique, la rivière en crue ; dans la nuit mécanique la romance errante et nue ; dans la nuit sarcastique, la balle ironique et pas une rue, pas une étoile au ciel mais au front ; sans un chien sur un seuil à porter le deuil de cette part absente ; la moitié du visage et plus de bras.

Les mères pourtant présentes à tenir le monde et leurs enfants pour des lendemains sans avenir ; sans voir, sans entendre l’aube, vite dépouillée du silence par les trois huit, se lever et prier ; pleurer sur le sol amer les larmes de l’âme vainement versées aux heures ferrugineuses.

Des ordinateurs de sable dans les salles souterraines des écritures prophétiques mais l’éternité en panne et la science en déroute comme un enfant dans une chambre encombrée de jouets aux câbles invisibles tout enroulés autour de son esprit.

La parole telle des fleuves pollués, morts et le ruissellement des mots dans le dandinement des palmipèdes politiques aux vertus de garces. La putréfaction de la vérité sur le charnier de l’argent.

Mais quoi ce discours quand la beauté agenouillée aux pieds de la laideur

Mais quoi ces affaires quand la vie et la mort tendrement enlacées

Mais quoi ces mystères quand l’amour de la haine et la haine de l’amour mais l’amour de l’amour

Mais quoi ces questions quand la marée montante et la main du démon dans celle l’ange ?

Au dernier jour d’aujourd’hui, dans le miroir brisé de la civilisation industrielle, sous le maquillage, sous les décombres des cités antiques, sous la brique rougie des enfants broyés ou sur les routes, sans abri, fuyant leurs frères vers d’autres frères aux portes closes ; voilà le monde.

Mais ses mirages aussi, de sable blanc comme un bois clair veiné de brun, de beige avec ses nœuds en rigoles d’ombres croisées au gré des courants ; avec ses envolées d’hirondelles rasant l’écume au ras des plumes à dix mètres de l’étranger longeant, sous un soleil de plomb, la plage lisse et luisante.

Mais le quotidien de la terre en feu, celui des fleuves en boue, des lacs moisis, des océans vides, des collines orphelines et ce sixième continent comme un cinquième évangile de plastic à la dérive ; celui de notre époque à décrypter.

Mais le mirage aussi de ces ponts vers l’espérance, constamment dans la tempête, cordes tendues, prêtes à rompre et nous dessus dans un fragile équilibre, entre-deux à-pics plongeant dans la nuit des temps, or le miracle encore de tous ces corbeaux morts sortis de nos corps.

LAURENT SCHAFFTER


Sitôt passé le portail, le trottoir goudronné de la RN 528. Traversée dans les clous à hauteur du bassin à l’eau éclatant dans les mains en coupe, éclaboussant les visages, dégoulinant dans les manches. L’hiver, récolte de stalactites soustraites à la glace fondant en cours de route. Le mur du Château, escaladé à l’aide du pylône électrique en béton armé aux alvéoles-échelle. Se méfier de ses mousses glissantes par endroits, de ses pierres saillantes. En connaître les moindres aspérités. Surplomber la route avec, en contre bas les voitures roulant à pleine vitesse en ligne droite. Songer, un peu, que trébucher serait définitif. Là-haut, se sentir grand, fort, tout puissant, toucher la cime des sapins, frôler leurs branches-aiguilles, devenir corps-frontière des deux mondes : voitures, bruit, grisaille et Château, mystère, nature. Trouant le mur, le gigantesque portail ouvert sur l’allée bordée d’arbres. Redescendre sur le trottoir jusqu’au prochain pylône. Aussitôt réembarqué vers le corps-frontière. Frondaisons d’arbres, verdure étincelante, impudique, opposée aux constructions de bric et de broc, petits immeubles décrépis, maisons dépareillées aux couleurs de béton laissé brut, desséchées, noircies par le temps, les pots d’échappement, la proximité des usines. Le mur du Château en angle. Rejoindre le dénuement des habitations ouvrières, le trottoir du café-tabac, la maison bourgeoise du catéchisme à la cour plantée d’un seul palmier. Arrivée à l’église Saint Antoine à l’architecture circulaire. Imaginer les morts du cimetière. Dépasser la gendarmerie, la caserne des pompiers la piscine ; en sentir l’odeur des haies de troènes jusqu’en hiver, rappel de l’été. L’espace ouvert sur des maisons avec jardins. Chiens aboyant derrière les grilles, certains léchant les doigts. La Sécurité Sociale ; mystère de l’attente, des papiers, histoires d’adultes. L’école des filles. La Mairie. L’école des garçons. Mixité des deux écoles. Arrivée devant le portail, autre portail, vie encadrée de portails. Vivre vite, s’échapper.

ROSE-MARIE MATTIANI*


DEBOUT : la voix du réveil. Le bruit des bols sur la table, la descente des escaliers, le petit-déjeuner, les tartines de confiture. Le bois dans la cuisinière. L’odeur de la chaleur. Un foulard sur la tête pour le froid. Le cartable sur le dos.

Dehors, la petite porte et puis la route. Se décaler, rester bien sur sa droite. Dans ma tête réviser la leçon de morale. Les pieds dans les flaques d’eau, les chaussures bonnes pour le cordonnier. Un rêve de rhume dans un lit douillet. Bonjour à la voisine ouvrant ses volets. La politesse. Le gris de l’asphalte. Un pas devant l’autre.

Gisèle ma meilleure copine. Mes yeux sur son dos. Le garage avant l’école. Odeur d’essence. Les cheveux dans le vent. Revenir en arrière. Les couleurs du foulard sur le gris comme une catastrophe. Beaucoup plus loin Gisèle, son ombre impossible.

La cour d’école. Mes pas dans ma tête. Le portail clos. Déjà deux par deux dans les rangs. Mes pas dans ma tête. Envie d’escalade. Le portail impossible. Gisèle avec Solange, main dans la main.

Retard. Le foulard dans ma poche. Le temps immobile. Éternité. Balancement du corps. Pas d’explication. Les yeux au ciel, les nuages gris. Ouverture du portail. Plus personne dans la cour. Traversée de la classe sous les regards. Punition. Rester debout. Réciter la leçon de morale.

Récréation. Ballon prisonnier. Deux équipes. Tirage au sort. Gisèle dans mon équipe. Solange équipe adverse.

MARIE MOSCARDINI*


La nuit, qui enveloppe les bords de la route, grise, pâle sous la lune ; le noir, avalant les arbres, les fossés, les fleurs, l’herbe, les contours de la journée ; pas les bruits ni les odeurs, qui flottent. Attendre dans l’obscurité, pupille plus grande que l’espace du regard, absorbant l’ombre, la douceur de l’été, écoutant, tranquille. Aveugle dans la campagne, retenue par les choses qui existent mais qui se dérobent en absence de lumière. Soleil privé. C’est-à-dire, soleil qui n’a plus son mot à dire, qui est contraint, de fait, à consumer ses émotions pour qu’elles ne rayonnent plus, autrement dit, être obligé de s’avaler soi-même – pendant qu’il fait encore jour. Quel courage ! Admirable. Route – route grise sous la lune, blanche, qui éclaire les pieds, le chemin, qui contient la peur, la peur de partir, de ne pas revenir ; de ne pas retrouver le chemin de la maison – le vouloir un peu quand même. Murmure. Un cri de chouette ; ou de grenouille accoucheuse – Quoi ? Mécontente, agacée par la souris sous la brindille qui craque, là-bas, dans le fossé, qui ne se montre pas, qui fait la morte par instinct. Le vert luisant. S’accroupir, chercher l’animal sous les herbes ; vouloir le déloger ; se rendre compte que seule une partie de son abdomen l’éclaire, faiblement. Un abdomen gras et cannelé. Rêver de lucioles. Déboucher sur une colline sans arbres, sur un grand champ de blé fauché, bosselé, livide, qui se perd en pentes dans les bosquets noirs, agités par des oiseaux de nuit, des bêtes sauvages. Froufrou. Froufrou. Enjamber le fossé, sans voir le fond, s’agrippant aux touffes du talus, aux ronces, aux plantes velues urticantes, rejoindre le champ, le dévaler, lentement, pour faire le moins de bruit possible, pour éviter que la paille ne griffe les chevilles. Revenir. Retourner. Voir les premières lueurs de la maison ; ne voir plus que cela ; laisser les ombres qui boivent en silence ; en retrouver d’autres. 15 degrés. La lumière d’un feu de poêle qui éclaire un centimètre de la pièce ; froideur de l’espace et des visages ; sourires forcés ; grimaces ; mais, petites boules de poils sur les fauteuils. Ronron. Un chat noir, un chat blanc et noir, enlacés comme deux frères. Chaleur en puissance. Carrelage rouge, dur, froid, sauf autour du feu. Monter l’escalier, qui avance tout droit vers les chambres ; rejoindre sa chambre. Dormir ou pleurer.

LAURA ZERBIB *


1- Dans la cour toute en profondeur et gorgée de lumière du vieil immeuble, la montée d’escaliers à la grille rouillée, négligée, pauvre, discrète et monumentale, résistant vestige du passé comme une évidence superposée à aujourd’hui.

2 – reprendre souffle sur la place, au soleil, rester un moment immobile à l’arrêt de l’autobus 32, dans le courant d’air, se densifier contre le froid, résister au vent mauvais ; regarder dans les yeux la façade pinturlurée du Gyptis pour se donner du courage. Ici, les souvenirs des chansons désuètes de Luis Mariano, idole de ma grand-mère, entendues plus tard dans un film de Jaco Van Dormael : « maman, tu es la plus belle du monde... » comme une scie....le monde d’avant, disparu et présent en affleurements de strates sur les choses du quartier.

3 – le regard sur le dur escalier, la mauvaise rue encombrée à longer, à traverser ; aujourd’hui comme jadis, les paupières plissées sur la cendre moelleuse de mon regard, découvrir la couleur du jour de la place du marché :
gris du bitume écorché couvert de voitures sombres et de gros quatre-quatre noirs le dimanche et le soir, multicolore les jours de marché, marché de pauvres aux pauvres objets vendus pas chers les mardis et jeudis, à dominantes jaune et verte du marché aux fleurs du jeudi ; ah, le lumineux mimosa de l’hiver !

4 – l’échappée par les petites rues adjacentes, la rue Fortuné Jourdan, la rue Bernard, entre les immeubles aux façades grises à deux étages, collés les uns aux autres pour mieux résister au temps, aux rénovateurs, des rues sales, gluantes, merdeuses, aux bords des trottoirs taris où s’entassent les feuilles et les papiers coincés par les pneus des voitures garées trop près, y trouver les locaux associatifs lépreux du quartier peinant à survivre mais vivaces : la Cantina du midi, l’épicerie solidaire, le Lokal de Mot à Mot pour apprendre le français, des îlots de convivialité, rassemblements d’humanité en panne de se rencontrer dans la ville.

5 – une incursion dans le monde de transition de la rue Benedit allongée vers La Friche Belle de Mai, magnifique fabrique de cigarettes réabilitée en lieu pluri-culturel. Pousser le pied jusqu’à l’ancienne maternité où le tout Marseille ouvrier accouchait, cachée au fond de la rue Jobin ; dans deux ans, sa mutation prévue en Centre touristique de vacances. Longer le sombre tunnel en retenant son souffle et déboucher sur la montée menant aux beaux quartiers de Longchamps, fleuris, décalaminés, promenade de rares dimanches dans mon enfance pour voir les animaux du zoo, les lions, girafes, éléphants remplacés aujourd’hui par leurs homologues en plastique.

6 – le long tramway desservant le sas de décompression entre le centre-ville et le quartier, mon œil de poule urbaine sur les parterres florissants du parc Longchamps ; au vu de ces taches multicolores, convoquer les images d’avant la guerre des jeunes filles en fleur célébrées au printemps dans leur juvénile beauté, nommées les Belles de Mai.

MARIE BARTHÉLÉMY


Heure plombant midi sur la cour d’école, trop commune pour y accueillir le grand Augustin ; c’est plutôt l’espace du petit Marcel, déserté pour le déjeuner. Traversée en trombe, nummulites plein les poches. Rejoindre la maison du Maître, main tendue vers le filet à provisions, le porte-monnaie, la liste des courses. Porte claquée.

Masses ombrées, en recul, du monument aux morts et de l’église ; en courbe, le cerisier d’en face dégorgeant d’insolentes cerises ; la petite vieille fuyant en douce vers sa buanderie enfumée. Pas pressés des petites sandales le long de la dentelle cimentée blanche bordant le jardin ; foisonnement de couleurs devant la villa des N.

Sommeil des maisons et des âmes ; le café G planque ses ivrognes et la mère Angèle fafrique ses anges en secret. Trotter le long des habitations cache- misère qui se blottissent, s’amollissent dans le parcours.

Pause en pensée : le portail de la ferme des B grand ouvert sur ses bâtiments ; des charrettes ; les chevaux de labour, bruns, puissants, en sortie, martelant, écrasant en rythme le bitume. Revoir l’arrivée tonitruante du tracteur rouge orangé conduit par le fils aîné ; les portes qui s’entrouvrent d’où s’échappent les joyeux curieux du coin.

Et, zoom arrière dans l’espace par le chemin de la mémoire : face à la mairie, les hommes en noir soutenant le cercueil au linceul éclatant tricolore ; le jeune homme de retour d’Algérie...Entendre pour toujours : il paraît qu’on a mis des pierres à l’intérieur. Le village assemblé là est figé dans la douleur.

Forcer l’allure, imposer son pas d’enfant à la pente ; mépriser pour le moment la seconde villa à l’abandon, sous les épines, où logent parfois des fantômes, des bandits, où dorment aussi des princesses... Un triangle potager pointé vers le christ affligé du calvaire : voici la place.

Un carré de silence gardé d’arbres qui se rejoignent et mêlent leurs feuillages cachant des habitations coquettes, fleuries derrière leurs grilles. Pas de répit pour les petites jambes qui doivent gagner l’épicerie.

Arrêt en mémoire : il y avait bien une fête dans cette solitude...

Dans les platanes, les lumières dansantes des ampoules ; sous les platanes, les assis, en casquettes, quelques landaus, surveillés, des mômes qu’on retient ; des couples, sérieux, longeant en une même cadence le périmètre obligé : impossible de s’immiscer !

Des filles à marier, tanguant ensemble ou en attente, mine de rien.
Voltige du pousse-pousse dans la nuit, claquement des tirs, des pétards, le feu d’artifice jeté aux étoiles...

MARIE-C. FRESNEL


Là-bas, là-bas, tout au bout de la plage de Rochebonne, en suivant le rivage, si l’on passe ce cap, à marée basse, c’est la plage du Minihic, il faut calculer, bien connaître l’horaire des marées, on n’y parvient pas à tout coup. Les vagues y sont plus hautes qu’ailleurs, les flux s’y croisent venant de bâbord et tribord, comme on dit. Le même phénomène se produit, à l’autre bout, l’extrémité qui se nomme de ce fait la plage de l’éventail, côté intra-muros. Celle-ci a la même grève en pente douce, elle dispose d’une ligne de ces grands troncs de chêne de 10 mètres de haut, qui arrêtent les lames par mer grosse ou très forte. François-René et Guesril déjà s’y perchaient pour défier l’océan. Mais entre Rochebonne et le Minihic, il n’y a qu’une dizaine de troncs, protégeant un petit escalier, que peu de gens d’ailleurs empruntent. C’est plutôt un dispositif d’écoulement des eaux qui permet de vider la plage. De fait, elle se clôt très vite, il suffit de quelques minutes, surtout pendant les grandes marées où les vagues débordent de force tout au long de la jetée. C’est un jeu de jouer à saute-vague, ailleurs, pas ici car elle forme comme un bloc, un grand pont de vaisseau qui s’ouvre et qui se ferme sous les eaux.

Les escaliers et les murs qui remontent dans cet angle fermé sont creusés à même la roche, des blocs de granit, aiguisés, se succèdent jusqu’aux îles, tout là-bas, à l’horizon, comme un archipel qu’à pas de géants on suivrait. Pour une promenade, d’abord, il suffit de voir, d’un peu loin, comme la mer en montant referme son pertuis, hisse le pont. Après coup, l’on remonte Rochebonne en passant le grand Hôtel des Termes, et de loin, ce bras de mer qui se ferme, vers Cancale, n’intrigue pas encore. C’est la complétude de la marche sur Rochebonne pour le nouveau-venu, 8 kilomètres défilent, l’aller et le retour, une plage immense, ouverte sur le ciel, au sable blond et fin. Ce serait, dit quelqu’un, comme une symphonie, du début à la fin du voyage. Et resté sur la rive, l’on ne pense plus à rien, l’on sent juste, sur son visage les lames de la mer du vent. Puis, aguerri, voilà qu’il faut prolonger la promenade, aller jusqu’à la pointe, et gagner Rothéneuf, comme on prendrait la mer sur une nef. Ce serait cet espace d’entre deux, ce passage des plages, de la taille d’une frégate.
D’avril à octobre, l’abord est plus aisé, l’on s’y lance à mi-cuisse où l’on nage un peu, passant outre les avancées, les retraits de la mer, sondant du pied aux différents changements de marées, il y a peu de différence sensible dans le brasseiage. Entre Rochebonne et le Minihic, le passage est un dispositif pour clore cette plage caravelle : une barre de béton surélevée, en dessous, un petit escalier, immergé dans une flaque marine, où crevettes et algues complètent un décor de coquillages et de sable doré, ces grandes flaques, ces abysses que les enfants admirent des heures durant. Quand le chemin est sous l’eau, englouti, ou juste impraticable car l’eau de ces flaques creusées dans le sable demeure, l’on bringuebale en nageant par la mer ou l’on escalade les rochers, leurs arrêtes sont polies par le temps mais la mer, les goémons et la mousse les rendent glissants. C’est un spectacle en soi de voir les gens jauger l’escalade, se risquer ou pas, appeler leurs enfants et leurs chiens, s’appeler et se tendre la main au passage. La suite, depuis ce petit promontoire, ici amariné, on la tient dans sa main comme le Mont-Saint-Michel dans sa boule de neige qu’on secoue. C’est une plage sans jetée, de petits escaliers dérobés grimpent à pic jusqu’aux grandes villas secrètes, certaines enterrées, d’autres à l’abandon, parfois. L’une, comme un accastillage, se nomme fièrement « Château Gaillard » tandis que l’autre, œuvre morte, à la Hopper, avançant sur la plage comme mise à la gîte, au crépi délavé et au toit effondré, dont les murs sont ornés d’un grand A, encerclé, peint en rouge. Ces encorbellements, ces grilles fermées, surmontées de piques, ces jardins clôturés serpentinant à flanc de falaise où sans doute des chiens sont tapis vous interdisent le passage, évoquant le domaine d’Arnheim. C’est ici qu’on se voit, chaque fois, surpris par la mer qui a monté d’un coup, accroché à une porte sans pouvoir la passer, crier et hurler en haut de l’escalier, tandis que de l’autre côté, un molosse mugit et qu’en face, les vagues déjà vous envoient des nasardes. Mais l’on passe toujours cette plage sans encombre.

Cette plage sur quatre kilomètres terminés par une digue qui tourne sur rien, un peu comme à Dinard, le chemin de halage, que les vagues avalent quand la marée est haute, dans un bruit de cavale, un cheval qui se cabre et hennit. Tout en haut du petit escalier menant à la falaise, des falaises comme la pointe du Raz en petit, des maisons de bois, modernes, comme envolées du Maine sur les ailes du vent, perchées au haut de la falaise qui grincent et branlent déjà, des landes où les ajoncs se couchent sous le vent, un bunker allemand de la guerre et des criques de sable, de petites plages sauvages que personne à peine ne connaît, abreyées qu’elles sont par la falaise. Du bout de la falaise, l’océan infini se déroule, et au large, l’église de Saint-Malo comme une aiguille dans le ciel (elle, dont la charpente, faite comme une nef, évoque à chaque fois le ventre en l’air d’un grand cachalot), des paquebots qui croisent à l’horizon, de la taille d’une abeille, horizon immobile que seul agite le vent, qui balaye les herbes sur la dune, tout en bas. Quand se lève la houle, seul le livre des feux et signaux de brume te pourraient orienter ou la foi, quand Claudel s’en remet à sa mère supérieure (« Ayant monté un jour, j’atteins le niveau, et sans son bassin de montagnes où de noires îles émergent, je vois au loin la Mer supérieure. ») mais toi, sous la vergue qui gambaye, tu te perdrais exprès, en pensée, toujours là, assis sur le sable du bout de la plage de Rochebonne, à contempler le large, derrière le Minihic, tu rêverais là, près d’un feu, jusqu’au matin.

ELEN RIOT


LE NARRATEUR : Le corps de la ferme garde un lieu-dit, un pâturage nommé, te nommant à La Fin Devant l’image d’une montagne, de sa chaîne qui clôt la Combe de l’Ain.

LE MARCHEUR : Sous l’arbre au bord de la route de Blesney, La Fin Devant, le paysage, cette clôture déjouée un matin par la verticale de la croupe d’un jeune oncle sous nos pieds dans un affaissement du sol.

LES BADAUDS : La procession des personnes venue voir ce spectacle, avait-elle un mot pour désigner ça ?

LE LABOUREUR : Toute une nuit durant, une vache entière aurait pu y choir, que nous ne l’aurions pas remarqué.

LES BADAUDS : En quoi la mort, le labourage, et l’enfance ont elles seules le droit d’éprouver la verticale du pays, de connaître son épaisseur ?

LE LABOUREUR : Qui ou quoi ne fronce pas les yeux sur-le-champ Devant La Fin de la Combe de l’Un ?

LE MARCHEUR : Le ruisseau du Bourbouillon, entre deux champs dans le creux de son lit il court sous les pieds des enfants qui le remontent, se dirigeant par là, en direction d’une montagne sans nom, invisible, intouchée.

LE CORPS DE LA FERME : Qui est là feignant ignorer l’épaisseur du pays ? Marcheur, quelle fabulation te pousse ? Tu te représentes peut-être que le derrière de la montagne de l’Heute est plus épais que mon champ ?
- Il passe, elle le suit, le dépasse en marchant plus vite. -
Au ras du sol, une croupe accroupie Sur la Fontaine, contente, du sentiment de se confondre au souvenir de celles d’enfants venant jouer là, eux même se souvenant de la bouche de leur mère qu’elle y venait s’accroupir contre la proéminence du talus…

LE MARCHEUR : Disparue des yeux des maisons du village, lui tournant son dos qu’elle adosse contre le talus à La Fin du village, Devant le libre cours de cette Nature.

LE LABOUREUR : Cette dégringolade du petit talus à l’endroit d’une très petite formation rocheuse, un pierrier, une pierrerie noire sertie dans la mousse, les touffes d’herbes, les tiges de pailles et de fleures orientées sud-sud-ouest, que le soleil à longueur d’après-midi embrase ?

LES BADAUDS : Sur La Fontaine : de la terre, meuble, bourrée de bouillons de glaise, de feuilles, de vase, d’eau, de neige, de merde, s’étend En Tramouille au Nord, En Goutrant, En Souvarant, vers le Sud, une vingtaine de pas le mesure, ce lieu-dit te grandit, à l’excès, à mesure que tu y avances.

LE LABOUREURE : La marche dans le sens du sentier à l’orée du bois, une frondaison verdissante la touche. En un sens ce qui la touche c’est de toucher la limite extrême du cadastre des terres communales. Le paysage y est différent, peut être en cela qu’il n’y a pas de distance : Haie bosquet taillis arbres cachent la montagne, quand le toucher de la frondaison sur la peau cache même au regard que, disparue du champ de vision, l’absence de la montagne laisse le marcheur à sa marche, maintenant sans but elle l’abandonne, au passage, au ravissement d’être là touché. La poussée d’un juste chant, d’une ode au feuillu verdissant, pour s’élever, manque de mots qui désigneraient la joie, ce bouillon fou, siphonnée par les Bourbouillons du champ Sur La Fontaine.

LE NARRATEUR : S’ouvrant, se refermant par la grâce de l’épaisseur de la frondaison en mouvement, un, deux, trois points de passages à la dérobée, surprennent sa croupe. La fabulation une fois entremise derrière la montagne, encore elle le repousse à désirer en aval son derrière, le tien à vouloir gravir et passer en amont.

LE MARCHEUR : mon front qui avec force m’anime, discerne qu’en aval un vallon forestier grimpe la grande côte d’une montagne forestière, d’autant plus immense que m’immobilise l’erreur du discours qui m’a repoussé jusqu’ici : à vrai dire, la frondaison cache la forêt, la petite côte cache la montagne, et derrière elle il n’y a rien, rien d’autre que son image, pareille à elle-même, lointaine, obsédante, verdissante... Il serait temps de rentrer, je crois.

MAXIME REVERCHON


 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 décembre 2016
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